Voici (avec un peu/beaucoup de retard) la conclusion du Dernier des Holmes. Il ne restera qu'un épilogue que je vous posterai bientôt, je l'espère.
Merci beaucoup pour vos reviews, commentaires : cette histoire me tenait particulièrement à cœur.
(La chanson est d'Editors, The picture)
Bonne lecture !
You look back at the picture/Tu regardes une nouvelle fois la photo
And realise things then were different/Et réalise que les choses étaient alors bien différentes
- Voilà l'histoire, dans les grandes lignes.
Assis dans le fauteuil d'un hospice de Canterbury, Sherlock acheva son récit par cette simple conclusion. Appuyée sur l'accoudoir de son propre siège, son interlocutrice s'attendait visiblement à ce qu'il y ait une suite quelconque.
- Je suis grand-mère ? Un petit garçon, c'est ça ?
- Une fille.
La vue de ces yeux écarquillés et hagards irrita Sherlock. Voilà une heure qu'il déballait les évènements, un par un, pour obtenir ce résultat. La patience ne serait jamais sa principale qualité. Ca, c'était le point fort de Mycroft. Pas le sien.
Eblouie par les quelques rayons de soleil qui filtrait les persiennes, la Mère Holmes rabattit ses boucles blanches sous son bandeau bleu nuit. Pour une femme qui venait d'apprendre le décès de son fils aîné et de se découvrir une petite-fille, elle se portait bien. Les mystères et les miracles de sa maladie.
Dans un geste lent et posé, elle s'empara d'une photographie emprisonnée dans un vieux cadre en bois. Sherlock connaissait ce cliché. Il l'observa cependant sous un jour nouveau.
Dans ce long récit détaillé qu'il avait livré, il avait ignoré tout ce qui gravitait autour de son père. La même personne qui le narguait à présent, debout sur l'un de ses bateaux à voile. Sa barbe encadrait un sourire béat.
Il l'avait aimée cette photographie, autrefois. Aujourd'hui, elle ne suscitait qu'une question à laquelle il n'obtiendrait jamais de réponse. Cette joie qui transpirait du papier glacé était-elle vraiment sincère ? Impossible à dire.
Sherlock espérait simplement que, parmi le marasme qui l'avait englouti, son père avait au moins emporté quelques souvenirs heureux. Cette journée en bord de mer en faisait peut-être partie.
Sa mère n'avait pas quitté le cadre des yeux.
- Les gens ne disparaissent jamais vraiment… Aussi longtemps qu'il y a des proches pour penser à eux. J'oublie beaucoup de choses, mais lui, je ne l'oublie pas.
Elle reposa finalement le portrait sur sa table de chevet. Sherlock repéra, à sa main gauche, son alliance qui flottait autour de son annulaire. Il en profita pour extirper un bien précieux, emballé dans un mouchoir blanc.
- Mycroft continuait de porter la bague de Père. Je- Je ne savais pas quoi en faire. Je te l'ai rapportée.
Elle étudia le bijou, patiné par les années, et lui fit signe de le conserver.
- Je suppose qu'elle t'appartient, maintenant.
Sherlock ne s'éternisa plus après cet échange. Cette atmosphère médicalisée l'oppressait. Une longue journée l'attendait. Cela constituait des raisons suffisantes pour prendre le premier train et rejoindre Londres.
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Aucune bénédiction ou présence religieuse, Mycroft avait été formel dans ses dernières volontés. La cérémonie avait été humble et familiale, dans le sens où seul une vingtaine de personnes y avaient assisté.
Quelques bouquets de fleurs avaient été envoyés par diverses organisations et l'un ou l'autre haut-fonctionnaire. L'ambassadeur des Etats-Unis aurait sûrement été déçu d'apprendre que sa composition tape-à-l'œil avait été éclipsée par une gerbe immense de fleurs des champs et d'iris roses.
- De la très rare variété Windsor, si tu vois ce que je veux dire, avait soufflé Sherlock à John.
Les derniers adieux s'étaient déroulés au cimetière de Brookwood. Flanqué de sa devise et ses deux lions, le monument familial se dressait parmi d'autres édifices aussi gris et froids. La nature avait repris ses droits: l'envahissant liseron avait au moins le mérite de le rendre moins austère.
Parmi cette foule à taille humaine, il y avait une personne que Sherlock n'avait pas quittée du regard depuis le début du cortège. Discrète, le visage partiellement dissimulé par un foulard noir, Anthea se tenait en retrait depuis le début de la journée.
