Note : je profite de ce premier véritable chapitre pour insérer mes notes. Cette fiction me trottait en tête depuis près d'un an. Elle a connu plusieurs versions, des changements considérables à plusieurs reprises. J'espère qu'elle vous plaira. Elle me tenait en tout cas énormément à cœur.
Comme souvent (toujours), les chapitres sont accompagnés d'un extrait de chanson. Cette fois, Keane, Everybody's changing. Par ailleurs, elle se déroule en 2014 pour respecter plus ou moins le hiatus de 3 ans.
Alors… Prêt à embarquer ? Merci et bonne lecture !
You're aching, you're breaking/ Tu as mal, tu te brises
And I can see the pain in your eyes/ Et je peux voir la douleur dans tes yeux
Says everybody's changing/ Celle qui dit "Tout le monde change-
And I don't know why / -et je ne sais pas pourquoi »
Cinq mois s'étaient écoulés depuis son retour au 221B. En trois ans d'absence, aucun changement remarquable ne s'était produit. Pas un seul grain de poussière, pas un seul bibelot n'avait changé de place au sein de l'appartement. Et pourtant, tout était différent.
Haï par les uns, méprisé par les autres, Sherlock ressentait une certaine reconnaissance à l'égard de Mycroft. Ce-dernier était peut-être bien le seul qui le traitait avec les mêmes irritantes manières qu'autrefois. Ainsi, lorsqu'une voiture s'arrêta à sa hauteur, un vendredi à deux heures de l'après-midi, il ouvrit la portière et s'y glissa sans commentaire.
Premier bémol, l'absence de ponctualité de son frère l'agaçait particulièrement. Était-ce convenable de kidnapper quelqu'un pour finalement le faire attendre quarante-cinq minutes dans un bureau minuscule ? Fourrant son nez ici et là, il regretta la platitude des documents conservés dans les tiroirs du bureau d'Anthea.
Sherlock reposa finalement à contrecœur l'agenda dans lequel il s'était plongé. Une voix familière et autoritaire claqua entre les murs, l'invitant à le rejoindre au plus vite dans la pièce voisine. Il eut un sourire venimeux. De la vieille porte ou de Mycroft, lequel serait le premier à sortir de ses gonds ?
- J'ai l'impression que rien n'est jamais grave pour toi. Et c'est sûrement ton meilleur défaut ! Est-ce que tu as la moindre idée du mal que j'ai eu pour redorer ton blason ?
Un point pour la porte. Ces charnières en cuivre datant de l'avant-guerre faisaient définitivement preuve de plus de souplesse que cet empêcheur de tourner en rond. Trop fier pour abandonner, Sherlock choisit de se défendre coûte que coûte.
- Je ne t'ai jamais demandé quoique ce soit. Nous savons tous les deux que si tu as fait preuve d'autant d'acharnement pour laver mon nom, c'est parce que c'est également le tien. C'est sûrement notre seul point commun.
Un tic nerveux agita la joue de Mycroft : le cynisme dont faisait preuve son cadet ne lui plaisait nullement.
- La prochaine fois, évite au moins d'insulter les journalistes présents sur les lieux de l'enquête. Contrairement à ce que tu penses, c'est davantage dans ton intérêt que dans le mien.
Sherlock haussa les épaules, prêt à faire demi-tour :
- Remets mes amitiés à la Reine, asséna-t-il sur le même ton dédaigneux qu'il avait emprunté plus tôt. Si tu pouvais presser ton chauffeur, je suis attendu pour six heures.
Mycroft éclata d'un rire narquois.
- Qui peut bien t'attendre ? John ?
Sans rien laisser paraître, cette dernière déclaration égratigna la plaie béante qu'il traînait depuis son retour : John ne l'attendait pas. Plus cruelle que l'indifférence, la situation était telle que leurs rapports étaient devenus aussi rares que tendus.
Et, comble de malchance, les deux hommes étaient forcés de cohabiter dans le même appartement en dépit du climat hostile qu'il y régnait.
Un appartement qui avait autrefois été un véritable foyer. Et dont chaque bibelot, chaque meuble lui rappelait qu'il n'en avait pas toujours été ainsi.
- Qu'est-ce qu'il te voulait ?
- Se plaindre de mon comportement, évidemment.
- Evidemment, répéta John.
