Voici la suite du Dernier des Holmes. Je suis toujours aussi touchée de lire vos reviews ! A ce sujet, je tenais à remercier le Guest qui m'a laissé un très gentil commentaire et à qui je n'ai pas pu répondre directement. Merci infiniment !
Bonne lecture! ;-)
La chanson, cette fois, est de Regina Spektor - Laughing with
No one laughs at God in a hospital/Personne ne se moque de Dieu dans un hôpital
No one laughs at God in a war/Personne ne se moque de Dieu dans une guerre
No one laughs at God/Personne ne se moque de Dieu
When the doctor calls after some routine tests/Quand le médecin appelle après quelques tests de routines
- Comment vous dire… Je suis pour le moins surpris de vous trouver ici. Je ne suis même pas cardiologue.
Assis derrière son bureau, le stéthoscope entre les mains, John considérait d'un œil inquiet le nouveau patient de son établissement public. Il aurait davantage vu Mycroft prendre ses aises au sein d'une clinique privée et onéreuse, soumis à l'avis et aux conseils des plus éminents spécialistes. Visiblement, ce n'était pas dans les plans du malade.
- A ce stade, je ne suis plus à la recherche d'un traitement… Plutôt d'un accompagnement. Si prendre ma tension et procéder à une ou deux analyses de sang sont des procédures dans vos cordes, vous êtes l'homme de la situation.
Collectant quelques renseignements généraux, John fit de son mieux pour ne pas commettre d'impairs et divulguer une information autrefois lue dans son dossier logiquement confidentiel.
- Rien de précis à signaler ? Des nausées, de la fièvre ?
- J'ai saigné du nez à plusieurs reprises. La première fois date de la semaine passée. J'ai encore saigné hier midi, mais rien de trop important.
- Cela ne vous a pas alarmé ?, s'étonna John, habitué à voir rappliquer des patients pour un ongle incarné ou un bouchon de cérumen.
Avec un calme olympien, Mycroft reboutonna sa veste et consulta sa montre tout en poursuivant la conversation :
- On m'avait prévenu que cela pouvait se produire. A cause de l'hypertension, si ma mémoire est bonne.
Soldant l'entretien, John le remercia poliment de sa confiance et lui souhaita une bonne journée. Une fois la porte refermée, il remarqua qu'un poids supplémentaire s'était glissé sur ses épaules : il était devenu à l'instant le médecin personnel de Mycroft Holmes.
Cette nouveauté impliquait deux choses. La première était de soigner un gars avec une inclinaison pour le kidnapping assorti d'un job aussi obscur qu'haut placé. En somme, quelqu'un qui, dans un autre contexte, lui aurait paru infréquentable.
La deuxième complication lui pesait encore plus : soigner Mycroft impliquait de suivre la dégradation de celui-ci, de connaître ses symptômes, ses faiblesses et, éventuellement, ses dernières volontés. De connaître tous ses éléments et d'agir comme si de rien n'était auprès de Sherlock.
Il n'avait décidément pas besoin de ça.
Un bruit sourd résonna dans le local exigu à mesure que son téléphone vibrait sur le bureau, se rapprochant dangereusement du bord. Il l'attrapa et décrocha en un seul geste :
- John ? C'est Greg. Comment tu vas ?
- Bien, beaucoup de boulot, répondit John d'une voix préoccupée. Tout va bien ? T'as l'air fatigué.
- Justement, je t'appelais pour savoir si on ne pouvait pas remettre notre restau à une autre date ? Je sais que c'est la troisième fois que je te fais le coup-
Bien que déçu de se priver de l'une de ses trop rares sorties, John lui fit savoir qu'il n'y avait aucun problème. Il ajouta, pour déculpabiliser Lestrade, que la semaine du quinze conviendrait parfaitement puisqu'il débutait sa semaine de congés.
- Parfait. Là, c'est juste que j'ai beaucoup trop de boulot et de sommeil à rattraper. Tu connais ça.
