Le mystère avance... et s'épaissit ? Voici un chapitre plus court que les précédents (je n'ai jamais été douée pour ça) pour laisser passer le week-end. J'espère que l'histoire vous plait toujours autant.
Bonne lecture !
(La chanson est What is this thing called love d'Editors.)
I knock you down / Je t'ai mis K.O
Bruise you with my words / Meurtris avec mes propos
I patch you up / Je t'ai remis sur pied
Now it's your turn / Maintenant, c'est ton tour
L'expression « comme deux chiens de faïence » était particulièrement appropriée à la scène à laquelle John assistait de loin. Assis dans les fauteuils du salon, les frères Holmes se jaugeaient silencieusement, leurs regards froids et sombres.
L'horloge pressa finalement Sherlock qui prit la parole d'une voix tenue.
- Père s'est suicidé.
Mycroft hocha lentement la tête, comme pour ménager un peu de temps aux deux camps. Aussi indifférent qu'il s'efforçait de paraître, il se doutait que la nouvelle ne devait pas être facile à avaler pour le cadet. La vérité entière lui arracherait encore davantage la gorge, il s'en doutait.
- Charles et moi étions les seuls au courant. Je l'étais parce que j'ai remarqué la piqûre sous sa montre, la seringue usagée dans le coffre-fort. Tu te souviens ? Celui dont personne ne connaissait officiellement la combinaison et que nous avons jeté ?
- Un incident-
- Du chlorure de potassium ? Allons. Père a fait des études de médecine. Tu n'y crois pas une seule seconde.
Sherlock sentit une bouffée de rage monter en lui à mesure que les pièces s'imbriquaient les unes dans les autres. Durcissant encore son regard, il espérait faire peser un minimum de culpabilité sur les épaules de son frère :
- La théorie de la maladie de cardiaque, imparable. D'où la nécessité de nous faire passer une batterie de tests pour étayer un peu plus ton histoire ? Des examens dont je ressors, sans surprise, en excellente santé. Mais les tiens ?
- Je ne les ai jamais passés. Je me suis contenté de me rendre à l'hôpital et de rentrer une heure plus tard pour convaincre Mère.
Coïncidence amusante, remarqua Sherlock sans éprouver la moindre sympathie à l'égard de Mycroft. Celui-ci suivit visiblement les pensées de son cadet :
- En fin de compte, mon sort a quelque chose d'ironique. Je mourrai de mes mensonges.
- Tu n'aurais pas assez d'une vie pour solder tes comptes. Mentir représente la moitié de ta profession.
- Et de quoi est constituée l'autre moitié, petit frère ?
- De courbettes, cracha avec mépris le détective. Que vas-tu faire du temps qu'il te reste ? Peaufiner ton anoblissement ?
Considérant avec amusement les bibelots hétéroclites qui jonchaient la cheminée poussiéreuse, Mycroft lui répondit d'une voix lointaine :
- Mettre de l'ordre dans mes affaires. Ces quelques mois suffiront amplement.
- Tu as d'or et déjà commencé, n'est-ce pas ?, souleva Sherlock d'un ton intéressé.
Sarcastique, le diplomate inclina la tête, un sourire exagérément grand sur les lèvres :
- J'avais besoin de quelques jours pour souffler. Les mourants n'ont pas le droit de prendre des vacances ? Tu t'étais bien pris trois ans, à l'époque, pour faire le point.
Regagnant d'un pas lent la porte de l'appartement, Mycroft lui fit prier de s'excuser auprès de John pour l'avoir évincé de la pièce de séjour. Il lui souhaita ensuite avec une ironie mordante, une « agréable journée ».
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De retour dans le living, John ne savait pas où poser les yeux. Il avait entendu, malgré lui, quelques bribes de la conversation des frères ennemis. Assez pour lui passer l'envie de croiser le regard de Sherlock.
Celui-ci s'affairait au-dessus de son violon, enduisant le bois brillant d'une huile cireuse qu'il frottait ensuite délicatement. John discernait cependant une certaine incertitude – ou de l'inquiétude, cela aurait été légitime – dans l'attitude de son colocataire.
- Sherlock… Ce n'était pas mon intention mais j'ai entendu une partie de ta conversation-
- Ce n'est de toute façon pas- Ce n'est plus un secret, lui répondit posément Sherlock sans redresser la tête. Tu souhaites en parler ?
Pris d'un rire nerveux, John le considéra d'un œil éberlué.
- C'est normalement moi qui devrait t'encourager à en parler-
- Tout est dit. Aussi loin que mes souvenirs remontent, ça a toujours été nous trois, Mère, Mycroft et moi. Je l'ai à peine connu, je ne vois pas en quoi sa mort pourrait-
Dans un éclair de lucidité, Sherlock se rendit compte de l'atrocité qu'il s'apprêtait à déclarer. John, lui, lui reconnut plus de circonstances atténuantes qu'en temps normal.
- Je sais que tu ne veux rien savoir, mais si ce n'est pas facile pour toi, ça ne doit pas l'être pour ton frère non plus.
- Il a eu quelques années de plus que moi pour faire son deuil, remarqua sèchement Sherlock. Et s'il n'y avait que ça…
Incertain d'interpréter correctement la dernière phrase, John lui réclama davantage d'explications. Sherlock s'exécuta sans aucune difficulté :
- Mon frère ne m'a pas tout dit.
- Eh bien, tu ne vas pas me dire que tu as toujours été son plus grand confident, le recadra John, impatient de connaître la raison des interrogations de Sherlock.
- Non, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais jusqu'ici, il se contentait de ne pas me dire les choses ou de parier sur mon désintérêt… Là, c'est différent. Il brouille les pistes.
Loin d'être convaincu, le médecin le gratifia d'une moue perplexe.
