Le mystère s'épaissit et je suis heureuse de voir de plus en plus de commentaires encourageants et impatients de connaître le déroulement. J'espère ne pas vous décevoir ;-)

Voici le neuvième chapitre. La chanson est Father&Son, à l'origine de Cat Stevens, mais dont j'écoute souvent la reprise de Puggy. (Dans la B.O de Largo Winch II, pour ceux qui connaissent)

Bonne lecture !


I was once like you are now, and I know that it's not easy,/J'ai été ce que tu es maintenant, je sais que ce n'est pas facile
To be calm when you've found something going on./D'être calme quand tu vois qu'il se passe quelque chose
But take your time, think a lot,/Mais prends ton temps, réfléchis bien
Think of everything you've got./Pense à tout ce que tu as

Le dossier pour lequel Sherlock avait fait des pieds et des mains reposait à présent sur la table de la salle à manger. Aussi constant qu'un enfant, le détective s'en était désintéressé dès l'instant où le classeur cartonné avait franchi le seuil de sa porte.

En dépit de sa lenteur à lui transmettre l'affaire, Lestrade entreprenait maintenant de le bombarder de messages dans l'espoir d'apprendre quelques informations sur cette enquête. Lucide, Sherlock le suspectait de chercher un moyen de tromper son ennui.

Lestrade – 16:27
« Quoi ? Même pas une petite idée ? »
Sherlock – 16:27
« Je n'ai pas encore ouvert le dossier. »
Lestrade – 16:28
« Sérieusement, Sherlock ?! Après toutes ces jérémiades ? »
Sherlock – 16:31
« Le début est le moment le plus difficile. Ensuite, ça devient une habitude. »
Lestrade – 16:33
« Cinq jours seulement, et j'ai déjà eu envie de reprendre une soixantaine de fois. »
Sherlock – 16:33
« Ce n'est pas si mal. »
Lestrade – 16:35
« On peut s'habituer à sentir fiévreux, mal et agressif ? »
Sherlock – 16:39
« L'humain s'habitue à tout. »
Lestrade – 16:43
« C'est quoi, ça ? Un putain de proverbe chinois ? Je pense que j'ai besoin de m'aérer. »
Sherlock – 16:43
« Inutile de souligner l'intérêt d'éviter les pubs. »
Lestrade – 16:45
« Tu me prends vraiment pour un con, en fait. »
Sherlock – 16:47
« Je parle en connaissance de cause. A force d'être malade, on devient un bon médecin. »
Lestrade – 16:49
« Hein ? »
Sherlock – 16:54
« Ca, c'était un vrai proverbe chinois. Bonne soirée, Inspecteur. »

Sherlock perçut à travers les murs la sonnerie du téléphone de John. Lestrade l'invitait sûrement pour ce restaurant qu'il avait maintes fois reporté. Voilà ce que font les gens normaux qui ont des choses à se raconter, songea Sherlock. Ils s'invitent au restaurant.

Quelque part dans ses méninges, deux rouages s'imbriquèrent l'un dans l'autre.

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- Ton invitation était pour le moins inattendue. J'ai été agréablement surpris.
- C'est pourtant ce que font les gens, n'est-ce pas ? Ils s'invitent au restaurant.

Descendant lentement la carte qui dissimulait son visage, Mycroft décocha un regard perplexe à son frère.
- Je me souviens d'une époque où tu méprisais les us et coutumes du commun des mortels.

Leur commande passée, les deux hommes se retrouvèrent dépourvu du menu qui constituait, jusqu'ici, un parfait outil d'évitement.

- Pourrait-on en venir directement aux véritables motifs de ce rendez-vous ? J'aimerais profiter tranquillement de mon steak Rossini par la suite.
- De toutes les questions que je me suis posée, je n'en ai qu'une qui reste sans réponse. Pourquoi a-t-il fait ça ?

Mycroft déposa son verre d'eau avant de lui répondre, le regard lointain.

- Je n'en ai aucune idée. J'ai cherché pendant plus de vingt ans et je n'ai jamais trouvé de preuves tangibles.

Était-ce pire que de connaître la raison ? Sherlock hésita longuement sur ce point, la gorge nouée et le cœur au bord des lèvres. Jetant un regard en coin à son frère, il demeura en état de choc. Comment avait-il pu ignorer la ressemblance jusqu'à cet instant précis ? Pour Sherlock, deux visages se substituaient l'un à l'autre : Mycroft, Père. Père, Mycroft.

Délesté de plusieurs kilos, les épaules légèrement voûtées, Mycroft avait la pâleur d'un homme en sursis. Le même grain de peau que son père, les mêmes yeux ternes et fuyants que dans ses souvenirs.

- Tu m'as menti pendant plus de vingt ans…, se reprit Sherlock, plein d'amertume.
- Les gens font des choses insensées pour protéger ceux qu'ils aiment. Tu en sais quelque chose, non ?

Acculé, le détective embraya sur une toute autre conversation.

- Père, toi… A quand mon tour ?
- Il n'y a pas de malédiction des Holmes, c'est tout simplement-
- Le hasard ?
- Pas de chance, conclut l'aîné d'une voix posée.

