Chapitre 2 : Planet of Fire
Le Docteur programme le TARDIS pour déposer Josh Pigbin à Nuton, en 1971, peu de temps après les événements d'Axos.
Sans qu'il veuille se l'avouer, la conversation avec Amelia l'a troublé. Elle a rencontré un Docteur du futur : il ne se souvient pas d'elle, et la description qu'elle en a faite ne ressemble à aucune de ses précédentes incarnations.
« Cela veut-il dire que je vais bientôt me régénérer, et que mon moi actuel va disparaître ? » songe-t-il.
Ce n'est pas une réflexion agréable. Il préfère en détourner son esprit, et penser plutôt à ce qui vient d'arriver.
Il a bien vu le Maître quelques secondes, et l'a aidé à sortir des griffes d'Axos. Mais ces deux actions n'ont pas été suffisantes pour éteindre la douleur. Comme un drogué qui vient de redescendre après sa dose, il a besoin d'en reprendre.
Mais où aller ensuite pour voler un peu de réconfort en regardant vivre son vieil ennemi ?
Le TARDIS se matérialise et le Docteur s'exclame :
« Cette fois-ci, c'est Nuton, j'en suis sûr ! »
Les deux hommes sortent prudemment au milieu de nuages de fumée, d'explosions et de vibrations.
« C'pas Nuton non plus ! déclare triomphalement Josh. Z'êtes sûr que v'savez la fair' marcher vot' machine, là ? »
Le lieu où ils sont arrivés est en pleine destruction. Des objets tombent de la voûte et le sol s'incline constamment dans un sens, puis dans l'autre. Le clochard recule dans le TARDIS et crie au Seigneur du Temps :
« Faut r'partir. On va tout s'prendre sur la gueul'. »
Mais le Docteur ne l'écoute pas. Il reconnaît l'endroit. Il sait ce qui s'y est passé, autrefois…
Un pincement douloureux traverse à nouveau ses deux cœurs. Il se souvient. Il avait modifié la machinerie pour que le gaz numismaton ne sauve pas le Maître, mais le détruise. Et il n'avait fait ensuite aucun geste pour le sauver lorsque celui-ci l'avait supplié.
Ces implorations, mélange de menaces et de suppliques résonnent encore à ses oreilles. Et ce cri !
Ce n'était pas de gaîté de cœur qu'il s'était résigné à cette solution à ce moment-là. Il avait cru alors que c'était le seul moyen d'en finir enfin avec cette menace constante pour l'univers et pour lui-même.
« Hé, m'sieur ! »
Le Docteur prend soudain conscience que Josh le tiraille par sa veste depuis un moment, pour attirer son attention. Le fait est que l'endroit tout entier semble sur le point de partir en fumée.
« Une minute », réclame-t-il.
Il se dirige vers la grille d'où sortent encore les volutes orange du gaz mortel. La boîte que le Maître avait utilisée comme salle de commande miniature est toujours là. Le Docteur perçoit une ombre qui s'en échappe, comme un fantôme qui se tord au rythme des ondulations des émanations gazeuses.
« Est-ce possible… » murmure-t-il.
Il regagne sa machine à toute vitesse, bousculant le vagabond au passage pour le faire entrer. La porte claque et l'engin se dématérialise. Il se réapparaît immédiatement quelques mètres plus loin… pour disparaître presque aussitôt. Le volcan entre en éruption, détruisant tout.
ooo
« Il est là, Josh ! Je suis sûr qu'il est là ! Ne le voyez-vous pas ?
– J'vois rien, m'sieur, grommelle le vieillard. Enfin si, just' com' une brum' noire. »
La boîte est au milieu de la salle de commandes et un faible reflet sombre s'en échappe. Il flotte au dessus, sans sembler pouvoir s'en détacher.
Le Docteur tend le bras et sa main traverse le miroitement obscur. Il a un frisson. C'est froid comme de la glace, mais surtout il a eu l'impression que son bras était aspiré comme dans un tourbillon. Une volonté anime ce mirage. Une volonté malveillante.
« Maître, murmure le Docteur. Je ne te veux pas de mal. Je veux t'aider. Laisse-moi t'aider. »
À nouveau, il tend la main et ses doigts effleurent le halo ténébreux. Toujours ce froid mortel qui lui glace la peau, mais pas d'aspiration mauvaise cette fois-ci. Autre chose. C'est indéfinissable. Ou plutôt, c'est surprenant.
Il a l'impression que le Maître accepte son aide. Seulement, comment faire ? Le Docteur n'en a aucune idée.