- Oh que oui… Quand je pense enfin m'en sortir, il y a toujours un truc qui me retombe sur les bras sans prévenir. Et Tom et Alex, tu les vois bientôt ?
- Justement pas. Catherine vient de m'appeler pour reporter leur séjour à Londres. Ils ne sauront pas me rejoindre. Sous prétexte qu'ils partent cinq jours en vacances en Espagne. Du last minute, un truc ainsi.
Averti de ce changement de plan, John identifia aisément ce qu'il avait prit pour de la fatigue dans la voix de Lestrade. Il y en avait, bien sûr. Il le sentait surtout accablé et lassé.
- Greg, je ne sais pas quoi dire… Mais si tu as besoin ou si tu changes d'avis, n'hésite pas. Même juste un verre.
- Merci, mais je t'avoue, je risque de ne pas être de bonne compagnie pendant un jour ou deux. Passe une bonne soirée. Encore désolé… On se tient au courant pour la prochaine ?
John raccrocha peu après, véritablement dépité de la situation. Greg ne méritait définitivement pas ce que cette vieille peau lui infligeait. Il ressentait une bouffée de rage à chaque fois qu'il se souvenait de la décision du tribunal, largement influencée par les mensonges de Catherine.
John souffla. Comme à chaque fois, Greg allait s'isoler une petite semaine avant de revenir comme si de rien n'était, frais et pimpant. Jusqu'au prochain mauvais coup de son ex-femme.
Son père était un homme ordinaire. Si Sherlock en était venu à le rencontrer, à son âge, il l'aurait certainement qualifié d'ennuyeux.
Il était certes conscient d'être trop jeune pour garder des souvenirs complets ou fiables de son géniteur. Ce qu'il en savait lui provenait des histoires que lui avait rapportées Mère, à l'une ou l'autre occasion. Pour le reste, il avait obtenu la majorité des réponses à ses questions en s'adressant directement à Mycroft.
Sherlock avait depuis passé en revue chacune de leurs conversations, considérant avec méfiance les informations distillées par son frère. Il en était arrivé à la conclusion qu'aussi comploteur que pouvait être Mycroft, il n'y avait aucun intérêt à falsifier des sujets aussi bateaux que les lectures et loisirs préférés de son père.
De ce flot d'informations, il en retirait un gars banal, moitié-Londonien moitié-Ecossais, qui avait suivi un brillant cursus à l'université de Nottingham où il avait rencontré Charles Sherrinford. Il en avait épousé la sœur cadette, six ans plus tard. A l'aube de sa trentaine, il avait engrangé un premier enfant puis deux. Deux fils qui constituaient peut-être le pan le plus atypique de la vie de cet homme.
Il avait ensuite acquis un poste de chef de service à l'hôpital universitaire de Londres et un cottage à l'île de Skye, en Ecosse. L'homme, dans le souci de coller au cliché du médecin d'âge moyen, jouait au golf deux jours par mois, et fréquentait un club de voile lors de ses rares vacances. Ennuyeux à mourir.
Il n'y avait finalement qu'un seul mystère dans la vie du patriarche Holmes. Son suicide.
Sherlock grogna, le visage emprisonné dans ses mains. Il désespérait d'être un jour capable de penser à autre chose. Pas une seule enquête ne lui avait été soumise et ses récentes contributions n'avaient suscité aucunes nouvelles questions ou sollicitations.
Il avait également appris, d'une source bien informée, que Lestrade s'était vu confier l'enquête du Van Gogh disparu. L'histoire était bateau et, une fois toutes les données collectées, serait probablement résolue en un quart d'heure. Mieux que rien. Mais pour se faire, il lui fallait l'aval de l'inspecteur.
Incapable de tenir en place, Sherlock abandonna l'idée d'attendre sagement qu'une enquête ou un évènement un minimum intéressant viennent le tirer de ses idées noires. Se dirigeant telle une furie à l'extérieur du 221B, il héla un taxi. Direction le domicile de Lestrade.
