De quelle malédiction ai-je encore frappé le pauvre Inspecteur ? Sherlock interviendra-t-il à temps ? Voici la suite !
La chanson de ce chapitre est de U2, Sometimes you can't make it on your own qui, à mes yeux, aurait pu être mise en en-tête de chaque chapitre.
Bonne lecture... ;-)
Tough, you think you've got the stuff/Robuste, tu crois que tu as les épaules
You're telling me and anyone/Tu te racontes à toi et aux autres
You're hard enough/Que tu es assez fort
You don't have to put up a fight/Tu n'as pas à provoquer la bagarre
You don't have to always be right/Tu n'as pas à avoir toujours raison
Let me take some of the punches/Laisse-moi prendre quelques coups
For you tonight/A ta place, ce soir
Agenouillés à côté du sofa, Sherlock prit la main de Lestrade dans la sienne : la paume saignait abondamment, balafrée d'une coupure profonde de six à sept centimètres. Le verre qui se trouvait sur la table basse portait une empreinte écarlate : l'inspecteur s'était probablement coupé sans prendre la peine de se soigner ou de nettoyer la plaie.
- Lestrade !
Emergeant finalement, Greg porta ses mains au visage, se barbouillant au passage le front et la joue gauche. Son haleine empestait l'alcool. Nul besoin de le renifler pour prendre conscience de l'alcoolémie de l'inspecteur : à quelques centimètres d'eux gisait deux bouteilles de London Gin vides.
- Fous-moi la paix, marmonna le policier en tentant de se redresser, basculant dangereusement vers l'avant.
Sherlock le rattrapa de justesse et le poussa suffisamment pour le caler dans le sofa. Il pensa un moment avec horreur que l'ivrogne allait être malade. Il n'en fut finalement rien : Lestrade ouvrit même enfin les deux yeux.
- Dégage… J'ai besoin de rien, lui asséna Greg en plissant le front. Tire-toi de chez moi…
Sherlock ressentit une douleur au milieu de la poitrine. Sa gorge se serrait sans qu'il ne comprenne. Autrefois, il l'aurait laissé à ses propres problèmes. Il en était maintenant incapable. Lestrade avait besoin de lui. Il était hors de question de le laisser seul, ici, dans ce capharnaüm.
- Tu vas surtout venir prendre une douche froide et désinfecter ta blessure-
A peine eut-il posé ses mains sur ses épaules que Lestrade rua, lui assénant un coup au ventre. Sherlock l'enserra au niveau du torse, passant les bras sous ses aisselles. Mauvaise idée, se maudit-il lorsqu'ils chutèrent tous les deux vers l'avant.
Dans la cohue, quelques coups se perdirent. Sherlock sentit un poing heurter sa pommette, à proximité de l'œil. Il calma finalement Lestrade en le bloquant, face contre le sol. Leur respiration erratique s'apaisa finalement. Peu sûr de lui, Sherlock fit de son mieux pour paraître autoritaire :
- La salle de bain. Tout de suite.
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Assis sous le jet d'eau qui lui éclaboussait le visage, Lestrade avait finalement accepté d'être jeté sous la douche, entièrement habillé. Sherlock avait désinfecté la plaie tout en essuyant quelques insultes à l'égard de son manque de délicatesse.
Depuis, il attendait en tailleurs, le dos appuyé contre le radiateur, que l'inspecteur retrouve enfin ses esprits. Silencieux, il fit défiler devant ses yeux les indices qui lui avaient échappés : les yeux rouges, les mains tremblantes. Les notes salées en boissons inscrites sur les tickets que John ramenait de leur restaurant hebdomadaire.
- Tu es alcoolique, conclut-il simplement à voix haute.
Lestrade renifla bruyamment et jeta un regard noir au détective.
- Et toi, un foutu ex-camé. Tu vois, on fait la paire.
Sherlock ne se sentit nullement agressé par cette remarque. Elle ne constituait que la vérité, après tout, se souvint-il avec une légère amertume.
- Comment va ton frère ?
- Je l'ai vu hier. Il était toujours en vie.
- Toujours pragmatique, railla Lestrade en étudiant de plus près la plaie qui barrait sa paume.
- Il m'a appris que mon père s'est suicidé.
Greg releva aussitôt la tête, observant chacun des traits de Sherlock pour distinguer un quelconque sentiment. Il restait impassible, le dos bien droit, les mains posées sur les genoux.
- Je ne comprends pas comment tu peux… Tu dis ça avec un tel détachement-
- Je devrais pleurer ? Ca remonte à bientôt trente ans.
