La suite... Les choses vont-elles enfin s'arranger ? Peut-être... Peut-être pas ! Pour le découvrir, voici le neuvième chapitre du Dernier des Holmes.

La chanson est un grand classique, The Scientist de Coldplay. Je ne m'en lasserai jamais.

Bonne lecture !


I was just guessing at numbers and figures/Je ne faisais que deviner des chiffres et des nombres
Pulling your puzzles apart/Qu'essayer de percer ton mystère
Questions of science, science and progress/Les questions de sciences, de sciences et de progrès
Do not speak as loud as my heart/Ne parlent pas aussi fort que mon coeur
(…) Tell me you love me, come back and haunt me/Dis-moi que tu m'aimes, reviens et hante-moi
Oh and I rush to the start/Je cours vers la case départ

Vingt-quatre agendas identiques, recouverts d'une couverture en cuir noir épais et aux lettres dorées. Tel était le butin de Sherlock, rapporté de son escapade de l'après-midi dans le quartier du Gherkin.

En dépit de l'énumération des réunions ronflantes, missions diplomatiques et voyages à l'étranger, Sherlock éprouvait toujours quelques difficultés à mettre un nom sur la fonction de son frère. L'étude de ces plannings lui confirmait cependant une chose : Mycroft était bel et bien un bourreau de travail. Les réveillons du Nouvel An et ses anniversaires n'étaient pas des prétextes suffisants pour s'offrir le moindre jour de congés.

Seule exception : l'éternel repas de famille à Noël. Au moins jusqu'en 2004, date à laquelle leur mère avait déménagé à Canterbury. La tradition s'était naturellement délitée jusqu'à être totalement abandonnée. Pour le bien de toute la famille, remarqua Sherlock.

L'agenda de l'année 2005 était définitivement le plus intéressant. Les premiers mois de l'année furent étrangement calmes, au moins jusqu'aux attentats du métro en juillet. Le vingt juillet lui accrocha l'œil : des corrections avaient été grossièrement apposées au correcteur liquide. Celles-ci avaient d'ailleurs tâché la page en vis-à-vis, dissimulant deux lettres. Le changement dans le planning s'était donc fait après le vingt juillet. Mais dans quel intérêt ?

Noter ce que vous avez déjà fait n'a aucun intérêt, et surtout s'il s'agit de banalités effectuées le jour d'un attentat aussi épouvantable. A moins que vous ne désiriez vous souvenir avec précision quelles étaient vos occupations… Ou vos faux alibis.

Par ailleurs, Mycroft avait démontré un regain d'intérêt pour les visites chez la matriarche des Holmes. Deux durant le mois de juin et près de cinq pendant les mois de juillet et août. Quelle bêtise avait pu commettre Mycroft pour l'inciter à se réfugier dans les jupons de Mère ?

Alors qu'il s'apprêtait à relire les lignes litigieuses, Sherlock entendit le bruit d'une clé dans la serrure. Il se leva aussitôt d'un bond et partit en direction de la cuisine, ignorant l'entrée de John au sein de l'appartement.

- Une expérience ?
- Non. Je faisais simplement du thé. Tu en veux ?

Surpris, John acquiesça de la tête et rejoignit la table où s'amoncelait les agendas. Parcourant l'un d'entre eux sans en demander la permission, le médecin n'eut aucun mal à en identifier le propriétaire.

- En parlant de ton frère… Les nouvelles ne sont pas vraiment bonnes.

John releva les yeux sur Sherlock, incertain de l'effet de son annonce. Celui-ci ne manifesta aucune émotion, se contentant de déposer une tasse d'infusion sur la table.

- Le malaise l'a fragilisé un peu plus. Je ne sais pas si c'est délibéré ou non… Mais la maladie est plus avancée qu'il ne le prétendait. Il a peut-être nié les symptômes mais-
- Viens-en au fait, l'interrompit Sherlock.
- Mon collègue n'est pas très rassurant. Le traitement peut stabiliser son état mais… Une année lui semble être une estimation optimiste, si pas fantaisiste.