Lorsqu'il la sentit sur le point de s'éclipser, il l'isola du reste du groupe. Elle ne chercha guère à l'éviter, attendant fière et défiante qu'il s'adresse à elle.
- Je n'arrive pas à déterminer si vous saviez ou non pour son union.
Anthea se défendit immédiatement de la moindre accusation.
- Comment l'aurais-je su ?
Sherlock eut un sourire victorieux en réalisant la tromperie dans laquelle il avait mis les pieds malgré lui.
- Vous avez délibérément mentionné Brighton. Je m'en rends compte maintenant.
- Quoiqu'il en soit, il est parti serein, entouré de sa famille. C'est là le principal non ?
Impassible, elle jeta un regard en direction de Victoria et Diane avant de s'excuser.
- Je suis désolée mais il me reste des obligations à honorer. Encore toutes mes condoléances.
Elle s'éloigna en direction du portail d'entrée, se réfugiant sous un parapluie noir qu'elle déplia d'un coup sec. Sherlock ressentit l'impression qu'il ne la reverrait probablement jamais. Du moins, plus rien ne le justifierait désormais.
Il ne restait à cette heure plus qu'une personne en face du monument. Parfaitement apprêtée dans sa robe en dentelle, Diane s'était hissée sur la pointe des pieds pour déchiffrer les inscriptions. Vigilant, Sherlock s'en approcha.
- C'est qui le nom au-dessus de celui de Papa ?
- Mon père.
- Tu étais vieux ?
Fais le calcul, eut envie de lui répondre Sherlock avant de se raviser.
- Quand il est mort ? Non. Je n'avais que six ans.
- Il a aussi un nom bizarre.
Sherlock haussa un sourcil et relut les inscriptions gravées dans la pierre.
Siger Holmes.
- Papa m'a dit que j'avais le nom d'une princesse.
Sherlock acquiesça, exaspéré du royalisme de son frère. Il s'était régulièrement demandé si Mycroft connaissait le fin mot de cette histoire qui avait autant secoué les magazines peoples que le Ministère de l'Intérieur. Il se reprit : il aurait été inconcevable pour Mycroft d'ignorer une telle information.
Sherlock remarqua que l'enfant attendait une réponse à sa déclaration.
- Il t'a dit vrai. C'est aussi le nom d'une déesse romaine.
Satisfaite, elle repartit dans les jupons de sa mère.
Victoria, instinctivement, l'entoura de son bras et la serra contre elle. John adressa un sourire bienveillant à Diane qui détourna aussitôt le regard.
John prit le soin de leur assurer leur soutien.
- Vous êtes les bienvenus en toute occasion.
- Vous l'êtes également chez nous. Je vous remercie pour tout.
Incertaine, elle désigna Sherlock qui se tenait toujours bien droit devant le monument.
- Vous lui remettrez nos salutations ? Je n'oserais pas le déranger.
John leur souhaitèrent un bon retour. Il attendit que les deux femmes soient hors de vue pour retourner auprès de son compagnon.
- Tu veux rester encore un peu ou rentrer ?
- J'aimerais passer à la librairie.
Surpris de la réponse, John ne chercha pas à en savoir davantage. Côte à côte, ils remontèrent lentement le sentier jusqu'au portail.
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Sherlock frappa trois coups secs sur la porte de l'ancien appartement de son frère. Soulagé, il la vit s'ouvrir et découvrit Victoria, les traits toujours aussi tirés. Elle admit être surprise de le revoir si tôt.
- Je craignais que vous soyez déjà partie.
- Nous partons demain.
Sherlock lui tendit un paquet soigneusement emballé.
- Vous pourriez le remettre à Diane ?
- Elle dort. Vous souhaitez que-
- Non, laissez-la dormir. C'est un livre sur la mythologie. Elle comprendra.
Il griffonna finalement quelques chiffres sur une carte.
- Voici mon numéro. Au cas où.
Touchée, elle rangea le carton dans sa poche. Elle s'écarta ensuite de l'encadrement de la porte en lui présentant l'intérieur de l'appartement :
- Vous voulez rentrer ? Prendre un thé ou un café ?
- Je vous remercie mais John m'attend.
Il s'apprêtait à disparaître dans l'ascenseur quand Victoria l'interpella une dernière fois.
- Il vous aimait beaucoup.
Sherlock attendit que les portes se referment pour répondre à voix basse.
- Je sais.
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De retour au 221B, Sherlock parcourait depuis deux heures les agendas de son frère. Il avait finalement jeté son dévolu sur celui de l'année quatre-vingt neuf. Mycroft avait alors dix-neuf ans, Sherlock en avait seulement dix.