Mycroft ne se formalisa guère lorsque son frère manifesta son désir de quitter le restaurant avant l'arrivée du dessert. Seul face à son encas trop sucré, le malade eut tout le loisir de ressasser le plaisir qu'il avait éprouvé à entendre « A la prochaine fois » sortir de la bouche de son cadet.

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- Juste un thé, pas de biscuits. Je n'ai pas d'appétit.

Alors que sa logeuse s'activait dans le désordre de sa cuisine, Sherlock sentit son malaise s'accroître. Mrs Hudson était si maigre que les lanières de son tablier faisaient deux fois le tour de sa taille.

- Ton poids sur l'estomac, c'est de l'inquiétude. Cela ne doit pas t'empêcher de manger ! Je sais que ce n'est pas facile… Mais il faut être fort pour deux !

Nul besoin de répliquer ou de relancer la discussion : Mrs Hudson poursuivrait son discours jusqu'au sujet qu'elle souhaitait aborder. La troisième guerre mondiale pourrait être déclarée qu'elle ne s'arrêterait pas pour autant.

- Moi, pour avancer, je t'imaginais en vie. C'était une très sotte idée ! Mais je n'avais pas le choix… Je devais être forte pour John. Si je m'étais laissé convaincre que tu avais bel et bien disparu, je me serai certainement laissé mourir de chagrin.

Sherlock prit l'un de ces fameux biscuits et mordit avidement dedans. L'appétit n'était pas revenu, mais cela lui donnait au moins l'excuse de se taire.

- Si John a faim, il en reste dans la boîte verte au-dessus du bocal d'… œufs de caille ?
- Des globes oculaires, Mrs.

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Deux invitations dans la même journée. Quelque chose ne tournait définitivement pas rond. Sherlock était cependant contraint d'admettre que ce « poids sur l'estomac » s'était allégé avec l'arrivée de Lestrade. Le vieux flic semblait heureux de trouver une occupation et avait embarqué l'équivalent de trois kilos de nourriture indienne ainsi que les soixante pages du dossier « Van Gogh ».

- Rien dans les conduits d'aération, rien dans les faux plafonds. Rien au sous-sol. Le témoin de leur nouveau système d'alarme confirme que la toile est toujours entre les quatre murs.

Sherlock acquiesça lentement en se remémorant les issues du musée. Lestrade, lui, ne semblait pas partager les mêmes intentions que son comparse :

- Tu devrais mettre les pieds dans le plat avec John.

Le détective poursuivit son étude des clichés pris au sein du musée. Contraint d'enfreindre les règles essentielles de l'amitié, Greg regretta d'en venir à partager des confidences qu'il tenait de John :

- Il voit toujours Mary.

Sherlock éclata d'un rire sec.

- Mais tu le sais déjà, poursuivit Lestrade, maussade. J'espérais au moins que cela te pousserait à- Laisse tomber. Ce sont vos histoires après tout.

Presque un mètre de haut sur soixante-dix de large : un tableau de cette taille ne passait pas inaperçu. Même en envisageant un disfonctionnement de l'alarme, les enregistrements de la vidéosurveillance ne montraient aucun colis de cette taille.

- Tu m'entends, Sherlock ?
- Parfaitement. Mais comme tu l'as souligné plus tôt, cela ne te regarde pas.
- J'aimerais simplement que tu comprennes… On ne sait jamais de quoi demain sera fait. Demande à ton frère, il est sûrement du même avis.

Un certain malaise subsista après cette dernière parole. Instinctivement, Sherlock lui fit comprendre qu'il n'y avait aucune raison de s'excuser.

- Je n'ai jamais compris les raisons de votre entente.
- Ton frère et moi ne sommes clairement pas du même univers, reconnut Lestrade, amusé. Nous avons cependant un intérêt commun.
- Quoi ?

La réponse ne se fit pas attendre, le sourire sur le visage de l'inspecteur non plus.

- Qui. Et tu le sais, quoique tu en dises. Quelque part… Tu l'as toujours su.

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- Il entrerait dans une colère noire s'il apprenait les raisons de ce rendez-vous.

Sherlock sourcilla légèrement, les jambes et les bras croisés. Loin d'inciter au dialogue, sa posture trahissait une certaine méfiance à l'égard de son interlocutrice.
- Vous désiriez donc me voir dans l'intérêt de mon frère.
- Exactement.

Nullement impressionné par le ton autoritaire d'Anthea, Sherlock entreprit de quitter le snack dans lequel elle l'avait mystérieusement convoqué.
- Dans ce cas là, je ne peux rien pour vous.
- C'est ce que je pensais… Jusqu'à votre invitation au restaurant. Il était aussi surpris qu'ému.

Touché. L'agent – si on pouvait nommer ainsi cette profession – esquissa même un sourire.

- Que me veut-il ?
- Rien. J'aimerais en revanche être certaine que vous serez là pour lui lorsque… Quand le temps sera venu.

