Chapitre 5

PDV Isa

La nuit est bien avancée, le calme est reposant dans ces locaux témoins de nos enquêtes, je m'y sens bien, chose de plus en plus rare. Je suis seul dans mon bureau contemplant le « mur d'espoir », nom donné au pan de mur où est accrochée la totalité des photos de nos protégés. Certains d'entre eux nous avaient fait envoyer des dessins, les mercis souvent écrits par de petites mains maladroites sont notre salaire le plus précieux. Comment un monde dit civilisé aurait-il besoin de nous ? La réponse est toute simple. Observé autour de vous. Qui peut se soucier des autres, à l'heure d'aujourd'hui ? Personne. On ne veut pas savoir ce qui se passe chez les voisins, mais où délimiter les frontières du respect de la vie d'autrui et non-assistance à personne en danger ? Alors, ce mur rempli de clichés nous rappel que nous ne faisons pas ça pour sauver le monde ou pour y changer quoi que ce soit, mais c'est bien pour les enfants que nous sommes là, pour avoir l'entière certitude que les coupables ne créeront plus d'autres victimes et cela, quel qu'en soit le prix.

Mais il est aussi ce qui nous rappelle bien souvent de quel côté nous sommes, la frontière est tellement mince, le bien, le mal ne sont que des points de vue. C'est mal de tuer. Nous sommes d'accord, mais tuer un « homme » qui a violé un enfant, et qui vous le savez, va recommencer même après des années de prison. Est-ce vraiment si mal ?

L'homme qui a créé cette équipe, une brigade composée d'agents spéciaux qui ne s'occupe que des affaires concernant les actes de barbarie sur les enfants, nous a offert une totale liberté de nos faits et gestes, nous n'avons pas de compte à rendre à l'administration. Une règle doit être cependant respectée, et cela, quoiqu'il arrive, toujours être dans l'absolue certitude de la culpabilité du condamné.

La loi n'autorise pas la justice personnelle. Pourtant ne serait-il pas juste d'accorder aux parents des victimes le choix de la peine pour le coupable ? De les laisser exécuter leur vengeance ? La loi dit non ! Fort heureusement, des hommes détournent cette justice qui n'en est pas une. Mon seul et unique supérieur, est l'un de ces hommes. Monsieur le directeur du FBI, Dexter Morgan.

– J'imaginais tes goûts cinématographiques tout autres.

Évidemment, je ne l'ai pas entendu entrer, mon visiteur prend place dans le fauteuil à ma droite avec dans les mains l'un des enregistrements retrouvés plus tôt dans la nuit. Rien ne sert de répondre à sa réplique, elle n'a été prononcée que pour l'annonce de sa présence et mes goûts dans l'art du cinéma doivent être à mille lieues de la raison de cette visite nocturne.

– Grim ! Que me vaut ta visite ? Les rues de New York seraient-elles à ce point d'un calme ennuyeux, pour que tu n'y trouves aucune activité ?

Le silence habituel qui règne entre nous me répond, il n'est pas pesant ou gêné. C'est l'un de ces silences à lui, souvent, réponses à des questions, qui n'ont pas lieu d'être, ou dont il n'a aucunement envie de débattre. Son regard se porte sur les photos, il connaît la plupart des affaires pour en avoir eu un jugement impitoyable.

Après un temps de silence qu'il a dû trouver suffisant, son attention se reporte sur moi.

– Introspection ?

– Non, recherche de motivation.

– Doutes-tu ?

– Non, je dois regarder toutes ces horreurs pour l'enquête et je m'accordais un moment de bien-être avant.

– Hum hum ! Donc « tu recherchais un moment de bien-être » compréhensible. Une nouvelle enquête ?

Donc c'est pour ça qu'il est là, il a eu vent d'une nouvelle affaire nécessitant notre intervention. Je lui désigne d'un large geste tous les éléments de l'enquête accaparant l'ensemble de mon bureau.

– Organisation personnelle ?

– Sarcasme ?

– Conseil.

Je devais commencer mon lugubre visionnage, Keïzashi est le meilleur informaticien dont on peut rêver, mais il n'est pas agent de terrain et ce sale boulot c'est à moi de le faire, pour l'enquête, pour Mélanie. C'est dans un silence quasi religieux que je commence à réunir la totalité des films en vue d'aller les examiner, mais ma sortie fut stoppée par les propos de mon ami, qui venait de terminer sa lecture du dossier.

– Classique !

– Va dire ça à la petite.

– Elle s'en rendra compte, un jour.