Inattendue, cette question de John ne déboucha en revanche sur aucune conversation digne de ce nom. Aussitôt satisfait par la réponse de son colocataire, le médecin s'était replongé dans la contemplation d'un site web lambda. Sherlock, lui, rejoignit le sofa. Quelque chose dans ses lectures chez Mycroft lui laissait un goût amer. Cet intérêt était parasité par un autre sentiment qu'il ne parvenait pas à nommer : de l'inquiétude ? De l'étonnement ?
Le cahier à la couverture de cuir noir en était la cause. Un agenda, rectifia Sherlock en retraçant mentalement la succession des cases vertes et blanches sur les feuillets datés et griffonnés. Il en gardait le souvenir d'une suite de rendez-vous anodins. Missions diplomatiques, réunions ronflantes, activités personnelles.
Une atrocité était logée entre ces mots rédigés dans une écriture serrée et légèrement italique : l'incompréhensible alphabet de son frère. La gravité des faits ne résidait en réalité pas dans les intitulés, elle était constituée de l'enchaînement d'évènements anodins.
- Une mauvaise nouvelle que tu aurais omis de m'annoncer ?, le questionna John, empruntant sa voix neutre que Sherlock commençait à avoir en horreur. Tu as ta tête des mauvais jours.
- J'ai entraperçu quelques informations dans le bureau de Mycroft.
- Laisse-moi deviner. Il a annulé son rendez-vous chez le dentiste… Et cela augure une troisième guerre mondiale ?
Les yeux de Sherlock s'emballèrent, parcourant des écritures imaginaires.
- Mère, notaire, médecin.
John fronça les sourcils, mettant en pratique ce qui lui restait de patience :
- Qu'est-ce que tu racontes ?
Encore dans un état second, le détective releva la tête, croisant au passage le regard de son comparse. Ses lèvres remuèrent pour ne laisser s'échapper qu'un filet de voix :
- Mycroft est mourant.
- Je préfère le terme ''malade'' si tu veux bien. Mais effectivement, mon sort est scellé depuis quelques semaines déjà, expliqua calmement Mycroft en manipulant la crosse de son parapluie.
Rassemblés dans le salon, les trois hommes s'assénèrent des regards assassins, inquiets ou surpris selon à qui ils étaient destinés. Sherlock, juché en tailleurs dans l'un des fauteuils, perçut la réticence de son frère à aborder le sujet.
L'aîné des Holmes avait au moins eu la décence de ne pas nier les faits et le fruit de sa déduction.
- Je suis en revanche incapable d'identifier ce dont tu souffres à partir de ce que je sais.
- Ca n'a pas la moindre importance. Le résultat sera de toute façon le même, admit Mycroft d'un ton froid. J'aimerais que tu me rendes un service. Si pour une seule et unique fois, tu voulais bien rester en dehors de tout cela… Ce serait très attentionné de ta part, mon très cher frère.
Les pommettes osseuses de Sherlock se soulevèrent dans un rictus nerveux. Prenant John à parti, il désigna son aîné d'un simple geste de la tête :
- Première étape, le déni. Tu ne veux pas que les autres te questionnent parce que tu ne veux toi-même pas y penser.
- Je sais ce que j'ai besoin de savoir. La vie n'est pas une course à la science infuse. Qui plus est lorsqu'il vous reste peu de temps à vivre.
John en était réduit à se demander quel était le plus fou des deux. Le malade indifférent ou le sociopathe qui s'essayait à la psychologie. Ne trouvant d'autre échappatoire à ce cirque inquiétant, il quitta son siège et invita Mycroft à le suivre pour clôturer la discussion.
- Loin de moi l'idée de m'ingérer dans vos affaires privées mais- Avez-vous au moins consulté un deuxième praticien ? D'un confrère à l'autre, les avis divergent parfois énormé-
- Le premier médecin m'a annoncé que c'était inopérable, le deuxième que c'était évolutif. Le troisième m'a confirmé le diagnostic des deux autres. J'ai peur de ce qu'un quatrième éminent spécialiste pourrait m'apprendre.
John demeura silencieux, le bec cloué par ce discours fataliste. Mycroft, lui, semblait étudier la poignée de porte qu'il venait de saisir. Le regard baissé, il releva finalement la tête et souhaita une bonne fin de journées aux deux colocataires. Un silence oppressant lui succéda et rendit l'atmosphère plus pesante qu'elle ne l'était déjà.
Debout devant l'entrée, John ne prit même pas la peine de se retourner. Face à la porte qui venait tout juste de se refermer, il soupira bruyamment et prit la parole :
- Je sais ce que tu vas me demander. Il est hors de question de te donner accès aux dossiers médicaux de Mycroft. Je dîne avec Lestrade ce soir. A demain.
