Voici le nouveau chapitre du Dernier des Holmes. On approche de la fin et j'espère que cette histoire vous plait toujours autant.
Qui est Diane, qui est Victoria ? Nous apprendrons à les connaître -un peu- mieux dans ce chapitre. Bonne lecture!
Pour la chanson, elle est d'Emeli Sandé - Read all about it.
You've got a heart as loud as lions / Tu as le coeur aussi fort que celui d'un lion
So why let your voice be tamed?/Pourquoi te laisses-tu apprivoiser ?
Maybe we're a little different/Peut-être que nous sommes légèrement différents
There's no need to be ashamed/Il n'y a pas de quoi en avoir honte
La méfiance avait laissé sa place à l'inquiétude sur le visage de cette femme. Victoria avait croisé les bras sur sa poitrine et battait une mesure imaginaire de ses doigts osseux.
- J'ai bien une fille qui répond à ce nom, née ce jour-là, oui.
Les jambes flageolantes, elle rejoignit l'une des chaises et s'enquit de l'identité des deux inconnus.
- Pourrais-je savoir à qui je m'adresse ?
John devança Sherlock en se présentant calmement, avant de se tourner vers son comparse en l'invitant à en faire autant.
- Sherlock Holmes.
Les yeux de Victoria s'écarquillèrent avant qu'un rire nerveux ne s'échappe de sa bouche.
- Ce nom de famille… Et un prénom aussi ridicule… Vous devez être le frère de Mycroft, n'est-ce pas ?, rebondit-elle pour justifier sa surprise. Est-il… Comment va-t-il ?
John s'amusa du tacle sur le patronyme. Il la rassura immédiatement :
- Rassurez-vous, il va bien.
Victoria avait identifié son interlocuteur mais ne semblait pas plus détendue pour autant. Elle continuait d'observer Sherlock d'un œil interrogateur.
- Il m'a parlé de vous, une fois. Mais je ne m'attendais pas à- Vous lui ressemblez sans lui ressembler. Si vous comprenez ce que je veux dire.
En retrait dans son coin de la pièce, Sherlock ne répondit à aucune de ses remarques. John intervint à sa place :
- Vous êtes… l'épouse de Mycroft ?
- Nous ne sommes pas mariés, corrigea Victoria, pointilleuse.
Sherlock prit enfin la parole :
- Et votre fille est également la sienne.
- Est-ce qu'il vous envoie ?
Sherlock redevint muet. John prit le parti de combler les silences laissés par son ami.
- Pas réellement. La situation est un peu compliquée.
- Son état s'est aggravé ? Il est toujours hospitalisé ?
- Il sort ce soir, normalement. Contre l'avis des médecins… Mais il sort, commenta John, incapable de réaliser que Mycroft partageait la vie d'un autre être humain.
- Une vraie tête de mule, répliqua Victoria d'une voix soufflée.
A l'extérieur, la cloche sonna le début de la récréation. Sherlock s'approcha de la fenêtre, étudiant un à un chacun des enfants qui s'élançaient dans des parties de ballons, des échanges de cartes ou de friandises. L'un d'entre eux- L'une d'entre elle était peut-être la fille de son frère.
- Je suis convaincue qu'il ne sera pas enchanté de savoir son secret découvert. Même par vous.
Sherlock ne prit guère la peine de se retourner. Victoria continua d'elle-même la conversation.
- Etre seul le protège, c'est son grand principe… Ou faire semblant de l'être plutôt. Quant à nous, être loin de lui nous protège aussi selon ses dires.
Peut-être était-ce la poupée blonde qui entamait une comptine mimée avec sa camarade métisse. A moins qu'elle ne fût cette gamine bagarreuse que l'une des surveillantes empoigna par le bras. La fille de Mycroft. Voilà une idée qui paraissait idiote.
Victoria s'était levée, bien décidée à faire part de ses intentions.
- Je suppose que vous repartez sur Londres ? Nous vous accompagnerons. Cette comédie a assez duré… Ma place est à ses côtés et il n'a plus intérêt à s'y opposer.
Sherlock entendit vaguement John et Victoria convenir d'une heure de départ à la gare de Brighton. Elle s'éclipsa ensuite de la pièce sans qu'il ne le réalise vraiment.
- Retournons à l'hôtel.
