Note : voici le deuxième chapitre de cette histoire. Un chapitre de « transition » qui, je l'espère, entraînera la confusion chez vous -) Merci pour vos reviews, j'étais ravie ce premier accueil pour cette fiction ! Bonne lecture !

La chanson du chapitre est "Viva la Vida" de Coldplay.


One minute I held the key/ Pendant un instant, je tenais les clés
Next the walls were closed on me/ Celui d'après, les murs se refermaient sur moi
And I discovered that my castles stand / Et j'ai découvert que mon château reposait
Upon pillars of salt and pillars of sand/ Sur des piliers de sel et des piliers de sable


Le niveau inférieur de l'hôpital était probablement l'endroit le plus calme de l'établissement. Les seuls bruits qui troublaient ce silence provenait de la cafetière encrassée de calcaire et du claquement frénétique des touches d'un clavier.

Déposant une tasse fumante à côté de la souris de son visiteur, Molly porta la sienne à ses lèvres et jeta quelques coups d'œil furtif à l'écran de l'ordinateur. Elle ne comprenait peut-être pas toutes les manipulations entreprises par Sherlock mais elle se doutait néanmoins de l'illégalité de celles-ci.

Sherlock s'activait à sa tâche obscure depuis plus d'une heure maintenant. Sur l'écran, un nombre incalculable de fenêtres encombraient l'interface du programme interne de l'hôpital. Le détective passait de l'une à l'autre, parcourait en diagonale les écrits et les divers documents pour revenir enfin à l'accueil et saisir de nouvelles données dans le moteur de recherche.

Une fois sa tasse de café avalée, Molly prit conscience que son visiteur ne lui adresserait pas la parole de si tôt et choisit de rejoindre son propre bureau pour entamer la pile de rapports qui s'étaient accumulés. Ce fut finalement lorsqu'elle prit place sur sa chaise que Sherlock se retourna, orientant l'écran d'ordinateur dans sa direction :
- Ces quatre lignes ici. Qu'est-ce qu'elles signifient ?

Contrariée, Molly prit néanmoins la peine de lire le contenu de la page. Incertaine de son diagnostic, elle répliqua sèchement :
- Je suis laborantine, pas médecin. Pourquoi ne vas-tu pas voir John ?

Sherlock ne répondit rien, visiblement énervé par la tournure de cette conversation. John ne l'aiderait jamais. Il invoquerait probablement une raison aussi niaise que le secret professionnel ou le respect de l'intimité de Mycroft. Il ne se voilait pas la face pour autant : John trouverait dans ce refus une nouvelle manière de marquer l'amertume qu'il ressentait à son égard.

Cette enquête, s'il pouvait la qualifier ainsi, ne lui laissait cependant pas le choix : John était bel et bien son dernier recours. En d'autres mots, l'après-midi s'annonçait épuisante, chaotique et douloureuse.

En dépit des demandes répétées de Sherlock, les documents demeuraient pliés sur l'une des tables basses de l'appartement. Il avait essayé par tous les moyens de convaincre John d'y jeter au moins un coup d'œil : aucun des discours qu'il avait tenu n'était venu à bout de l'obstination du médecin.

Le salon ressemblait plus que jamais à un champ de bataille. Les deux camps s'affrontaient de temps à autre du regard, manifestant pour l'un qu'il ne changerait pas d'avis et, pour l'autre, que ce dit-comportement était stupide et enfantin. Dérobés dans les affaires de John, des dizaines d'ouvrages médicaux et scientifiques s'empilaient les uns sur les autres, créant de véritables tranchées qui délimitaient les territoires de chacun.

Niant les agissements de son colocataire, John faisait aller et venir sa main nerveuse entre sa tasse de thé et le dossier cartonné, frappé du caducée. Sa curiosité le poussait à y jeter un coup d'œil. Sa discussion avec Mycroft l'avait laissé pensif : la description succincte livrée par la victime - son vocabulaire s'imprégnait définitivement trop de l'univers policier – lui avait évoqué un cancer. Inopérable et évolutif. L'une des déclarations de Sherlock l'avait cependant mené à reconsidérer son diagnostic.