Aucune parole du détective ne fit écho à cette déclaration. Poursuivant la lecture de l'agenda qu'il tenait dans une main, tournant la cuillère de son thé de l'autre, Sherlock ne daigna pas adresser un regard à John.

Celui-ci serra les poings jusqu'à s'en blanchir les phalanges. L'absence de sentiments dont faisait preuve Sherlock ne l'avait guère étonné, convaincu qu'il finirait par retrouver la raison. La persistance de son indifférence lui paraissait maintenant odieuse.
- Sherlock… Ton frère est mourant. Réagis, bon sang !

Un agenda traversa la pièce, volant à travers celle-ci jusqu'à heurter le miroir suspendu au-dessus de la cheminée. Le temps semblait subitement s'être arrêté.

- Je le sais. Je ne l'oublie jamais. J'y pense et je n'ai aucune idée de ce que je peux ou dois faire. Tu sais pourquoi ? Parce qu'on n'y peut rien. Je ne peux rien faire pour empêcher ça.

John le regarda, à la fois interdit et coupable de son éclat de voix.

- C'est la vie, Sherlock. Elle est rarement juste.

La main droite crispée autour de sa tasse, Sherlock grimaça : la faïence bouillante ne suffisait pas à réchauffer sa peau glacée. D'une voix grave, il formula à voix haute sa principale crainte.

- Je serai bientôt le dernier des Holmes.

John ramassa l'agenda mutilé, ouvrit non sans difficulté la main contractée de son comparse pour y glisser le cahier de cuir noir.

- Ni le sort de ton père ni le sien ne sont de ta faute. Il a besoin de toi.

Sherlock étudia les doigts un temps emmêlés, soulagé de constater que sa peau était redevenue chaude, humaine. Vivante.

Ses yeux se posèrent enfin sur le carnet dont la couverture en cuir se détachait suffisamment pour qu'il puisse y glisser son index. Décochant un sourire, Sherlock ne parvint à fournir qu'un flot d'excuses confuses à John avant de prendre la porte, le téléphone à l'oreille.

« Comme vivre avec un courant d'air », songea le médecin en se laissant tomber sur l'une des chaises. Sherlock ne changerait définitivement jamais.

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- Je sais ce que je fais.

Cette déclaration émanant de Sherlock n'avait rien de surprenant aux oreilles de Lestrade. La même obstination qu'autrefois durcissait le regard du jeune homme. Malgré le désordre et les conséquences qu'entrainerait la théorie de Sherlock, Greg avait besoin d'y croire et de le suivre coûte que coûte.

Un sergent se dressa sur son chemin et récolta le savon qu'il ne méritait finalement pas plus qu'un autre. Une histoire de mauvais endroit au mauvais moment, se défendit Lestrade contre sa conscience culpabilisante.

- Cela représente presque mille tableaux !
- Mille soixante et un, corrigea instantanément Sherlock.

Solidement planté au milieu du bureau du personnel de la sécurité, Lestrade rugit ses ordres et ses blâmes à l'encontre de cette équipe qui traînait les pieds.

- Et s'il faut démonter un par un mille soixante et un tableaux, nous le ferons ! Maintenant, je veux vous voir tous au boulot ! Et plus vite que ça !

Heureusement, Sherlock le rejoignit avec une bonne nouvelle quelques minutes à peine après cette gueulante. Lui glissant une tablette tactile sous les yeux, il fit dérouler une liste de noms variés.

- En fonction de la taille du tableau, je suis parvenu à isoler deux cents six tableaux possibles. J'ai évincé ceux de la réserve ou ceux qui sont en restauration : ils sont trop souvent manipulés, la supercherie serait vite démasquée. Il en reste cinquante quatre.

Une main sur l'outil high tech, Lestrade pointa du doigt quatre lignes surlignées :

- Pourquoi celles-ci sont-elles-
- Ce sont les œuvres qui seront prochainement transférées dans d'autres succursales ou d'autres musées. Exposées aux éventuels cambrioleurs…
- Deux pour le prix d'une, souffla Lestrade, enthousiaste.