Réfugié dans son fauteuil, le détective discerna les bruits familiers qui suivirent le départ de son comparse. Onze marches d'escaliers, cinq pas jusqu'à l'entrée, deux tours de clé dans la serrure et John était parti.
Sherlock se défendait systématiquement de ressentir le moindre manque à l'égard des escapades de plus en plus fréquentes du médecin. Ce soir, il consentit cependant à admettre qu'une compagnie, même passive, lui aurait été apaisante.
Malheureusement, John ne l'entendait plus de cette oreille.
- Tu as l'air fatigué.
- Je te retourne le compliment, rétorqua Lestrade, vexé. Les nuits sont troublées par des concertos de violons ?
- Des cauchemars.
- Ils ont repris ? Tu comptes retourner chez le psy ?
John détourna le regard, le portant au-delà des fenêtres impeccables du restaurant, et observa la rue bondée de joyeux touristes. Ragaillardi, il répondit aux questions :
- Pas les miens, les siens. Ses cauchemars à lui… Il fait semblant de rien, mais j'entends tout avec ces foutus murs.
- Tu n'as rien à te reprocher, insista Lestrade.
- Je sais. Mais ça me ronge d'ignorer ses appels à l'aide ou d'aller le réveiller-
- Il l'a cherché.
La fourchette plantée dans son assiette de pâtes, John déplaça sans appétit quelques tortellinis d'un côté à l'autre de l'assiette. Un quignon de pain dans une main, un verre de Chianti dans l'autre, Lestrade poursuivait son repas dans un silence religieux.
Se surprenant à observer son invité, John conclut que l'inspecteur n'avait certainement pas dormi de nuits complètes depuis plusieurs jours. Quant à l'état de sa barbe, elle aurait pu paraître soignée sans l'existence de deux coupures : une à la jonction de la mâchoire, l'autre au menton.
Tu es en train de Sherlocker, se reprocha-t-il intérieurement. Il reporta son attention sur ses pâtes aux champignons.
- Est-ce que- Et si tu venais à l'appartement un de ces jours ?
Lestrade ne répondit rien, les lèvres noyées par son verre de vin. Ses deux prunelles noisette trahirent en revanche le fond de sa pensée : il n'était pas près de franchir la porte du 221B. John le regrettait.
- J'espérais que tu changes d'avis. Je suppose que ce n'est pas demain que tu renoueras le contact.
- Jamais. C'est au-dessus de mes forces, le reprit l'inspecteur d'un ton sec. Honnêtement, je ne sais pas d'où tu tires ta patience vis-à-vis de lui.
Sur ces mots, John laissa sa fourchette lui échapper des mains. S'excusant poliment du bruit occasionné, il livra une réponse décousue et hésitante.
- C'est comme si- J'ai essayé de le détester ou de lui en vouloir mais… J'en suis incapable. A un moment, j'ai envie de le serrer dans mes bras, dix secondes après, je cherche une nouvelle collocation dans les petites annonces. Je- Je deviens fou.
L'inspecteur parvint sans mal à lire la détresse qui tordait les traits de son ami. Renonçant à poursuivre la conversation, il serra les mâchoires et maudit une fois de plus Sherlock. A croire que ce dernier prenait un malin plaisir à piétiner ce qu'il avait déjà détruit trois ans plus tôt.
Sherlock avait peut-être cru qu'il serait accueilli à bras ouverts. Quoiqu'il en était, Lestrade se révélait incapable de digérer ce numéro d'imposture.
L'inspecteur abattit sa main sur l'addition, extirpant quelques billets de l'autre. Il se heurta néanmoins aux protestations du médecin.
- Je suis capable de m'offrir un plat de pâtes et une bouteille de vin-
- Cela me fait plaisir. Et puis, tu n'as pris qu'un verre… Que tu n'as pas terminé, fit remarquer Greg en pliant le ticket par-dessus les coupures de vingt livres. Je te raccompagne ?
Le chemin du retour s'acheva, comme à l'habitude, au début de Baker Street.
Lestrade avait la décence de ne pas rejeter la faute sur la circulation chaotique ou l'absence de places de parking. La crainte d'apercevoir une silhouette discrète à leur fenêtre suffisait visiblement à tenir l'inspecteur éloigné du 221B.
But everybody's changing/ Mais tout le monde change
And I don't feel the same/ Et je ne ressens rien de tel