– Son semblant de vie est déjà un enfer, je ne vois pas comment le fait de banaliser cette situation l'aiderait.

– La victimisation n'est qu'une condamnation politiquement correcte.

– Tu es cynique !

– Réaliste.

C'est à mon tour d'ignorer sa remarque. J'en ai pris l'habitude, car rien ne sert d'argumenter sur ses opinions. Elles sont en règle général assez vrai, mais ô combien dérangeant, comme à cet instant. Il a raison, Mélanie n'est qu'une petite fille, victime de plus, son histoire est banale et beaucoup d'enquêteurs l'auraient traité comme s'il s'agissait d'un cambriolage. Pas pour moi, car ces enfants ont le droit à plus que ça !

– Isabella ?

– Oui Grim ?

– C'est Mélanie, pas Lola.

Je préfère continuer mon chemin. Cette piqûre de rappel je la subis que trop souvent et ce soir je n'ai pas la force de débattre à ce sujet surtout avec lui. Arrivé à la salle de visionnage, je commence mon travail, dans un ordre chronologique et par ce que l'on pourrait appeler de la chance les premières vidéos sont suggestives. Je vois très nettement la mère apprendre à sa fille comment manger une glace, la salope, elle s'est chargée elle-même de l'apprentissage de la petite dans le domaine de la fellation. Les films s'enchaînent, mais seules la mère et l'enfant sont dessus. C'est atroce d'entendre Mélanie demandée si sa « maman » est contente ou fière d'elle. Les dernières images de son innocence, voilà ce que sont ces vidéos. Il me reste quatorze DVD et la pendule me nargue. Bientôt sept heures, les gars ne vont pas tarder, encore une nuit blanche. Je fais l'erreur de fermer mes yeux, non pas que j'ai peur du sommeil ça fait bien longtemps que lui et moi sommes fâchés, ce sont les mots de Grim qui me reviennent, « Introspection », « Doutes-tu ? » Et le pire de tous « C'est Mélanie, pas Lola. » Tout a été dit. Comme à chaque fois que son prénom est formulé les traits de son visage ressurgissent dans mon esprit, l'image dans l'ambulance est la dernière que j'ai d'elle, parce que j'ai été lâche et comme toute bonne lâche, j'avais fui. On peut fuir bien des choses, mais on ne peut se fuir soi-même. Une leçon que la vie m'a offerte très peu de temps après l'épisode Lola.

L'auteur y voit l'emplacement d'un flash-back, je suis contre, si vous devez connaître les erreurs de mon passé autant que ça soit moi qui les déballe.

Alors, allons-y !

Les ragots avaient été au rendez-vous à cause de l'arrestation, pensez donc. L'enterrement de ma voisine a été le théâtre d'une hypocrisie des plus vulgaires. Les voir tous avec leurs visages dégueulant de compassion, bref mon regard avait bien changé. Je n'avais plus rien à faire dans ce bled rempli de culs terreux consanguins, mon père ne m'avait pas retenu, il pensait que je retournerais auprès de ma mère, mais non, j'avais pris tout l'argent que j'avais à ma disposition destinée à une époque pour mes études et j'ai fui. Ce qui devait être à la base qu'une étape, fut à Seattle un motel à la hauteur de mon manque de fortune. Après, quelques semaines l'argent vain vite a manqué. C'est comme ça que je me suis retrouvée serveuse dans un pub des plus miteux, mais le patron payé chaque semaine de la main à la main et en plus il ne m'avait pas fait chier, pour mon âge, que demander de plus .