Si John entendit sa remarque, il ne perçut rien du frisson qui parcourut Sherlock. Quelque chose dans cette histoire l'effrayait sans qu'il ne puisse pour autant mettre de mot sur ce sentiment.
John et Sherlock, en avance sur l'heure de départ, n'éprouvèrent aucun mal à dénicher un wagon relativement calme. Victoria arriva finalement dix minutes avant l'échéance, accompagnée d'une créature emmitouflée sous une écharpe et un bonnet.
Sherlock jeta un coup d'œil intéressé à la quatrième invitée du trajet. Il ne distingua finalement qu'une longue chevelure ondulée et auburn qui s'échappait des interstices laissés par les différents lainages.
John, lui, s'éclipsa le temps d'aider leur compagne de voyage à hisser leurs valises sur les étagères métalliques du train. Lorsqu'ils revinrent, Victoria entreprit enfin de débarrasser la petite de ses atours.
Une masse de cheveux électrisée s'échappa du bonnet rayé avant de retomber devant deux yeux en amande d'un marron commun, semblables à ceux de sa mère. Une constellation de tâches de rousseur couvrait le visage de la petite. Pas de troisième œil ou de troisième bras : la fille de Mycroft n'avait rien d'exceptionnel et était d'une affligeante banalité.
Victoria remarqua sans difficulté l'intérêt porté par Sherlock à sa fille. Se forçant à esquisser un sourire enthousiaste, elle chercha à attirer l'attention de la jeune fille :
- Il est plus que temps de faire les présentations… Diane, voici Sherlock, le frère de Papa. Et John, son-
Gênée, la dame stoppa net sa déclaration. Si Sherlock jeta brusquement un coup d'œil inquiet à son partenaire, John fit preuve de davantage de flegme et de retenue.
- Colocataire.
Loin de ses préoccupations, la gamine s'adressa à sa mère d'un ton inquiet.
- Papa va mieux ?
- Un peu mieux. Seulement un peu.
La seule réaction de l'enfant fut un bruyant soupir qu'elle masqua, honteuse, en s'emparant d'un livre de coloriage et de quelques crayons. Sa mère lui confia finalement un lecteur MP3 dont Diane s'empara immédiatement des écouteurs. Rassurée d'être hors de portée de voix pour sa fille, Victoria embraya sur quelques informations capitales.
- Elle sait qu'il ne lui reste plus très longtemps… Mycroft lui a dit, mais- J'ai l'impression qu'elle ne réalise pas vraiment ce que cela implique.
Bon prince, John revêtit un instant son habit professionnel :
- C'est habituel à cet âge. Si vous le désirez, l'une de mes collègues travaille essentiellement avec les enfants. Elle pourrait s'entretenir avec elle une heure ou deux.
- Vous êtes vraiment médecin ?
John acquiesça, rembruni par la surprise non-dissimulée de son interlocutrice. Victoria comptait visiblement mettre à profit l'heure et demie de trajet qui les attendait.
- Si Mycroft ne sait pas que vous êtes là, comment êtes-vous parvenu jusqu'à nous ?
- J'ai simplement suivi votre piste de Londres jusqu'à Brighton.
- Pourquoi ?
Sherlock lui adressa un regard interloqué, comme si la réponse s'imposait d'elle-même.
- Lorsque votre frère mourant vous cache quelque chose avec autant d'acharnement, vous ne pouvez vouloir qu'une chose… Trouver ce que c'est.
- Mourant est un mot affreux.
- Mais c'est ce qu'il est, trancha Sherlock sur un ton sec.
La main de John s'était posée au même instant sur sa cuisse, l'invitant vivement à se calmer voire à se taire. Victoria, elle, continuait de le considérer avec mépris et méfiance :
- Vous me rappelez le Mycroft d'il y a quinze ans. Il était aussi amer que vous. Heureusement, certaines personnes changent.
Elle glissa finalement sa main dans les boucles de Diane, appliquée dans le coloriage d'un personnage de Disney. La petite fille releva la tête, adressa un sourire triste à sa mère et replongea dans son livre.
Pendant ce temps, John se forçait à maintenir le regard de Sherlock, espérant secrètement l'amener à adopter un comportement plus convenable. Le détective surprit John par sa capacité à emprunter un ton posé et badin pour entamer une conversation anodine.