Il y avait bel et bien une émotion là-dessous, remarqua finalement Lestrade. De la pudeur et le besoin de se protéger. Imperceptible pour quiconque ne connaissait pas le jeune homme.
- Il a laissé une lettre ? Des explications ?
- Non. A quoi bon ? C'était son choix.
Mais il a choisi pour nous aussi, lui répondit une voix intérieure, en écho.
- Un pauvre mégot, l'ongle d'un pouce est un mystère légitime à tes yeux et ça-
- Connaître ses raisons ne le ramènerait pas. C'est simplement inutile.
- Tu as peur, trancha Lestrade en considérant les traits tirés de son comparse nocturne.
L'inspecteur regretta aussitôt sa bravade. Tendant la main, Sherlock atteignit le robinet d'eau froide, projetant des gerbes d'eau glaciale sur le propriétaire des lieux. Grelotant, Greg se débattit avec les boutons pour rétablir une température acceptable.
- Tu devrais parler avec ton frère. Il en a besoin.
L'intérêt de Sherlock fut piqué au vif. Comprenant que les deux hommes avaient eu une conversation, il chercha à en connaître le sujet.
- Qu'est-ce qu'il a bien pu dire pour t'amener à jouer les médiateurs ?
- Rien… Enfin, si, une chose. Qu'il avait essayé un jour de mettre son boulot au second plan et que ça ne lui avait pas réussi. Il ne faut pas que ça l'empêche de profiter au mieux… du temps qu'il lui reste.
Pensif, Sherlock se releva d'un bond, sans poser les mains au sol. S'emparant d'une serviette de bain dans le placard, il encouragea l'inspecteur à se mettre debout. Visiblement ragaillardi, Lestrade ne tituba que légèrement lorsque le détective lui jeta le vieux bout de tissu élimé sur la tête.
Un sentiment de peine naquit chez Sherlock, une impression qui ne dura pas plus de quelques secondes. Balayant du regard les mèches blanches qui collaient au front, les rides profondes qui menaient à ces yeux ternes et cernés, Sherlock éprouva quelques difficultés à reconnaître Lestrade. Pour la première fois depuis son retour, il l'observait vraiment, remarquant toutes les petites imperfections que lui avaient infligées ces années.
Sans qu'il n'y comprenne rien, Sherlock éprouva un sentiment douloureux au creux du ventre. La sensation ne dura pas plus de quelques secondes mais lui laissa un arrière-goût déplaisant. Tout le monde vivait, vieillissait et mourait un jour.
Cette expression impersonnelle, « tout le monde », ne signifiait pas grand-chose. Jusqu'à ce qu'il réalise enfin que les gens qu'ils aimaient vieillissaient aussi.
Mrs Hudson, John, même Lestrade. Et Mycroft.
- Tu vas avoir un beau cocard, commenta Lestrade en observant la joue qui s'assombrissait lentement. Mais je ne suis pas désolé. Pas du tout.
- Et toi, tu vas avoir une sacré gueule de bois.
Lestrade lui concéda le point et attendit, un pantalon de pyjama à la main, que Sherlock ne s'absente dans la salle de bain. Celui-ci ne comprit que lorsque Greg se décida à lui demander oralement :
- Juste le temps que je m'habille. Je ne doute pas m'enfiler la bouteille de désinfectant ou le bain bouche.
Posté derrière la porte entrebâillée de la salle de bain, Sherlock baissa la tête, formulant à voix haute les questions qui l'assaillaient depuis son entrée dans l'appartement.
- C'est à cause de moi ?
Un soupir précéda la réponse à sa question.
- Cela n'a pas été en s'arrangeant ces quatre dernières années… Mais c'est plus ancien que ça, le rassura à moitié l'inspecteur en enfilant un vieux T-shirt. Tu m'occupais suffisamment l'esprit pour contenir ça… Et du jour au lendemain… J'ai juste atteint le point de non-retour sans m'en rendre compte.
- Les enquêtes… Tes enquêtes m'occupent l'esprit, lui répondit Sherlock d'une voix lointaine, songeant à ce marché conclu une décennie plus tôt.
Lestrade, fantomatiques dans son vieux pyjama gris, surgit finalement de la salle de bain :
- Tu vois… On n'est pas aussi différent que tu le penses.
A bout de force, l'inspecteur s'affala dans l'un des fauteuils. Misérable, il consulta son reflet dans le miroir du living et s'avachit encore un peu plus.
Prêt à quitter l'appartement, le détective s'arrêta net. De vieux souvenirs rejaillirent de sa mémoire.