Les clients du bar n'étaient que des piliers de comptoir noyant je ne sais quoi dans l'alcool. Un soir, l'un d'entre eux est arrivé avec à son bras une fillette d'une douzaine d'années, même s'il était évident que cette gosse n'avait rien à faire ici, je ne me formalisais plus de ce genre de choses, les alcooliques ont une logique bien personnelle. Un ami du père les avait rejoints, la discussion allait bon train, leurs rires aussi. M'activant sur mes tâches je n'avais nulle envie d'en connaître les propos, mais lorsque l'ami se leva la petite le suivit et là à cet instant j'avais croisé ses yeux de condamnée allant à l'abattoir. Pourquoi les ai-je suivis ? Je n'en sais toujours rien, mais le fait est que je suis sorti dans la ruelle par l'entrée de service. Ils étaient là tous les deux, la gamine agenouillée devant l'homme, le sexe de ce dernier dans la bouche. La suite est assez floue, je me vois approché de la scène avec dans les mains une arme improvisée, j'apprendrais plus tard que cette arme était une solide barre de fer, l'homme tout à son affaire ne m'avait pas entendu arriver, l'arme s'était levée et de toutes mes forces j'avais frappé. Ce coup, il n'avait été qu'un exutoire, une manière de transgresser les règles de mon passé afin d'imposer la loi de ma nouvelle vie, je revois très bien l'homme à terre évanouie, et du sang, beaucoup de sang des hurlements, mais vous dire avec exactitude tout ce qui se déroula j'en suis incapable. Par contre, je peux vous certifier que j'ai conservé le souvenir de mon réveil attaché dans une cellule, et puis les choses se sont enchaînées, l'homme que j'avais tabassé était mort, les légistes avaient dit que le premier coup en avait été la cause. Mon avocat, commis d'office, était aussi bon au barreau que moi en tant que serveuse et croyez-moi, la comparaison n'est pas flatteuse. Coupable avait dit le juge, si j'avais raconté toute l'histoire peut-être, que cela m'aurait aidé. Mais le père et la gamine avaient disparu et mon patron de l'époque a même renié jusqu'à ma connaissance, alors à quoi bon ? J'ai été condamné à 18 mois fermes, petite sanction pour meurtre, mais bon, je n'allais pas en réclamer plus, ma vraie sentence fut le comportement de mon père qui avait été évidemment appelé. Lors de la décision du juge et l'annonce de la peine, il s'était levé pour partir et je sus que je n'étais plus rien pour cet homme. Je n'ai jamais fait les 18 mois, j'en ai fait neuf, mais croyez moi ou non, j'ai très vite compris qu'il valait mieux être le boucher que l'agneau. On me l'a très vite expliquée et j'ai appris, les coups bas, les esquives, les points faibles en gros une bonne maîtrise du contact humain.

Un matin, j'ai été convoqué une fois de plus, mon comportement n'était pas des plus calmes et puis rien ne vaut l'isolement pour être tranquille. Dans la salle, il y avait un homme que je n'avais jamais vu, mon dossier en main. Je l'avais pris pour le nouveau psy. Je me souviens très bien de ses paroles. Il m'avait demandé une seule chose. « Avez-vous des regrets ? » Une question à laquelle j'avais répondu. « Oui, ce pédophile est mort sur le coup, je regrette qu'il n'ait pas souffert monsieur ». Il avait souri, je venais de rencontrer le chef du FBI, qui était devenu depuis mon patron.

J'entends Brass qui râle dans la pièce voisine, il a encore dû se prendre l'armature de la porte dans la tronche, nos petites nuits nous offrent en général des matins grognons.

– Isa, pourquoi ne suis-je même pas étonné de te voir ici ? Tiens un café, tu vas en avoir besoin.

– Merci, je suis arrivé tôt.

– Non Isa, pour arriver quelque part il faut en partir, as-tu du nouveau ?

– Pas vraiment, c'est la mère qui s'est chargée d'une partie de la formation de la gamine, il me reste quelques heures à visionner.

– Mouais, je suis passé chez toi, j'ai récupéré ton sac de fringues si toutefois madame a pitié de son équipe et allez prendre une douche.

– Je vous emmerde, agent Brass.

– OK. Mais, tu vas bientôt sentir le ragondin crevé.

On ne peut pas dire qu'il est tort. J'attrape le sac et direction, séance de décrassage. Nous avions tous un jeu de clef des appartements des uns et des autres, le boulot nous rend souvent paranoïaques et dans mon cas cela m'évite bien souvent de passer chercher des fringues comme ce matin. Une fois sous l'eau chaude je dois bien l'avouer, ça fait du bien, mes muscles se détendent et mon esprit me laisse un moment de répit, mais toutes les meilleures choses ont une fin. Habillé et coiffé, je prends la direction de la salle commune. Je vois que tout le monde est arrivé, sauf Keïz, mais ça, c'est une question d'habitude, lui et la ponctualité n'ont jamais été de pair.

– Bonjour à tous, j'espère que vous êtes en forme, car la journée la plus facile c'était hier.

Et comme tous les matins mes collègues me répondent tous en cœur.

– Vivement demain.

Un crissement de pneu dans la rue nous fait savoir que Keïz arrive. Accordons-lui cinq minutes, il n'est pas si en retard que ça aujourd'hui.

– Allez, tout le monde va s'armer d'un café, je vous veux prêt dans dix minutes pour débriefing.

– J'avais une bonne nouvelle à t'annoncer.

– Zok ?

– Ah ben non. Je te le dirais dans dix minutes.