- Elle lui ressemble beaucoup. Mycroft avait aussi ces-, il s'arrêta pour désigner son nez et ses joues, Il avait autant de tâches de rousseurs sur le visage quand il était enfant.
- Elle les déteste. Vous devriez lui dire, cela l'aiderait peut-être à changer d'avis.
Ressentant visiblement l'attention dont elle bénéficiait, Diane délaissa son dessin pour observer sa mère et ses deux compagnons de voyage. Elle croisa finalement le regard de Sherlock, fronça brièvement les sourcils avant de reprendre son coloriage. Sa mère cru nécessaire de justifier le malaise de sa fille :
- C'est une enfant timide… Elle est très solitaire.
- Comme tous les Holmes, commenta Sherlock d'une voix sombre.
Le reste du voyage se déroula dans un silence complet. Loin d'être pesant, celui-ci n'en était pas moins étrange pour autant. Les adultes évitaient tant bien que mal de s'échanger le moindre regard. Seule l'enfant relevait de temps à autre la tête pour observer les scènes de vie qui se tramaient autour d'eux.
Leur plan était pratiquement minuté et, lors de son exécution, Sherlock ressentait une tension propre à une intervention policière. Dans un premier temps, le détective contacterait Mycroft afin de lui annoncer cette visite inattendue et préserver un cœur qui ne demandait pas autant d'émotion.
Assis face à lui dans son salon, Mycroft lui semblait plus accablé que jamais. A tel point que, l'espace d'un instant, Sherlock en vint à douter du bien-fondé de cette surprise. Il se ravisa finalement et répondit patiemment aux interrogations de son frère.
- Que me vaut cette visite inopinée, très cher frère ?
- Je m'inquiétais de savoir comment tu allais après ta brève hospitalisation.
Mycroft s'appuya sur sa canne, agréablement surpris de ces révélations.
- Je fais de mon mieux. Je te remercie.
- Cependant… Je ne suis pas le seul à espérer de tes nouvelles.
Le visage de Mycroft se figea, préoccupé du double sens éventuel de cette remarque.
- John ? Ce ne peut être l'Inspecteur Lestrade, je l'ai vu hier en début d'après-midi. Mon assistante est également passée… Sur tes conseils, ai-je appris.
Fatigué, l'aîné des Holmes s'affala dans le fauteuil. Le silence qui naquit n'était nullement une stratégie de Sherlock. Etonné de son mutisme, il chercha longuement les mots les plus adéquats.
- Je reviens de Brighton à l'instant.
- Une envie de vacances au bord de mer ?
- J'ai préféré rencontrer ta famille.
Comme Sherlock s'y attendait, la réaction de Mycroft n'eut rien de fracassante. Perspicace, il acquiesça lentement la tête et considéra la porte d'entrée d'un œil intrigué.
- Elles sont venues ?
- Elle a insisté pour nous suivre jusqu'ici, répliqua Sherlock en pianotant sur son smartphone.
- Je ne me serais pas attendu à autre chose de sa part.
Un léger rire s'échappa des lèvres gercées de Mycroft. Sherlock le dévisagea, conscient d'échapper à la subtilité de cette insinuation.
- Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
- Est-ce que tu as seulement jamais voulu m'écouter ?, réagit vivement Mycroft sans pour autant faire preuve d'animosité. J'avais l'illusion de mieux les protéger de cette façon. Tu n'as de toute façon pas eu besoin de mon aide pour les trouver.
- Ce n'était pas aussi facile que tu le penses.
La porte s'ouvrit, coupant court à cette conversation fraternelle. Il ne fallut que quelques secondes avant qu'une furie rose et grise ne traverse le couloir puis le salon pour se jeter contre Mycroft. Deux bras frêles lui enserrèrent le cou tandis que son visage se perdait dans une cascade de cheveux auburn.
- Tu m'as manqué, lui susurra l'homme sans porter la moindre attention à son frère.
Lorsqu'il se dégagea à contre cœur de l'étreinte, Mycroft aperçut une silhouette familière, des yeux sévères et perçants qui l'examinèrent attentivement.
- Et tu m'as manqué aussi, ajouta l'homme en direction de cette femme.
- Nous restons à Londres. Pas question de protester.
Un bras autour de sa progéniture, Mycroft s'adressa enfin directement à son frère.