Récitant à haute voix les recettes qu'elles connaissaient, Mrs Hudson exclut immédiatement l'idée de confectionner un cake à la carotte. Sherlock ne mangerait sûrement jamais une telle préparation. Un trifle aux fruits rouges ferait l'affaire.
Soulagée d'avoir identifié le dessert de ce soir, elle entreprit de rassembler les assiettes disséminées dans l'appartement. Les deux assiettes de John se trouvaient sur la table basse, dans le salon. Celles de Sherlock sur son dressoir, près de la porte de sa chambre.
Elle les retrouvait inlassablement aux mêmes endroits depuis le retour de Sherlock. Les deux hommes ne mangeaient visiblement plus ensembles et cela l'attristait profondément.
Elle éprouvait elle-même des regrets pour ces trois années perdues dans le deuil. Ils ne pouvaient cependant pas continuer à se nier de la sorte.
Un jour, elle le sentait, elle taperait du poing sur la table. Les garçons ne seraient probablement pas très effrayés et étaient bien trop têtus pour l'écouter. Tant pis.
Cela la soulagerait, elle.
Assis sur un banc parmi des milliers de touristes et d'anonymes, John commençait enfin à relativiser l'arrivée de Mycroft au sein de l'hôpital. Il lui avait paru être l'un des patients les moins difficiles de sa carrière. Ce malade endurait sa maladie et son issue avec une fatalité qu'il trouvait parfois admirable, parfois déconcertante voire alarmante.
Quant à Sherlock, il espérait que ce-dernier ait la décence de ne pas lui demander de briser le secret professionnel. Cela le contraindrait peut-être à renouer le contact avec son frère ennemi.
Coupable, John éprouvait quelques regrets quant au comportement qu'il adoptait vis-à-vis de son colocataire. Il avait ses raisons et entièrement le droit de céder à la colère. Il se rendait cependant compte de la situation difficile dans laquelle évoluait actuellement Sherlock. Un père reste un père, même s'il disparait tôt. John n'avait guère osé lui poser la question des raisons qui auraient pu pousser son géniteur à disparaître de son propre fait.
Il avait en effet compris depuis plusieurs années qu'il était inutile de sonder l'esprit d'un autre être humain. Ce qu'il s'y passe est au-delà des déductions et des théories qui peuvent être échafaudées à partir de ce que l'on connaît d'une personne. En témoigne Sherlock.
Le détective payait chaque jour pour les conséquences qu'avait occasionné son plus grand acte d'altruisme. John s'en rendait compte et était néanmoins incapable d'adopter une attitude accueillante à son égard. Il soupira, le regard perdu sur l'eau sombre de la Tamise.
Une autre réalité, mais le même sentiment d'injustice depuis des années.
Planté devant la porte d'un appartement de Southwark, Sherlock fouillait ses poches à la recherche de la clé du domicile de Lestrade. Celui-ci ignorait tout de l'existence d'un double, même si Sherlock se l'était procuré il y avait de ça une décennie.
L'inspecteur était chez lui, il en était persuadé. Les traces de boues sur le paillasson étaient d'ailleurs encore fraîches. Glissant la clé dans la serrure, Sherlock ouvrit la porte sur un appartement plongé dans l'obscurité. L'odeur qui y régnait était pestilentielle : un mélange de renfermé, de nourriture moisie et d'autre chose. Une odeur plus organique. De la transpiration, sûrement, reconnut Sherlock en refermant derrière lui. Ou du sang.
Il se repéra au sein du corridor en appuyant sa main contre les murs, évitant l'armoire à chaussures et un autre stupide meuble.
- Lestrade ? Je suis là.
Au loin, il distingua une masse informe, avachie sur le sofa. Un bras pendait en contrebas des coussins. Il l'avait senti dès le départ. Quelque chose ne tournait pas rond au sein de ces murs.
No ones laughing at God/Personne ne se moque de Dieu
When theyve lost all theyve got/Quand ils ont perdus tout ce qu'ils ont
And they dont know what for/Et sans savoir pourquoi