« En attendant, j'ai quelqu'un à ramener à Nuton, moi, marmonne-t-il. Et, ajoute-t-il en donnant une tape sur la console, cette fois-ci, tu m'amènes bien là-bas, hein ? »
Le TARDIS se pose docilement dans le petit village côtier.
« Au revoir Josh Pigbin, s'exclame le Docteur en serrant les mains du vieux clochard. Pas un mot de tout ce que vous venez de voir à quiconque, n'est-ce pas ? »
Le vagabond hausse les épaules :
« V'croyez qu'j'vas raconter des trucs com' ça ? On m'prend déjà pour un idiot. On va m'prendre pour un fou. J'veux pas finir à l'asil'.
– Prenez bien soin de vous, Josh. Tenez, si un jour vous avez besoin de moi… »
Le Docteur tend le détecteur d'anomalies temporelles au vagabond.
« Appuyez sur ce bouton, lui explique-t-il. Je serai averti.
– Merci, m'sieur. Ça été un plaisir. »
Josh Pigbin regarde la grosse boîte de bois bleue disparaître dans la brume. Il reste un instant à contempler l'endroit où elle s'est tenue. Puis il enfourne l'objet que lui a donné son étrange compagnon dans sa poche en grommelant :
« J'arriv'rais sûr'ment jamais à revendre ça. »
ooo
Tandis que le vaisseau spatio-temporel navigue dans le vortex, le Docteur s'assoit sur son siège de Cadillac, en méditant devant le voile de particules. Il se frotte pensivement le menton, en pleine réflexion. Mais celles-ci ne le mènent nulle part. Il n'a pas le plus petit bout de commencement d'idée pour tirer le Maître de cette impasse.
« On n'a jamais su comment il avait survécu, cette fois-là, songe-t-il. Il n'a jamais voulu le dire à personne. C'est peut-être bien parce que c'est moi qui l'ai aidé. Sa vanité n'aurait pas souffert de l'admettre. Mais comment ? Comment m'y suis-je pris ? »
« Oui, comment ? » s'écrie-t-il à voix haute.
La patience n'est pas la qualité première du Docteur. Il va et vient dans la pièce, s'ébouriffant de plus en plus les cheveux, s'arrêtant par moment devant la brume sombre. Elle semble toujours sur le point de s'évanouir complètement.
« Comment ? »
Il ajoute, entre la colère et la plaisanterie :
« Tu ne pourrais pas me le dire, toi ? »
Il voit un frissonnement dans le nuage.
« Tu peux ? » questionne-t-il, surpris.
Un nouveau frémissement.
« Tu as une idée ? »
Le reflet s'éclaire d'un bref chatoiement.
Comme tout à l'heure, le Docteur tend le bras et plonge la main dans le brouillard. Il résiste à l'envie de la retirer aussitôt. Le froid paralyse ses doigts, et les sentiments négatifs du Maître sont difficiles à supporter.
Il respire un grand coup et avance encore. Il ouvre la bouche et halète, comme s'il entrait dans une rivière en hiver. La sensation glacée pénètre sa poitrine. Les battements de ses cœurs se figent un court instant. Il se tient maintenant au milieu de la vapeur noire, les deux pieds posés de chaque côté de la petite boîte. Il pousse un cri et titube.
Le Maître est en train de se glisser dans son corps. Il ne le fait pas pour l'en chasser, mais pour s'y réfugier.
« Il a déjà voulu faire ça autrefois. Cela a déjà eut lieu pour moi, ce n'est pas le cas pour lui », pense-t-il alors.
C'est abominablement douloureux. Deux consciences de Seigneurs du Temps, tentant d'occuper le même corps.
« Maître, balbutie le Docteur, tremblant. Tu dois… tu dois te montrer moins invasif. Sinon… sinon, je ne pourrais rien faire. Je ne pourrais pas t'aider. »
Progressivement, la souffrance s'atténue, le froid glacial s'efface au contact de sa propre chaleur corporelle. Cela fait place peu à peu à d'autres sensations. D'abord un sentiment de triomphe – mais ce n'est pas un sentiment personnel, la différence est notable – et une ouverture soudaine sur un monde immense. Il a accès à tout le savoir du Maître !
Les idées fusent dans son esprit. Tout devient si clair tout à coup ! C'est splendide, magnifique… jouissif ! Oui, cela relève presque du plaisir physique, tellement cette impression est forte. Leurs deux éruditions, en s'additionnant, donnent plus qu'une simple somme. C'est une multiplication, une croissance exponentielle de science.