Sherlock la considéra avec un dédain glacial, appuyé par son regard perçant. Bien que tiraillée par sa conscience professionnelle, Anthea refusa de renoncer et monta au créneau :

- Je ne suis personne. Simplement l'assistante qui lui apporte personnellement son expresso au milieu de la nuit, avertit les hôtels des check-in tardifs, annule les réservations des restaurants et qui planifie ses journées jusqu'aux petites heures du matin… Et ce, depuis sept ans. Je me sens responsable de ce qui lui arrive.

Discrètement, Sherlock se permit un sourire. Aussi étrange que paraisse ce contrat, le détective ne vit aucun problème à accéder aux demandes de la jeune femme. Elle lui permettrait probablement de mettre le doigt sur ce qu'il cherchait.

- Que devrais-je faire de ses affaires professionnelles ? Je sais qu'il a pris ses dispositions pour les biens immobiliers et son compte en banque… Pour le reste, je me doute qu'il y a des procédures à suivre.
- Ses affaires professionnelles sont stockées dans l'appartement de Creechurch Lane pour les éléments non sensibles. Faites selon ses volontés. Le reste est conservé dans nos bureaux et sera détruit en temps voulu.

Sherlock ressentit une brève bouffée d'angoisse : si la clé au mystère que constituait son frère se trouvait dans cette partie vouée à la destruction, il était bien parti pour ne jamais obtenir le dernier mot de cette histoire. L'expression n'aurait pu être plus adéquate : le temps pressait.

Muet depuis plusieurs heures, son téléphone choisit cet instant pour faire résonner sa sonnerie. S'éloignant de quelques pas, Sherlock empoigna sa veste et quitta l'établissement sans autre politesse qu'une dernière phrase énigmatique.

- Désolé. Le devoir m'appelle.

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« A partir de maintenant, rien n'ira en s'arrangeant. »

Sherlock grimaça en se remémorant l'appel de John. Mycroft s'était présenté plus tôt dans la journée avec une multitude de symptômes inquiétants. S'il allait à présent mieux, le médecin l'avait avertit que d'autres incidents étaient à craindre.

Le détective vit au moins un aspect positif à cette hospitalisation inopinée : son frère ne risquait pas de débarquer à l'appartement pour le surprendre le nez dans ses affaires. En effet, s'il avait depuis longtemps mis la main sur l'objet de ses recherches, il ne pouvait s'empêcher de fouiner encore un peu.

Les livres alignés au millimètre près, l'odeur de produits ménagers et les murs entièrement nus achevèrent de le convaincre du bienfondé de la collocation. Tout était trop blanc, trop propre pour être chaleureux ou accueillant.

Seule excentricité, Sherlock repéra dans le réfrigérateur une bouteille de champagne parmi les canettes de soda et les berlingots de sauce soja du traiteur voisin. Maniaque, la personne chargée des courses avait soigneusement plié et rangé le sachet du supermarché au-dessus du micro-onde.

Sherlock fit demi-tour en direction de la porte d'entrée. Il était temps de rejoindre Baker Street, ses vieilles teintures orangées, son papier peint improbable et ses curieux bibelots.

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- Signer une décharge de sortie serait une très mauvaise idée. Laissez-nous au moins le temps de faire quelques contrôles supplémentaires-
- J'ai vu votre collègue tout à l'heure. J'ai bien peur que si je ne m'attarde trop ici, je n'en sorte jamais.

John s'admit vaincu face à l'entêtement de son patient. Aussi pâle que les draps, Mycroft faisait preuve d'une ténacité à toute épreuve.

- Dans l'état actuel des choses, vous ne pouvez pas vous mettre debout sans craindre un nouveau malaise. Aucun médecin digne de ce nom ne signera votre décharge.
- Je reste une nuit. Pas une de plus.

Un compromis s'annonçait enfin possible, se félicita John en parcourant les quelques nouvelles pages du dossier médical. A son grand soulagement, Sherlock ne s'était pas présenté à la réception ou à la porte de la chambre. Dans l'état de fatigue actuel de Mycroft, la présence de son cadet n'aurait été ni plus ni moins qu'un coup de grâce.

- Est-ce que je peux au moins utiliser mon téléphone sans craindre que ces machines s'affolent ?

John s'autorisa enfin un sourire. Il pointa immédiatement du doigt un vieux téléphone fixe en plastique jauni, juché sur sa table de chevet en formica.

- Il serait préférable que vous vous contentiez de ce bijou de technologie pour la durée de votre séjour. Simple mesure de précaution.

How can I try to explain, when I do he turns away again/Comment puis-je m'expliquer, quand je le fais, il s'enfuit à nouveau
It's always been the same, same old story./Ca a toujours été la même vielle rengaine
From the moment I could talk I was ordered to listen./Depuis que je sais parler, on m'a ordonné d'écouter
(…) All the times that I cried, keeping all the things I knew inside,/Toutes les fois où j'ai pleuré, gardant toutes ces choses à l'intérieur de moi
It's hard, but it's harder to ignore it./C'est dur mais c'est encore plus dur de les ignorer
If they were right, I'd agree, but it's them you know not me./S'ils avaient raison, je serai d'accord, mais c'est eux tu vois, pas moi
Now there's a way and I know that I have to go away./Maintenant il y a une issue et je sais que je dois m'en aller