Chapitre 11

PDV ISA

Trois jours où mon poing avait rencontré le nez du gratte-papier et l'encre avait coulé autant que son pif, ce qui explique ma présence dans le bureau de mon patron qui s'évertue à me mettre un saxo politiquement correct, simulacre qui n'a que pour existence de satisfaire les dirigeants présents dans la pièce qui eux ne se cachent pas pour montrer leur satisfaction.

Alors, j'attends que cela se passe. J'acquiesce par là, en envoyant, des « oui monsieur » ou, des « biens-chef » dépendants des tons employés, par ce dernier. Cette mascarade a été tellement jouée que je m'étonne que cela fonctionne encore, il faut avouer que Morgane peut être très convaincant, mais lorsque je le vois retourner à son bureau pour prendre mon dossier en main je sais que la crise est passée.

– Malgré tout ceci, je ne peux pas vous enlever le fait que vous êtes l'un de nos meilleurs agents, vos taux de réussite font pâlir bien des services (dans ta gueule le dirigeant de je ne sais quel secteur, celle-là elle était pour toi), mais comprenez bien que ces genres de débordements ne peuvent pas être tolérés.

– Oui chef. Je vous fais la promesse que cela ne se reproduira pas. (dû moins pas devant témoin ou caméra).

– Je n'en doute pas, cependant (ça pue) nous vous demandons d'intégrer deux nouveaux agents à votre brigade.

Merde ! Depuis le temps que je le lui refuse. Là, je suis dos au mur, je ne peux refuser surtout avec le public présent et en plus en vue de ce qu'a fait mon chef pour moi du moins pour m'éviter de me faire virer je me vois mal lui faire cet affront et il le sait si j'en crois l'air victorieux qui se peint sur ses traits.

– Je ferais en sorte de recruter deux agents supplémentaires dans les semaines à venir.

– À vrai dire, je me suis déjà chargé de cette besogne, ils arriveront lundi matin à la première heure dans vos locaux, quoique je ne les connaisse que peu ils m'ont inspiré la plus grande confiance, je compte sur vous pour les accueillir comme il se doit.

– Oui chef.

– Je vous laisse le soin de l'annoncer à vos agents.

Je préfère rester silencieuse si j'ai le malheur d'ouvrir la bouche, je ne suis pas certaine, du ton des paroles qui pourraient s'en échapper.

Quelques saluts et phrases de convenances plus tard, je quitte les lieux, j'attrape mon portable pour rassurer Brass. Une fois ceci fait. Je prends la direction de mon loft pour me changer, les rendez-vous chez les grands pontes hiérarchiques s'accommodent du déguisement réglementaire aussi moche qu'inapproprié à notre métier de terrain.

Sur le chemin de la pizzeria, qui nous fait Office de cantine, je repense à l'affaire de Mélanie. Je ne crois pas que l'inspecteur infiltré n'y est pour rien. En six mois, il a forcément, vu ou entendu quelque chose. Les affaires internes ont bien été mises au courant, mais, le temps qu'ils se bougent... et puis, son patron avait été très dynamique pour défendre son agent. J'aurais fait pareil, et pour preuve, le blaire de l'autre con, mais il y avait autre chose qui suintait de lui comme de la peur et ça, ce n'est bien évidemment pas une preuve valable pour ouvrir une enquête parallèle, mais assez pour que je me renseigne d'un peu plus près, Keïz fouille dans les fichiers de leur service, mais c'est long et fastidieux et pour l'instant pas fort lucratif, finalement que l'on est deux bleus qui arrivent va me permettre d'avoir plus de temps pour jouer à « qui couvre quoi et qui » pas loupés ils sont tous là attablés autour d'une pizza.

– On se la coule douce à ce que je vois.

– Salut cheftaine, hey garçon ! Ajoute une bière en plus !

– Merci Big.

– Bon alors comment ça s'est passé avec les autres trous du cul ?

– Ils vous signent vos chèques, je vous signale.

– Ouep, bah pour ce qu'ils foutent dessus on pourrait aller pisser sur leurs caisses qu'ils nous devraient encore du fric.

Keïz a toujours le don de se plaindre en toutes circonstances, mais sur ce point je ne peux pas vraiment lui en vouloir. Il est vrai que si nous n'avions pas la vocation ce n'est pas le salaire qui nous retiendrait.

– On va avoir des restrictions.

– Non Brass, bien au contraire. Deux agents arrivent lundi pour nous donner main-forte.

Zok est mort de rire.

– Tu fous sur la gueule d'un journaliste et on récup' deux agents. Mais on va aller faire un ball-trap dans leur bureau, on pourra peut-être prétendre à de nouveaux locaux.

Big surenchérit, et Keïz rentre dans le jeu.

– Ouais, on leur tag leur caisse. Comme ça, on nous offre des coupés sport. Le mien je le veux rouge avec écrit BIGTITI en jaune poussin.

– On peut passer par la salle informatique. ? Aller, soyer chic, histoire de les hacker, je peux même le faire des bureaux un petit virus façon Keïz et on m'offre le dernier cri en matière de logistique.

– Keïz.

– Oui chef ?

– Tu as le dernier cri.

– Pas faux, mais, c'était pour une question de solidarité.