Sherlock, tu ne peux pas t'en sortir seul.
Ce ne sera pas facile. Mais ça en vaudra la peine, crois-moi.
Je serai là quand tu auras besoin. De jour comme de nuit.
Le tirant de sa rêverie, la même voix que celle qui lui contait ses phrases l'interpella :
- Sherlock ?
Lestrade le fixait, perplexe devant l'immobilisme de son invité. Celui-ci fit demi-tour et s'approcha du fauteuil d'un pas décidé. Il s'appuya sur les accoudoirs de telle façon à dominer Lestrade de sa silhouette élancée.
- Je sais de quoi je parle… Ca va être terrible. Tu vas vouloir craquer. Mais tu ne peux plus continuer comme ça. Et je vais t'aider.
S'emparant d'un sachet de supermarché, Sherlock fit plusieurs fois le tour de l'appartement, guidé par Lestrade. Rassemblant les bouteilles de whisky, les flasques de liqueurs et les canettes de bières, il noua ensuite le sac et le porta jusqu'à la porte d'entrée.
Enfin prêt à partir, il se retourna une dernière fois.
- Lestrade ? Je serai là quand tu auras besoin. De jour comme de nuit.
Une voix étranglée lui répondit un bref « merci » étouffé par le bruit de la porte qui se refermait déjà. Calé dans le fauteuil, Lestrade sentit les larmes couler sur ses joues, silencieuses. Au fil de la nuit, elles devinrent finalement des sanglots bruyants, impossibles à contrôler.
Il était une heure et demie du matin. Le réveil était d'or et déjà programmé sur six heures pour une nouvelle et harassante journée de boulot. Sa blessure à la main le lançait jusqu'au coude, il éternuait depuis la douche glaciale qui lui avait été imposée. Il était ruiné depuis son divorce. Il ne verrait sûrement pas ses mômes avant le mois de décembre. Il était alcoolique. Il l'avouait maintenant.
Et pourtant, Lestrade s'endormit d'un sommeil plus réparateur que celui de n'importe quelle nuit depuis quatre ans. Il était presque foutu, dans les problèmes jusqu'au cou.
Soit.
De tout ce marasme, il ne retenait qu'une chose : il n'était pas seul. Plus maintenant.
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L'horloge du parlement tout proche sonna un seul et unique coup. Une heure du matin, se lamenta Anthea en fixant l'écran de son ordinateur. De l'autre côté du mur, Mycroft enchainait les appels téléphoniques aux quatre coins du monde. Une manière polie de s'assurer du soutien d'autres diplomates, installés dans les mêmes bureaux à des heures moins ou plus avancées selon leur localisation.
En pleine traduction d'une correspondance en russe, Anthea sursauta lorsqu'un bruit sourd résonna de l'autre côté de la cloison. Se ruant sur la porte, elle effraya visiblement Mycroft.
- J'ai cru que- Qu'est-ce que-
Interrompant ses bafouillages, elle baissa les yeux sur une statuette étalée sur le sol en deux parties. S'approchant pour la ramasser, elle considéra le lion en pierre foncée et sa patte, arrachée dans le choc.
- Je cherchais un stylo lorsque ce vieux lion s'est décidé à faire le grand saut, dédramatisa Mycroft, conscient qu'Anthea avait cédé à la panique. Celle-ci poursuivit son inspection de l'infortuné bibelot.
- Si vous le souhaitez… Avec quelques points de colle forte, je pourrais y remédier.
Son pouce effleura l'aspect lisse de la pierre avant de percevoir les contours d'une inscription. Mycroft anticipa sa question, récitant à voix haute ce qui semblait être une leçon apprise dans une autre époque :
- Fide ced cui vide. Fais confiance, mais prends garde à qui. La devise des Holmes. En réalité, c'est une statue qui n'a pas énormément de valeur. Un de mes premiers cadeaux diplomatiques. J'y ai fait graver la locution ensuite.
Reportant enfin son attention sur son supérieur, elle lui adressa un demi-sourire. Outrepassant son droit de simple collaboratrice, elle prit place sur le siège en face du sien.
- Monsieur… Vous m'avez l'air bien pâle. Souhaitez-vous que j'appelle un chauffeur ? Il se fait tard.
- Tout va bien. Au moins aussi bien que cela peut aller, lui répondit-il posément, sans aucun reproche à l'égard de son audace. C'est une babiole ce lion, ne vous tracassez pas avec ça.
Retournant à regret dans son propre bureau, Anthea déposa précautionneusement la statuette dans l'un des tiroirs et le referma aussitôt. Chaque jour, Mycroft lui paraissait plus accablé et ne semblait pas décidé à l'admettre.