Il avait immédiatement tourné les pages jusqu'à aboutir à celle de son anniversaire. Un charabia incompréhensible y était noté : des heures, des lettres sans aucun sens.
Au même moment, John déposa un café fumant sur le guéridon voisin.
- Quatre-vingt neuf ? C'est une relique ! Mycroft ne travaillait pas encore, si ?
- Non, il était à Yale cette année là. A l'université, en troisième année.
- Je pensais qu'il était de Cambridge.
- Oui, il a simplement fait un semestre aux Etats-Unis.
John remarqua rapidement que Sherlock lisait indéfiniment la même page.
- Quelle date a attiré ton attention ?
- Celle de mon dixième anniversaire.
Sherlock hissa l'agenda au-dessus de sa tête et pointa le dernier tiers de la page.
- Mycroft avait fait l'aller-retour entre New Haven et Londres en deux jours. Quatorze heures de vol dans le seul but de passer une journée en famille.
- Eh bien…
- Je lui avais fait promettre d'être là.
Et cette fois, il est bel et bien parti. Au revoir le chasseur de fantômes, le partenaire de jeux, le capitaine de la flotte de pirates, l'empêcheur de tourner en rond, l'ennemi juré.
- Sherlock ?
Il se retourna sur John qui pointait sa tasse de café du doigt.
- Elle sera bientôt froide si tu ne la bois pas. Tu pensais à quoi ?
- L'appartement et la maison de Kingswood's Avenue reviennent à Victoria et Diane. J'espère qu'elles profiteront de l'occasion pour déménager à Londres.
- Elles se plaisent peut-être à Brighton, tempéra John.
- Qui vivra verra.
Au pied des escaliers, des cartons entiers de dossiers et d'agendas encombraient l'entrée. Sherlock anticipa la remarque de John.
- Je rangerai ces affaires dans quelques jours.
John insista pour qu'il prenne le temps nécessaire pour se sentir tout à fait prêt. Il était inutile de remuer des souvenirs encore trop frais dans sa mémoire. Sherlock rétablit la vérité aussitôt :
- Ce n'est pas la force, le courage ou quoique ce soit qui me manque. C'est plutôt la place où entreposer tout ça.
Sherlock resterait toujours Sherlock, se réjouit John en le voyant partir à l'assaut d'un lot d'éprouvettes et de boîtes de Petri. Un grésillement se fit entendre, laissant craindre le pire à John. Comme de fait, une fumée verdâtre se répandit bientôt à travers la cuisine et le salon.
Intoxiqué, le malheureux colocataire ouvrit les fenêtres en dépit de la fraîcheur extérieure.
- Un jour, tu auras ma peau.
- Je n'ai rien à voir avec ça ! Le sulfate d'ammonium n'aurait pas dû se trouver là.
John reconnaissait une qualité indiscutable à leur union. L'alchimie entre eux fonctionnait au moins davantage que celle qui se déroulait dans la cuisine. Heureusement pour eux.
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Dans le quartier de la City, un doigt posé sur la commande détourna la caméra braquée sur l'une des fenêtres du 221B. Impeccablement vêtue de noir, Anthea s'éclaircit la voix et abandonna la surveillance de son écran.
Face à elle, une jeune femme dans la seconde moitié de sa vingtaine lui adressa un mince sourire crispé. Son regard alerte témoignait du trac qu'elle ressentait.
- Vous commencerez demain. Huit heures.
Ses grands yeux bleus s'écarquillèrent. Elle ne s'attendait visiblement pas à cette réponse.
- Il n'y a aucun concours à passer ? Pas d'autres entrevues ?
Anthea haussa les épaules :
- Je sais d'or et déjà tout de vous… J'ai un bon pressentiment.
Adoptant une stature droite et ferme sur son nouveau siège en cuir, Anthea tendit la main jusqu'à atteindre un lion de pierre. Les deux femmes partagèrent un sourire complice, pour la première fois de la réunion.
- Nous mettrons les choses au point demain. Je me contenterai de vous donner deux conseils essentiels – vitaux – dans ce monde impitoyable…
Sa nouvelle assistante anticipa :
- Ne faire confiance à personne ?
Anthea sourit, suivant du doigt les lettres gravées dans le matériau poreux.
- Premièrement, faites confiance, mais prenez garde en qui.