Sherlock initia la course, dévalant deux volées d'escaliers et parcourant plusieurs couloirs à une vitesse que Lestrade et ses hommes peinaient à embrasser. Quelques pas derrière, il l'entendit distinctement faire part de son intention :
- Et si tu le permets… Je parierai sur celui-ci !

Nul besoin d'avoir suivi un cursus en histoire de l'art pour identifier l'auteur du tableau pointé par le détective. Claude Monet, la maison du parlement. Un choix cocasse ou culotté, Lestrade hésita. Malheureusement, un éclat de voix le ramena à la réalité.

Solidement ancré au détective, le directeur des collections était parvenu à empoigner Sherlock, le maintenant d'un bras enroulé autour du torse et d'une lame de cutter appuyée contre la gorge. Lestrade s'empara immédiatement de son arme, fixant sa cible du mieux qu'il le pouvait.

- Lâchez-le.
- Il va me suivre.
- Je ne pense pas, non. Il serait préférable pour vous que vous le relâchiez tout de suite. Nous aurons ensuite tout le temps nécessaire pour entendre vos explications.

Fébrile, l'homme resserra son étreinte et appuya plus que de raison sur la lame, entaillant légèrement la peau blafarde de son otage. Une épaisse goute de sang perla à la surface de la plaie avant de dévaler la gorge tendue et d'entacher le col blanc de la chemise.

Amorçant un pas vers l'arrière et la sortie de secours, le criminel fit finalement un bond vers l'arrière, projeté par la violence du coup qui l'atteignit à l'intersection de l'épaule et du biceps. Libéré, Sherlock se rua aussitôt vers le tableau accroché au mur.

Tandis que les officiers se jetaient sur le blessé, Sherlock glissa la lame de cutter entre le châssis en blanc et la toile peinte. Se décrochant dans un bruit sec, ils découvrirent une autre peinture saturée de couleurs jaunes et orangées.

Portant sa main à sa gorge, Sherlock sembla constater avec surprise le rouge qui maculait l'extrémité de ses phalanges. Un bras le força à se redresser avant de le soutenir sur plusieurs mètres.

- Allez, viens. Je te ramène chez toi, le rassura finalement Lestrade en le tirant vers la sortie. Je te préviens… John risque de te faire une sacrée scène de ménage.

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Une pluie torrentielle ravageait Londres depuis quelques minutes à peine. Une averse d'orage qui n'avait rien de surprenant mais s'avérait bien gênante pour le conducteur de la Ford. Un silence royal régnait dans l'habitacle. Depuis leur sortie du musée, Sherlock n'articulait pas un mot et se contentait d'appuyer sa tête contre la vitre froide, les yeux fixés sur la route inondée.

Cette surprenante tranquillité, Lestrade l'attribuait à la fatigue et au contrecoup de cette dernière péripétie. En réalité, Sherlock se repassait chaque souvenir acquis au cours de cette prise d'otage.

- Tes mains tremblaient depuis le début… Sauf au moment de tirer, constata le détective à voix haute.
- J'ai porté ton cercueil sur mes épaules une fois. Si je dois le refaire un jour, je crois que je ne m'en remettrai pas.

En écho à cette accusation à peine voilée, Sherlock ressentit un autre choc plus sournois et plus violent : l'inspecteur ne comptait plus un seul cheveu noir. Ses pattes d'oies s'étaient définitivement imprimées dans sa peau, s'étirant aux coins de ses yeux cernés et fatigués. Une apparence de quinquagénaire affaiblie s'était superposée à l'allure du fringant et dynamique inspecteur qu'il avait autrefois rencontré.

- Je n'en connais pas la raison… Mais tu changes en bien.
- Ce n'est pas l'avis du reste du monde.
- C'est peut-être encore imperceptible pour eux…, nuança Lestrade avant de se tapoter la tempe. Mais il y a quelque chose qui se passe là-dedans, n'est-ce pas ?