Avait-il vraiment le choix ? Lorsque la convalescence – si elle pouvait nommer cela de la sorte – deviendrait inévitable, Mycroft ne pourrait se reposer sur personne. Le drame des personnes sans réelle famille.
Son frère ne lèverait jamais le petit doigt. La tension s'était même accentuée au sein de la fratrie depuis quelques semaines. Il lui restait sa mère à laquelle il rendait fréquemment visite.
Elle se jurait d'être là, aussi, s'il venait à en manifester l'envie ou le besoin. Comme depuis toutes ces années.
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Dans la pénombre de la salle de bain, Sherlock étudiait son œil bleui et écorché sur quatre bons centimètres. Il distingua finalement en arrière-plan le visage surpris de John, à moitié dissimulé par la porte entrebâillée.
- Tu t'es battu, conclut John avec une certaine lassitude.
- Avec Lestrade. Je méritais sûrement pire de toute façon.
John profita du bref échange pour entrer dans la salle de bain, refermer la porte et s'y adosser. Les regards des deux hommes s'évitèrent soigneusement.
- Je sais que ça ne me regarde pas… Mais je suis curieux de savoir comment tu es parvenu à convaincre Greg de t'adresser la parole.
- Je lui ai dit la vérité et ce qu'il voulait entendre, répliqua Sherlock pour constater ensuite que cette réponse ne satisfait pas John. Je lui ai dit merci. C'est tout.
- Vraiment tout ?
- Oui. Pourquoi, tu t'attendais à ce que je lui chante une chanson aussi ?, clarifia Sherlock en s'aspergeant le visage d'eau.
Son œil gauche commençait à gonfler de manière significative, donnant à son visage une apparence inquiétante.
- Je m'attendais aussi à ce que tu me frappes le jour où nous nous sommes revus.
- J'y ai pensé, lui répondit John. Mais pour être tout à fait sincère, je me suis dit que ça n'en valait pas la peine.
Le médecin tourna illico le dos, préférant ne pas mesurer les conséquences de sa déclaration. Prêt à quitter la pièce, il lui rappela poliment qu'il était de garde le lendemain.
- John ?
- Hm ?
- J'essaierai bien de me débrouiller seul, mais je ne me fierai pas à ma vue… Pas ce soir en tout cas, bredouilla le détective en désignant la vilaine plaie qu'il portait au visage.
Contre toute attente, le médecin fit demi-tour et fouilla le placard à pharmacie, récoltant le nécessaire de premiers soins : désinfectant, coton-tige et compresses. Prenant place sur le coin de la baignoire, Sherlock ferma son œil valide et se laissa soigner sans broncher. Professionnel, John nettoya la blessure en profondeur et confectionna des sutures expérimentales en barrant la plaie de quelques fines bandelettes de sparadraps.
- Ingénieux, le complimenta Sherlock en devinant les gestes de son colocataire.
Un léger rire fit trembler les traits graves du médecin. La pommette barrée de lamelles de sparadraps Disney, le détective n'apparaissait pas sous son meilleur jour. Remisant sa fierté, Sherlock le laissa admirer son œuvre d'un œil moqueur.
Le côté professionnel refit finalement surface :
- Pas d'autres blessures à soigner ?
Soigné par les mains expertes de son acolyte, Sherlock se sentit étrangement léger. L'odeur du désinfectant en était peut-être la cause.
- J'ai l'impression qu'une Jepp m'est passée dessus.
- Greg apprécierait la comparaison.
Sur cette dernière parole, le visage du détective se dérida pour de bon.
- Je peux toujours te donner un truc si tu as mal-
Suivant la future cicatrice du bout de ses doigts, Sherlock déclina la proposition.
- Non… Pas besoin. En fait, je me sens même plutôt bien.
Where are we now?/Où en sommes-nous maintenant ?
I've got to let you know/Il faut que je te laisse savoir
A house still doesn't make a home/Qu'une maison ne suffit pas à faire un foyer
Don't leave me here alone.../Ne me laisse pas seul ici
Juste pour information, Fide ced cui vide/Fais-confiance, mais prends garde en qui est réellement la devise de la famille Holmes. En tout cas de la branche qui a pris le temps de se constituer des armoiries. C'était la minute historique :D
Vous pensiez réellement que ce pauvre Greg allait passer l'arme à gauche ? En même temps, il a déjà tellement dégusté dans mes fics que c'était plausible... J'espère que ce chapitre vous a plu !