« Ce doit être cardiaque. C'est la seule chose que j'étais en mesure de déduire. »

La description appliquée au cœur ne lui laissait rien augurer de bon. Pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, cette découverte avait provoqué un regain de colère et d'entêtement chez Sherlock. Comme s'il était plus terrible de mourir d'une maladie cardiaque que d'un cancer du foie ou d'une autre pathologie. Au vu du nombre de cardiopathies répertoriées et de leurs manifestations variées – en fonction du sexe, de l'âge, de la condition physique de l'individu -, John était prêt à parier que Sherlock ne déterminerait jamais de lui-même la raison du mal dont souffrait son frère.

En attendant, quel mal pouvait-il y avoir à compulser rapidement le dossier ? Il n'informerait tout simplement pas Sherlock de ses conclusions. Quant à Mycroft, il n'en saurait de toute façon rien. Avant même qu'il ne le réalise, le dossier était entre ses mains, ouvert à la première page. Sa taille digne d'une encyclopédie s'expliquait par la rigueur du suivi : la moindre intervention, le moindre examen médical semblaient avoir été consigné.

Les quarante premières années ne lui apprirent pas grand-chose. Mycroft avait reçu quelques points de suture à neuf ans, subi une opération des amygdales à treize et des dents de sagesse à seize ans. Plusieurs fois sa prise de sang annuelle affichait des taux préoccupants de cholestérol. Les résultats s'étaient nettement améliorés après plusieurs consultations dans une clinique privée de diététique.

Un dossier typique, lambda d'un homme caucasien de son âge. Le constat s'emballait à partir de janvier de l'année précédente. Admis pour une fatigue intense, une tension beaucoup trop basse et de violents maux de tête, un urgentiste d'un hôpital de Berlin lui diagnostiquait un surmenage et lui conseillait du repos ainsi qu'un simple dérivé de Paracétamol. Même situation, quatre mois et demi plus tard, à Londres. Cette fois, des examens complémentaires furent menés : prise de sang, électrocardiogramme. Le praticien avait visiblement vu juste : le rythme cardiaque n'augurait rien de bon.

Ainsi débutèrent un parcours jalonné de multiples échographies, biopsies et assimilés. Le verdict était maintenant unanime et irrévocable. Comme Mycroft l'avait affirmé, trois praticiens s'étaient accordés autour d'un même diagnostic funeste.

John blêmit en reprenant les informations une par une. Bien que sa spécialisation ne relevait nullement de la cardiologie, les années de pratique l'avait amené à reconnaître certains pathologies lorsqu'il les rencontrait. Surtout celles-ci.

- Sherlock ?

Le détective s'affairait toujours dans ses recherches, un précis de cardiologie dans les mains. John se sentit brusquement pris d'une bouffée d'angoisse puis de culpabilité. La première à l'égard de Sherlock, la seconde à l'idée de tromper la confiance de Mycroft.

- Sherlock. Tu devrais sincèrement m'écouter.

L'épais ouvrage qu'il tenait en mains fit un bruit sourd en se refermant. Relevant la tête, il adressa un regard à la fois curieux et agacé sur John.

- Tu l'as lu, pas vrai ?

La gorge sèche, John acquiesça tandis qu'une pensée amère lui traversait l'esprit. Je l'ai lu. Et je ne sais pas si je dois le regretter ou louer le ciel.


- Je suis formel. Si c'est d'origine génétique, c'est impossible.

John souffla bruyamment. Sherlock refusait d'entendre cette vérité, constituée des conclusions de quatre praticiens différents. Dont lui. Cette cardiopathie était fortement héréditaire. Il ne savait guère si les médecins avaient pris le temps d'en discuter avec Mycroft. Lui, en revanche, se refusait de dissimuler à Sherlock des renseignements qui mettaient en péril sa propre santé.

- J'en suis certain. Elle ne se transmet pas systématiquement mais les risques sont non négligeables. Mycroft et toi, que tu le veuilles ou non, partageaient les mêmes gênes, il est urgent que-
- Impossible ! Nous avons subis tous les tests cardiaques possibles et imaginables, aucun d'entre eux n'est revenu positif !