Sherlock ne lui répondit guère. Il discernait enfin, au loin, la devanture du 221B.

- John sera probablement énervé. Ne rajoute pas d'huile sur le feu. Je n'ai pas vraiment d'autres conseils à te donner… Je te l'avoue, j'ai toujours mieux géré les prises d'otages que les scènes de ménage. En témoigne mon divorce, conclut Lestrade, léger et presque amusé.

La main sur la poignée de la portière, Sherlock se figea un instant, incertain du ton ou des mots à employer pour traduire son idée. Comme toujours, Greg le devança naturellement :

- Tout ira bien. En temps normal, j'aurais débouché une bouteille pour fêter ça… Mais là, je suis plus d'humeur à dormir dix à quinze heures au moins. File. Je t'appelle demain.

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Le retour à l'appartement s'avéra encore plus fâcheux que dans les prévisions de Sherlock. John n'avait même pas pris la peine de hausser la voix. Son colocataire s'était contenté de l'ausculter, des pieds à la tête tout en écoutant son récit d'une oreille distraite. Achevant le pansement, il avait soupiré bruyamment avant de rejoindre son fauteuil.

Cette situation, à des années lumières de ce à quoi il s'attendait, rendait Sherlock particulièrement nerveux et coupable. Il n'envisagea guère l'idée de rejoindre son lit sans provoquer une réaction – même minime – chez son colocataire.

John le suspectait probablement de s'être jeté à pieds joints dans une telle situation. Sherlock comptait bien remédier à cette fausse idée :

- Je ne l'ai pas choisi, fit remarquer Sherlock.
- Et moi, je suis fatigué de m'inquiéter.
- Je ne peux pas me passer de mon job. Tu le sais.

John eut un sourire que Sherlock aurait volontiers qualifié d'ironique ou de cruel. Il se releva péniblement avant de se traîner en direction des escaliers, décidé à rejoindre sa chambre.
- Dans ce cas, tu te passeras de moi. Je n'ai plus les nerfs pour tes histoires.

Il ne lui restait qu'à jouer le tout pour le tout.

- Tout à l'heure, avec la lame sous la gorge, ce n'est pas à l'enquête que je pensais. Ni à ce foutu tableau que je trouve très laid. Je n'ai pensé qu'à une chose : que tout se termine bien, que je puisse revenir ici au soir. Chez nous.

John lui tournait toujours le dos, le poing serré sur le pommeau de la rampe d'escalier. Sherlock poursuivit de déballer son ressenti.

- Je ne sais pas ce que je dois en penser ni ce que je dois faire.
- Fais-en ce que tu veux.

John n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il sentit une main se crisper sur son épaule. Contraint de descendre de la première marche, John se retourna enfin vers son comparse. Sans qu'il ne le réalise vraiment, Sherlock combla le mètre qui les séparait et l'étreignit maladroitement.
- C'est un bon début, murmura John, enfin détendu.

Malgré ses efforts, les images de la journée continuaient de défiler devant les yeux de Sherlock. En dépit du soulagement qu'il ressentait dans cette étreinte, des pensées continuaient de le parasiter. Le visage de Lestrade, éprouvé, lui assurant qu'il aurait autrefois débouché une bouteille pour fêter ça. Il revit aussitôt le magnum de champagne dans le réfrigérateur de son frère.

Il chassa de toutes ses forces ces visions pour enfin profiter de l'instant. Il fut grandement aidé par la main de John qui se faufila dans ses boucles noires tandis qu'il resserrait ses bras autour de lui.

Ils étaient chez eux, sains et saufs. Et rien d'autre ne lui importait ce soir.

Nobody said it was easy/Personne n'a dit que ce serait facile
Oh it's such a shame for us to part/Qu'il est dommage d'en arriver là
Nobody said it was easy/Personne n'a dit que ce serait facile
No one ever said it would be so hard/Personne n'a jamais dit que ce serait aussi difficile
Oh take me back to the start/Oh, ramène-moi là où tout a commencé