- Ainsi, tu as fait connaissance avec ta nièce.
- C'est vraiment ton frère ?, s'interrogea Diane dont la généalogie ne semblait pas être le point fort.
- Mon petit frère, oui.
L'aîné et son cadet partagèrent un regard inqualifiable. Mycroft reprit finalement ses esprits en s'inquiétant des circonstances du voyage.
- Il n'a pas été trop odieux ?
- Difficile de juger. Je ne le connais pas, nuança sa femme.
Effacé jusqu'ici, John fit enfin une intervention discrète en faveur de son colocataire.
- Je l'ai connu moins courtois.
Mycroft éclata de rire, forcé d'admettre sa stupéfaction.
- Tu peux donc t'estimer chanceuse.
John tira finalement Sherlock par la manche, l'entraînant avec courtoisie vers la sortie. Il insista auprès de Mycroft pour programmer une autre visite de contrôle, lui assura de son soutien en cas de pépin et s'éclipsa finalement en compagnie de son comparse.
Recourant au service d'un taxi pour regagner leur domicile, les deux hommes ne s'échangèrent aucune parole avant l'arrivée au 221B. John prit l'initiative dès l'instant où la porte se referma.
- Ton frère avait ses raisons. Ce ne devait pas être une partie de plaisir de mentir à tout le monde. Et surtout à toi.
- Je sais.
John laissa échapper un soupir, conscient que l'état d'esprit de Sherlock ne devait pas être des plus sereins. L'anormalité de la soirée se poursuivit jusque dans les réactions du détective :
- Cela lui va plutôt bien.
- Quoi ? L'imposture ?
- Le côté père de famille.
La conversation se poursuivit en pointillé, rythmée par le dîner puis la douche de John. Sherlock profita de ce calme pour s'emparer de son violon et répéter quelques partitions nouvellement acquises.
Le regard vissé sur les lumières de Londres, Sherlock ne s'aperçut guère de l'heure qui venait de s'écouler. Derrière lui, John comatait en peignoir dans le sofa.
- Déjà sorti de la salle de bain ?
- Depuis vingt minutes.
Tourmenté, le détective délaissa son instrument sur l'une des étagères.
- J'ai toujours pensé que cela n'était pas pour nous. Pas pour les Holmes.
- Tu n'as pas à être seul, Sherlock. De toute façon, tu ne l'es pas. Il y a bien entendu ta famille… Mais il y a aussi celle que tu t'es construis.
- Et que j'ai presque entièrement détruite.
- Presque, insista John. Et tu t'es montré meilleur que tu ne le pensais pour recoller les morceaux.
Epuisé, John bailla comme un vieux lion.
- Je suis désolé mais… Je ne te tiens plus debout. A demain.
- Bonne nuit.
Sherlock demeura planté au milieu du salon. Il observa d'un œil nouveau la décoration hétéroclite de l'appartement. Il connaissait ces pièces par cœur, jusque dans leurs moindres détails. Et pourtant, ces murs au papier peint douteux lui paraissaient neufs. Une histoire d'atmosphère, Sherlock en était convaincu. Cet appartement était redevenu le refuge qu'il avait été autrefois, des années plus tôt.
La porte de John n'était pas tout à fait fermée. Les premières marches vaincues, Sherlock laissa ses derniers doutes s'évanouir et s'aventura au sein de la chambre. A pas de loup, il s'approcha du lit et s'y étendit, silencieux. A quelques centimètres de lui, John dormait déjà.
- Je suis sûr d'une chose. Je n'ai jamais laissé personne avoir autant d'importance que toi.
Sherlock le vit s'agiter légèrement pour finalement redevenir immobile. L'amour ou l'amitié d'une vie ? Foutaises, songea le détective en s'épanchant enfin.
- Tu es l'histoire de ma vie.
Contre toute attente, John se remit en mouvement et s'affala sur son flanc, le visage tourné vers Sherlock. Malgré l'obscurité, il en était persuadé : le médecin souriait. Il l'attira finalement contre lui, les jambes emmêlées à la fois dans leurs jumelles et dans les draps.
Pour la première fois depuis longtemps, le sommeil ne se fit pas attendre.
So put it in all of the papers,/Alors inscrivez-le dans tous les journaux
I'm not afraid/Je n'ai pas peur
They can read all about it/Ils peuvent tout lire