Son index s'attarda ensuite sur l'endroit où la pierre s'était brisée autrefois avant de glisser sur une seconde inscription, nouvellement marquée :
- Enfin, tomber est permis. Se relever est ordonné.
L'air grave, la jeune femme acquiesça, mesurant l'importance de ces précieux propos.
- Proverbe russe ?
- Exactement.
Tandis que son nouveau bras droit signait les premières feuilles d'une longue série de paperasse à relire et parapher, Anthea reporta une nouvelle fois son attention sur l'écran de son ordinateur.
Neuf heures et quart. Fantomatique entre les rideaux du salon, Sherlock était apparu furtivement à l'image, emmitouflé dans un peignoir gris. Le voyant s'approcher de son colocataire, la jeune femme détourna la caméra.
Debout derrière le prestigieux bureau, elle réceptionna la liasse de documents que lui tendait la nouvelle recrue.
- Eh bien, maintenant que votre dossier est clôturé-
Silencieuse, la jeune femme l'observait de ses yeux mi-craintifs, mi-impatients, prête à prendre congé à la seconde où elle lui en aurait donné l'ordre. Anthea rejeta l'idée : on ne l'avait pas formé dans cette philosophie.
Le cœur gros mais le sourire aux lèvres, Anastasia désigna de la tête l'un des coins de la pièce où trônait une machine chromée, aussi clinquante que capricieuse.
- Que diriez-vous simplement d'un café ?
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La nuit était tombée, le jour s'était levé. Ce cycle durait depuis des milliards d'années et, pourtant, Sherlock commençait seulement à l'apprécier. Loin de lui l'envie de faire de la mauvaise poésie – il préférait laisser ça à John – mais ces matins avaient une sacrée allure de revanche.
Regardez-moi, je suis un Holmes et je survis.
Attentionné, John menait la conversation autour d'un tas de choses anodines ou inintéressantes. Sherlock en venait à se demander si le silence angoissait à ce point le médecin.
- Et si on changeait la table du salon, tu en penses quoi ?
Le détective jeta un coup d'œil au meuble mal-aimé. Loin d'être matérialiste, ce bric-à-brac lui plaisait plus que n'importe quel assemblage de sciure suédoise.
- Tant que nous y sommes, adoptons un chien, répliqua ironiquement Sherlock.
- Je préfère les chats.
- Histoire qu'ils fassent leurs griffes sur le divan et qu'on puisse le changer, à son tour ?
Mouché, John solda la conversation en lui adressant une grimace. Sherlock rabattit le journal devant son visage pour dissimuler son amusement. Les titres étaient aussi déprimants et affligeants que ceux des autres jours. Conflit, scandale, crise. Certaines choses ne changeraient malheureusement jamais.
- Ton téléphone a vibré, non ?
Sherlock acquiesça et consulta le dernier message reçu.
« Merci pour le cadeau. A bientôt, Artémis. »
Cette fois, Sherlock ne chercha guère à cacher son sourire. John l'interrogea sur la raison de cette réjouissance. Il répondit avec pudeur :
- Une bonne nouvelle. Cela change.
Sherlock se rendit compte que John avait disparu dans la cuisine, où quelques bruits de vaisselle se faisaient entendre.
Un bref coup d'œil en direction de la fenêtre dissipa l'étrange impression qui l'agitait depuis quelques jours. Par instant, il le jurait, il sentait la présence tantôt rassurante tantôt perturbante d'une paire d'yeux inquisiteurs. Un subtil mélange habile de transgression de la vie privée et de bienveillance dont seul son frère aurait été capable.
Le surnaturel ne passera pas par moi, se martela intérieurement Sherlock, refusant de croire à ces histoires d'au-delà. Quoique.
Timidement, il décocha un sourire en direction de la fenêtre du salon par laquelle il sentait fuir cette aura protectrice. Juste au cas où.
Sherlock chassa cette idée de son esprit en se moquant doucement de lui-même, oubliant sa gêne dans la contemplation de son Blackberry. Le téléphone en main, il inspira profondément. D'un geste du pouce, il ouvrit un fil de conversation qui ne connaîtrait plus jamais d'échanges. Mycroft.
Sherlock n'eut pas de sourire cette fois. Il ressentit un sentiment plus confus, mélange de sérénité et de nostalgie. Ce message, il l'espérait, résumait tout.
« Tout va bien. Je serai simplement injoignable pour un certain temps. »
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And realise things now are different/Et prends conscience que les choses sont maintenant différentes
It's not who you know/Il ne s'agit pas de la personne que tu connais
It's what you know then/Elle représente ce que tu en connaissais alors