« Je sais ! » s'exclame-t-il en se précipitant dans l'un des laboratoires.
ooo
Le Docteur sort de ses armoires pleines, tout un tas d'instruments variés aux formes étranges. Tout en commençant le montage d'un complexe assemblage de verres et de métal, il énonce à haute voix :
« Il faut reconstituer le gaz numismaton. Ou plutôt, un succédané acceptable et surtout moins dangereux. Ceci fait, nous construirons une cabine à rayons lasers pour fabriquer un procédé holographique. Il rassemblera, grâce au gaz, les informations de ton ADN qui restent dans ces particules non détruites que j'ai récupérées sur Sarn. Les rayons lasers exciteront le gaz, qui puisera les informations dans les particules et pourra ainsi te reconstruire. Génial ! Absolument génial ! »
Absorbé dans l'élaboration de l'appareil qui va permettre de recréer ce gaz unique dans l'univers, le Docteur lance de temps en temps quelques phrases :
« Non, pas question d'en faire une arme ! Oui bien sûr, si nous inversions la polarité du flux de négatrons, l'engin pourrait devenir destructeur au lieu de constructeur. Mais ce n'est pas son but, et je ne ferais jamais ça. »
Il met la dernière main à l'engin et commence à le nourrir de particules élémentaires, essentiellement de l'azote et de l'hydrogène.
« Je n'ai nullement l'intention de régner sur tous les mondes connus, grogne-t-il en étudiant au microscope la première production de son alambic. C'est une ambition aussi inutile que ridicule ! Je n'ai pas envie de diriger l'univers, seulement de l'admirer. »
Il enferme dans des bonbonnes la préparation qui servira dans la cabine laser, tout en bougonnant :
« Tes menaces ne servent à rien, tu sais. Tu ne peux rien faire dans ton état actuel. Tu as encore besoin de moi, ne l'oublies pas. Que se passerait-il si tu mettais tes propos à exécution ? Tu resterais à jamais sous ta forme immatérielle. »
La cabine holographique lui donne un peu de fil à retordre.
« Inutile d'être aussi ironique et amer, murmure-t-il en souriant. Je ne m'en sors pas si mal, je trouve. Je doute que tu ais pu faire mieux… D'accord, tu aurais peut-être été plus habile, mais tu vas devoir te contenter de ma "maladresse", vois-tu. »
Le Docteur rit doucement. Maintenant que son être organique a accepté la conscience du Maître, il constate que cohabiter avec un autre Seigneur du Temps n'est pas désagréable. Même quelqu'un d'aussi mauvais et qui l'inonde souvent de sensations violentes et négatives.
Le Docteur se surprend même à trouver que les envies de domination du Maître ne sont pas si condamnables. Après tout, un Seigneur du Temps est un être infiniment supérieur à la plupart des autres races qui habitent le cosmos. Les commander semble tout à fait logique.
« De même que le berger dirige ses ouailles, les Seigneurs du Temps sont fait pour diriger les autres espèces », songe-t-il.
Il secoue la tête, mal à l'aise. Il commence à ne plus distinguer ses propres pensées de celles de cette autre conscience. Il est temps d'en finir, s'il ne veut pas se laisser submerger complètement.
« Je suis le Docteur, dit-il à voix haute. Je ne veux pas régner sur l'univers, je veux seulement le voir. »
Maintenant, il continue la fabrication des instruments nécessaires avec plus de hâte encore. Il doit se débarrasser au plus vite de cette conscience étrangère qui prend peu à peu le pas sur la sienne. Par moment, il a même presque envie de se laisser envahir complètement. Ça doit être si bon de fusionner ! N'être plus qu'une seule pensée, une seule volonté… posséder un savoir si riche ! Quel bonheur !
« Et partir à la conquête des étoiles ! » halète-t-il
Il visse les derniers boulons et fait les derniers réglages.
« Quel intérêt de voir l'univers ! ajoute-t-il avec ferveur. Ce qui est important c'est de le tenir dans ma main et de le faire danser au rythme que j'ai décidé, n'est-ce pas ? »
« Résiste ! chuchote une petite voix tout au fond de son esprit. Ce n'est pas toi qui rêve de ça. C'est lui ! »
Le Docteur remplit la cabine du gaz numismaton modifié qu'il a fabriqué et stocké. Ses mains tremblent d'excitation… ou de peur peut-être. Il programme la manœuvre précise que devra accomplir la machine. Il y entre en titubant. Elle est juste assez grande pour contenir deux personnes. À l'aide de son tournevis sonique, il envoie la dernière impulsion qui la met en marche.