- Si je me base sur ce que je sais du métier de mon frère, ses fameux secrets pourraient être très intéressants.
Relevant enfin la tête, Sherlock sembla reprendre enfin quelques couleurs. Cette enquête promettait d'être des plus enrichissantes.
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Un mouchoir plaqué contre les narines, Mycroft se plaignit de son apparence misérable reflétée dans le miroir de sa salle de bain personnelle. Les médecins l'avaient longuement averti des effets secondaires. Son organisme avait au moins eu la décence d'attendre la fin de la réunion pour se laisser aller à quelques faiblesses. Comprimant ses narines, il attendit encore quelques secondes avant de se débarrasser du tissu maculé de tâches rouges.
Son téléphone n'aurait pas pu choisir un moment moins approprié pour crever le silence de ses sonneries stridentes. Décrochant immédiatement, Mycroft déclina son identité par habitude.
- C'est Lestrade, Gregory.
- Oh, tiens. Bonjour. Comment allez-vous ?
- Je n'oserai pas vous retourner la question.
Décidément. S'il n'avait eu ni conscience ni le sens de la famille, Mycroft aurait depuis longtemps expédié quelques tueurs à gage au 221B Baker Street. Son cadet s'était à la fois privé de garder les nouvelles pour lui et, dans un deuxième temps, de l'avertir que Lestrade était maintenant au courant.
- Je comptais vous en parler. J'avais quelques histoires à régler avant.
- C'est bien un truc de Holmes, ça, regretta amèrement Lestrade à l'autre bout du fil. Ecoutez, je suis sincèrement désolé. Vous n'avez jamais eu besoin de moi, et je me doute qu'il y a une clique entière d'employés pour subvenir à vos besoins. Le seul conseil que je peux vous donner-
- J'écoute, Inspecteur. Je vous écoute attentivement, l'encouragea Mycroft, embarrassé d'avoir été court-circuité par son frère.
Un soupir se fit entendre à travers l'Iphone. Une voix s'en éleva après quelques secondes de pause.
- Prenez du temps pour vous. La Guerre Froide ou les Printemps de je ne sais quel pays peuvent attendre. Au moins une fois dans votre vie, pensez-y.
- Je ne vous mentirai pas : je ne suis pas certain d'y parvenir. Ma vie professionnelle est toujours passée avant tout… à une exception près, peut-être. Mais on ne m'y reprendra jamais.
- Je vois. Sherlock ? Quoiqu'il en soit… Si vous avez besoin, vous avez mon numéro. Je suis là.
- Comme vous l'avez toujours été pour tout le monde, Inspecteur.
- Autant que vous, conclut Lestrade en raccrochant après quelques formules de politesse.
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Omelette au fromage, gâteau au citron pour le menu du jeudi. Depuis son retour, Mrs Hudson avait diversifié ses activités, préparant le repas des deux hommes en plus d'endosser la fonction de protectrice du papier peint, gardienne de l'hygiène de la cuisine et la propriétaire des lieux.
John avait brièvement expliqué à Sherlock que cette nouvelle passion pour la pâtisserie datait de l'année de sa disparition. Il avait ajouté, coupable, que les quelques kilos qu'il avait prit en étaient les conséquences directes.
Ainsi, invariablement depuis des mois, elle déposait à huit heures précises le plateau sur la table du séjour. Et, chaque soir, Sherlock et John dînaient dans des pièces différentes.
Réfugié sur son matelas, l'assiette à dessert en main, le détective jeta un coup d'œil par la porte entrebâillée. Dans le salon, John terminait son repas, observant distraitement la télévision dont il avait coupé le son.
Sa part de gâteau à la main, Sherlock s'avança à pas de loups du canapé et s'y installa, à quelques dizaines de centimètre seulement de son colocataire. Celui-ci ne lui accorda pas un regard, absorbé par la dégustation de sa propre pâtisserie.
L'écran faisait défiler les images d'une série sur une bande de jeunes délinquants aux pouvoirs surnaturels. Un scénario obscur pour lui, mais dont John s'accommodait visiblement, même sans le son. Ou pas, remarqua Sherlock, en le voyant zapper sur une autre chaîne.
- Ce type-là… Ce ne serait pas- Steven Fry ?
- Stephen Fry.
Sans être prédisposé pour les relations humaines, Sherlock comprit que ce n'était plus la peine de feindre l'intérêt ni même d'insister. Il n'abandonna pas pour autant.
- J'aimerais que tout redevienne comme avant.
- Il est trop tard, je pense.
Cette réponse franche de John lui coupa l'herbe sous le pied.
- Je veux dire… Le restaurant du jeudi, par exemple-
- J'ai pris l'habitude de vivre seul, je crois.
Sherlock comprit qu'il n'y avait aucune réponse convenable à cette déclaration. Il n'était de toute façon plus question de remettre les explications sur le tapis, John les avait eues à maintes reprises. Il n'avait pas changé d'avis pour autant.
Chassant les miettes de sa chemise, il se redressa. Les yeux fermés, les sourcils froncés, John semblait souffrir d'une douleur invisible.
- Ecoute, je sais que je ne suis pas vraiment à l'écoute en ce moment… Mais si tu as besoin de parler, que ce soit de Mycroft ou de ton père, je suis là. Je sais ce que c'est… de perdre quelqu'un de cher.
- Merci, John.
Lorsque la porte de la chambre du détective se referma, les deux hommes baissèrent la tête. A ce moment précis, rien ne les distinguait. En effet, ils se sentaient au moins aussi misérables l'un que l'autre.
What is this thing called love that you speak?/ Quelle est cette chose appelée "amour" dont tu parles ?
We're out of it, we're out of it/ On est hors de ça, on est hors de ça