Cloué sur place, John haussa un sourcil, feuilletant d'une main le dossier sur lequel il n'aurait normalement jamais jeté un coup d'œil.
- En quel honneur ?
- Antécédents familiaux, répliqua Sherlock, les dents et les poings serrés. Ni lui ni moi n'étions porteur d'une quelconque maladie-
- Et pourtant, les résultats sont notés ici noir sur blanc.

La pile de livres médicaux demeura intouchée pendant toute la durée de la conversation. Le détective semblait plus préoccupé que jamais, ses yeux allant et venant sur divers bibelots de la maison. Il cachait quelque chose, John le sentait.

- Tu en es bien certain ?, le reprit-il d'une voix neutre.
- Sûr et certain, répondit John. Par ailleurs, je ne trouve aucune trace d'un bilan cardiaque avant-

Il n'avait pas eu le temps de parcourir quatre feuilles que Sherlock s'était déjà volatilisé, claquant bruyamment la porte de sa chambre. John jurait l'avoir vu emporter son téléphone.

- S'il appelle Mycroft, je suis fichu… Ca t'apprendra, tiens, se sermonna-t-il en rangeant le dossier parmi la pile de documents qui encombraient la table du living. Dans quel merdier me voilà encore…


Vingt-et-une heure douze. Sans s'en rendre compte, l'Inspecteur Lestrade entamait sa trentième heure d'affilée dans les locaux de Scotland Yard. De vieux papiers en retard l'attendaient sur un coin de son bureau. En attendant de trouver le courage nécessaire pour s'y atteler, il se contentait de trier les nombreux mails qui s'étaient accumulés sur sa boîte. Un quart de spam, un quart de newsletter, un quart de courrier interne et, enfin, un quart appartenant à Sherlock.

Transférés. Les intitulés de ces correspondances respectaient scrupuleusement le même format : le nom de l'enquête, précédé d'un SH. Lestrade ne les lisait guère : Tayler, le nouveau venu, les recevait illico dans sa boîte et gérait lui-même le flot d'informations contenus dans les missives. Fraîchement diplômé de l'académie, il semblait encore suffisamment impressionné par son supérieur pour ne pas discuter ses ordres ou lui poser de fâcheuses questions.

Lestrade ne s'en cachait pas : il évitait d'entretenir le moindre contact avec Sherlock Holmes. Lors de ses arrivées, il fuyait la scène de crime, se réfugiant sous un abribus ou dans une ruelle pour griller une cigarette. Les rares coups de téléphone, comme les mails, étaient déviés vers des personnes désignées pour cette tâche.

Toutes ces mesures auraient dû suffire à gommer Sherlock de sa vie. C'était sans compter sur ce foutu manque qu'il ressentait à de multiples occasions : dans les affaires difficiles, à certaines dates pleines de sens ou lors de ses trop rares nuits, lorsqu'il se réveillait en sueur.

Si Sherlock était bel et bien revenu, les cauchemars, eux, ne l'avaient jamais quitté. Il fallait depuis apprendre à vivre avec. Si l'inspecteur y parvenait tant bien que mal en écourtant la durée de ses nuits, il lui était impossible de renoncer aux quatre, cinq heures de sommeil qui lui permettait de garder un semblant d'efficacité. D'une main hagarde, il défit son nœud de cravate : le temps était venu de se résoudre à dormir.

Il considéra longuement d'un air envieux le tiroir dans lequel était dissimulée sa meilleure médication. Un Glenmorangie seize ans d'âge, offert par sa sœur lors de son précédent anniversaire. Se servant un verre, il le porta à ses lèvres, humant l'odeur tourbeuse du breuvage.

La plus grande injustice dans cette histoire était que si Sherlock lui manquait parfois à en crever, il ne semblait pas en être de même pour le détective. Aucun des mails qu'il avait reçu jusqu'ici ne contenait la moindre allusion personnelle, la plus petite excuse. Lestrade s'était probablement fourvoyé : en dépit de ce qu'ils avaient partagés durant ces années, il ne valait pas mieux aux yeux de Sherlock qu'une vague connaissance de travail.

Affalé sur son siège, les pieds sur le bureau et la nuque calée contre l'appuie-tête, l'inspecteur se resservit un deuxième verre. Tant qu'à mourir de quelque chose…, lui souffla timidement une voix intérieure.