Tout le monde se lève, pour prendre un café. Keïz arrive entre-temps, avec un sourire d'excuse à mon attention, je lui fais signe d'imiter les autres et croyez-moi, il ne se fait pas prier. Quelques papotages nous accompagnent vers mon bureau, mais une fois le dernier d'entre nous fut entré, le silence tombe. Tout le monde attend la suite des événements.

– Zok, tu devais m'annoncer une nouvelle.

– Oui, le proxénète qui est également le dealer de la mère est en bas, je me suis permis de te laisser le loisir d'aller lui faire Causette.

– J'apprécie, bien jouer. Big ? L'éducateur est-il retourné chez lui dans la nuit ?

– Non. J'ai rendu visite à la patrouille et rien n'a bougé de ce côté-là.

– OK. Tu appelles le labo, demande une équipe, vous allez dans l'appartement, récupérer empreinte, ADN et tout ce que tu pourras trouver, je te fais parvenir un mandat. Brass, rejoins Keïz, pour le reste des vidéos, moi je m'occupe de notre invité et je passerais à l'hôpital.

– Et moi ?

– Zok, tu vas m'expliquer ta soirée, ensuite tu iras faire un tour au centre de désintox et tu rentres chez toi. Les nuits dans des bars ne te donnent pas un air très frais. Bon, sur ces bonnes paroles tout le monde en piste. J'attends vos appels, Messieurs.

J'entends vaguement bougonner Brass qui doit rester avec Keïz, mais peu importe, il forme un bon duo bien qu'ils ne l'admettent jamais. Je laisse Zok aller se resservir un café pendant que j'appelle mon patron et oui les mandats ne tombent pas du ciel, mais en règle générale je n'ai aucun souci à ce niveau là. Fidèle à lui-même, son soutien est au rendez-vous, le mandat sera même amené en main propre à mon inspecteur, vous avez dit, efficace ? Eh oui, c'est notre chef.

Une fois seul avec Zok, je me rends compte en le détaillant, à quel point j'ai raison, à croire qu'il vient d'être déterré.

– Alors, raconte-moi ta folle soirée.

– Je me suis fait passer pour un régulier de Kenza Parker, après quelques bars un nom est tombé, Mike Newton, c'est lui qui est en bas. Je l'ai arrêté dans une ruelle en train, de se taper une de ses employées, tu aurais vu la scène, lui hurlant à ses droits le caleçon sur les chevilles. Il avait sur lui, un sachet de poudre, des pilules, et grand bonheur, une arme, mais bizarrement pas de permis pour son jouet.

Non, mais je rêve ! En plus, il rigole, le rythme que je leur impose m'oblige à laisser passer beaucoup de choses, mais là ça va trop loin.

– Tu as interpellé SEUL un homme armé, cela aurait pu mal tourner, Brass t'aurait été utile. Certes, je comprends le besoin de discrétion. Malgré ça, c'est la sécurité qui passe avant toute chose, c'est irresponsable et indigne d'un agent de ta trempe, bref, il est là et tu n'as rien, mais je ne veux plus jamais, m'entends-tu ? JAMAIS, que tu t'amuses à faire cavalier seul. Nous sommes, une équipe, bordel ! ! Nullement des justiciers. La prochaine fois que tu t'y amuseras, je te promets sur ma plaque que tu es bon pour trois semaines de prévention dans les lycées sur les dangers des armes blanches. Tout ceci, affublé avec un déguisement du Batman. Est-ce assez clair ? Autre chose ?

– Oui, je ne lui ai rien dit de l'affaire. Pour ce qui est de mon arrestation, tu as raison. Je ne te demanderais pas pardon, je sais ce que tu penses des excuses, mais je le ferais plus, promis.

– Oui, tu peux remballer tes promesses. Vas donc à la pêche aux infos au centre, tu y seras plus utile là-bas, allez oust !

Si j'avais gagné un dollar à chaque fois qu'ils m'avaient tous autant qu'ils sont promis de ne plus faire de choses stupides je serais certainement l'une des plus grosses fortunes mondiales, pff... Non, mais je vous le jure, qu'il faut le vivre pour le croire. Allez, on se motive, je dois descendre interroger ce Mike Newton, j'attrape son dossier que Keïz m'a discrètement glissé sur mon bureau pendant que j'engueulai son collègue et prends la direction de mon rendez-vous.

Mike Newton, ouf ! Ce n'est qu'un homonyme, je me voyais mal interroger mon ancien camarade de lycée. Quoi qu'en y réfléchissant, trois petites secondes... Bon, aller, sérieuse Isa on y va.