Au début, il ne se passe rien. Il ne ressent rien d'autre que la crainte que quelque chose tourne mal. Puis la brume sombre qui avait intégré son corps commence à se détacher de lui. C'est un atroce déchirement. Il doit lutter contre son propre désir de retenir la conscience du Maître, de l'empêcher de redevenir une autre personne.
Il va perdre la moitié de son être. Il va perdre son ami. Il va surtout perdre le savoir, toute cette connaissance accumulée pendant des centaines d'années. Il va perdre la friction étincelante de leurs deux esprits qui produisait de si merveilleuses idées. De si horribles aussi.
Gémissant, le Docteur voit le nuage de particules noires sortir petit à petit de lui. Il en fuse de ses mains, de son torse, de son ventre. S'il ne peut le voir, il peut également le sentir quitter sa tête et il a l'impression que celle-ci se vide de toute intelligence, ne laissant que la coquille vide de son crâne.
« Non ! » hurle-t-il.
Il se débat et il heurte les parois. Il a vaguement conscience de ne plus être seul dans l'étroite cabine, avant de perdre connaissance dans une dernière fulgurance de douleur.
ooo
Le Docteur reprend conscience brusquement. Sa joue est appuyée sur la grille métallique du sol. Il se redresse lentement et la frotte, constatant qu'il y a laissé une marque alvéolée sur sa peau. Gémissant, il rampe complètement hors d'une cabine qui occupe un angle de la salle de commandes. Puis il s'assoit en tailleur.
Il passe la main dans ses cheveux, les hérissant en une crête qui reste droite, lui donnant l'allure d'un punk aux goûts vestimentaires distingués.
Il regarde l'engin dont il vient de s'extirper difficilement.
« Qu'est-ce que… qu'est-ce que c'est ? » marmonne-t-il.
S'appuyant sur les parois de verre, il se relève et contemple avec ébahissement la petite console qui en orne un des côtés. C'est un objet incroyablement complexe, bien que fait à la hâte. On n'a pas tenté de lui donner un minimum d'esthétique. Les branchements sont apparents, et certaines parties sentent nettement la récupération. Des symboles gallifreyens sont inscrits à la main devant certains interrupteurs, ou près de certains cadrans. Il reconnaît sa propre écriture.
L'intérieur de la machine dégage une odeur particulière. Une odeur familière, mais enfouie dans sa mémoire. Profondément enfouie.
Il ferme les yeux un instant, essayant de se concentrer, pour se souvenir de ce qui vient d'arriver. Mais rien.
« J'ai l'impression d'avoir la tête vide », murmure-t-il.
Il rouvre les yeux et jette un coup d'œil autour de lui. À part cet instrument baroque, rien n'a changé dans le TARDIS.
« Tiens, j'ai laissé les portes ouvertes », note-t-il avec surprise.
Marchant encore de façon un peu chaloupée, il s'y dirige et inspecte les alentours. Il est dans une forêt. Il renifle l'air saturé de miasmes de charbon brûlé. Le sol lui-même est couvert de la poudre noire de ce combustible fossile.
« La Terre, constate-t-il. Début du XIXème siècle. Un village minier du nord de l'Angleterre. »
Il pâlit soudain.
« Je sais où je suis ! s'exclame-t-il. Et je ne dois pas rester ici. »
Il referme les portes et se précipite vers la console, dématérialisant son vaisseau immédiatement.
L'engin vient juste de disparaître de ce coin tranquille des environs de Killingworth, lorsqu'un autre tout à fait semblable, à quelques détails près, apparaît exactement au même endroit. Les portes s'ouvrent et laissent le passage à un homme de grande taille à la carrure solide, la tête ornée d'une toison blonde et bouclée. Il porte, sur une paire de pantalons jaunes finement rayés, un manteau multicolore dont chaque partie a été taillée dans un tissu différent. Une jeune femme brune, vêtue d'une robe à manches ballon, le suit et commence à l'accabler de reproches.
Dans le TARDIS, le Docteur, debout près de la console, appuyé sur elle, contemple sans vraiment la voir la colonne centrale qui monte et qui descend. Il pousse un soupir et programme un lieu et une date.
« Je me souviens, maintenant », songe-t-il tristement.
Il sait désormais d'où lui vient cette sensation de vide qu'il ressent si fort à l'intérieur de lui-même.
« J'ai besoin de distraction, prononce-t-il à voix haute. Je vais aller à Londres, en 1851. Une année extrêmement ennuyeuse, où il ne s'est strictement rien passé. Un peu de repos ne me fera pas de mal. À Noël. J'adore l'ambiance des Noëls londoniens. »