Aussitôt avalé, il le reposa à côté de la pile de documents qui ne serait guère épluchée ce soir. Les paupières tombantes, Greg jeta par-dessus lui sa veste et se força à rejoindre un sommeil sans repos.


A l'opposé de la ville, dans un building quasiment éteint, deux carrés de lumières jaunes subsistaient au quatrième étage. Au sein du premier, Mycroft s'activait sur son ordinateur, la tête appuyée contre l'un de ses poings. Quelques ambassades refusaient visiblement de lui octroyer le repos qu'il aurait mérité et dont il aurait eu grandement besoin.

Le diplomate remerciait au moins ses collègues d'avoir délaissé les bureaux. A cette heure tardive, les couloirs étaient silencieux, bien éloignés de l'agitation diurne des secrétaires, préposés aux photocopieuses et autres réparateurs de fontaine à eau. Il ne subsistait d'ailleurs à cette heure qu'une seule autre personne au sein de l'établissement. Occupant le bureau jouxtant le ciel, Anthea s'affairait discrètement à divers travaux depuis le début de la journée.

Se redressant lentement, Mycroft lissa les plis de son trois-pièce sombre. Sans surprise, il remarqua que celui-ci commençait à flotter aux niveaux des côtes et des cuisses. Les premiers effets du traitement, assurément.

Il s'annonça de trois coups brefs sur la double porte qui séparait leurs locaux. Visiblement surprise, Anthea releva la tête, une moue concernée sur le visage :
- Que puis-je faire pour vous ?
- En réalité, rien. Je venais d'ailleurs vous encourager à rentrer chez vous. La semaine prochaine s'annonce longue.

Sa comparse ne manifesta aucun empressement à l'idée de rejoindre son domicile. A peine eut-elle un regard pour l'horloge chromée qui trônait au-dessus de la porte :
- Si vous me le permettez, je souhaiterais rester. Je ne serais pas tranquille de vous savoir seul ici.
- Vous n'avez aucune inquiétude à avoir. La solitude est rentrée dans mes habitudes depuis longtemps, l'encouragea-t-il avec un sourire défait. Dans ce cas… Que diriez-vous d'un café ? Cette machine dont j'ai fait l'acquisition n'est pas mal du tout… Quand elle se décide à fonctionner.

Accompagnant son supérieur dans la délicate manipulation de cette capricieuse machine, Anthea insista pour régler elle-même le dosage des breuvages. Après quelques essais infructueux, ils obtinrent finalement deux expressos brûlants.
- Vous pourriez en changer. Le service n'est pas à quelques centaines d'euros près.
- Celle-ci me plait. C'est parfois agréable de compter quelque chose d'imparfait dans ces bureaux aseptisés, justifia simplement Mycroft, caressant énigmatiquement la barre chromée de l'engin. Le café est un colombien, ramené lors de notre voyage du mois de mai. Parfumé, n'est-ce pas ?

Les sourcils froncés au-dessus de ses grands yeux noisette, Anthea considéra d'un œil inquiet l'attitude de son supérieur. Déposant la tasse à proximité d'un album de cartes de visite, elle reprit une posture professionnelle. Les mains jointes à hauteur de son ventre, le dos bien droit, Anthea dissimula la gêne qui la prenait à l'idée d'aborder un sujet d'ordre privé :

- Monsieur… Quelque chose ne va pas, n'est-ce pas ?
- Vous savez quelle heure il est ?, lui répliqua Mycroft en éludant sa question.
- Trop tard pour travailler, répondit-elle avec un léger sourire.

Partageant le trait d'humour de sa subordonnée, Mycroft continua de tourner machinalement sa tasse dans sa soucoupe, la tête baissée. Au terme d'un long soupir, il rejoignit finalement sa chaise de bureau, prêt à reprendre le rythme infernal des gens de sa fonction.
- C'est l'heure des regrets, aussi.


Revolutionaries wait/Les révolutionnaires attendent
For my head on a silver plate/ De voir ma tête sur un plateau d'argent
Just a puppet on a lonely string/ Juste une marionnette tenu par un fil
Oh, who would ever wanna be king?/ Oh, mais qui voudrait un jour être roi ?