Le reste du repas se fait entre vannes et blagues plus ou moins drôles, mais c'est léger, une manière comme une autre de se déconnecter du quotidien. Un crissement de pneu attire toute notre attention, une voiture passe à vive allure devant la pizzeria où nous sommes assis en terrasse, la porte arrière s'ouvre pour laisser tomber un corps. Pourtant rapide, notre temps de réaction permet au chauffeur d'être au bout de la rue, pas de plaque, deux individus cagoulés. Brass et moi rengainons nos armes, ils sont déjà loin. Les passants s'agglutinent comme des mouches et je dois presque jouer des coudes pour me frayer un passage jusqu'au corps. Big est près de ce dernier lorsqu'il le retourne, je reconnais le docteur Smith, notre doc ! Égorger ! ? L'auteur de cet acte est, soit un pro, soit un suicidaire, mais en vue des plaques inexistantes et de la discrétion des livreurs je doute de cette dernière hypothèse et merde !

– Putain, mais, c'est quoi ce bordel.

– Keïz retourne à la brigade. Il y a trois caméras rien que dans cette rue. Retrouve la caisse. Big, tu l'accompagnes. Un appel tous les quarts d'heure, on passe en mode duo et personne ne reste seul. Zok, tu ...

En me retournant, je constate la disparition de mon agent. Il a compris, il entre en mode furtif.

– Isa regarde.

Je m'approche de Brass qui pointe du doigt une enveloppe épinglée au cadavre. Combien de chance que des pros laissent la moindre empreinte sur l'enveloppe contenant le message qui avait pour but d'être livré ? Aucune. Je saisis le papier, et l'ouvre « sans ta démission un cadavre par semaine te sera livré » je tends la menace à Brass.

– À ton avis, qui cela peut être chef ?

– Je ne sais pas quelqu'un que j'emmerde apparemment.

– Et bien cela limite les recherches à 95 % des trafiquants de la ville.

Les sirènes se font entendre. Plus besoin de se presser, cela fait un moment qu'il est mort, mais cela rassure les gens, les policiers arrivent sur place et commencent leur travail du maintien de la foule, les inspecteurs qui exhibent leurs papiers sont ceux qui devraient s'occuper de l'enquête, pas question ça touche les nôtres, ça reste dans la maison.

– Retiens-les !

– M'en doutais.

J'attrape mon portable pour appeler Morgan. Après un résumé qui s'est voulu clair et rapide il me fait savoir qu'il va du dossier.

– Agent Swan ?

– Elle-même. Qui l'a demande ?

– Nous sommes les inspecteurs, qui vont se charger de l'enquête.

– Tiens donc, en êtes-vous sûr ?

Simultanément, l'un me répond que bien évidemment ils en étaient sûrs et l'autre décroche son téléphone qui vient de sonner, j'attends qu'il finisse sa communication et qu'il vienne chuchoter quelque chose à son collègue. En règle générale, c'est là où commencent les noms d'oiseaux, mais mon interlocuteur reste très calme devant l'annonce et c'est d'un ton réellement intéressé qu'il me demande.

– Je ne saisis pas. Les cadavres trouvés sur la chaussée cela n'est pourtant pas votre rayon.

– Disons que ce n'est pas n'importe quel cadavre.

Il regarde les notes qu'il a eu le temps de prendre depuis son arrivée.

– Si j'en crois ses papiers, il était docteur, en quoi cela peut-il vous concerner ? Je veux dire que cela nous concerne tous, mais vous n'êtes pas vraiment connu pour ce genre d'affaire.

« Je veux dire que cela nous concerne tous » voila le genre de phrase qu'il me plaît à entendre.

– C'était le doc des gosses dont on s'occupe.

– Merde ! Cela vous touche directement, je comprends que vous souhaitez avoir l'enquête. Voici mes notes. Elles ne vous seront probablement, d'aucune utilité, mais aller savoir.

– Merci, nous n'avons pas l'habitude d'avoir affaire à un semblant de coopération venant des autres services.

– Chef Swan, j'ai trois enfants et je suis rassuré de savoir des gens de votre trempe dans les rues, même si vos méthodes restent à ce qu'il paraît pas très orthodoxes, n'hésitez pas si vous avez besoin voici ma carte.

Je vois l'ambulance emporter le corps sans vie de mon docteur. Moi qui voulais de l'action, il n'y a pas deux heures, je ne pensais pas être exaucé d'une manière aussi vile. Brass et moi retournons à la brigade l'esprit lourd de questions et de suspects. Nous y retrouvons, Keïz et Big, l'un pianotant frénétiquement sur son clavier et l'autre épluchant nos dossiers en cours pour trouver je suppose une similitude.

– Keïz la voiture cela donne quoi.

– Retrouver en flamme à peine dix minutes après

– Ils sont prudents, équipés, renseignés ce ne sont pas des débutants.

– Je sais Big.

– Le légiste vient d'appeler. Il nous fait savoir qu'il s'en occupe tout de suite. Nous aurons les résultats, en début de mâtinée demain. Mais en attendant, on n'a rien de vraiment concret.

Et cela fait plusieurs jours que nous n'avons rien de concret. On cherche, on fouille, examine des noms, des détails, pour la plupart de nos enquêtes les coupables sont morts ou sérieusement incarcérés. Le légiste n'a rien trouvé hormis de la drogue dans l'organisme du toubib, mélange soporifique que l'on peut se procurer aussi bien dans les pharmacies que chez tous les dealers de la ville. Zok ne donne pas de nouvelle, je ne m'inquiète pas pour lui, je sais qu'il va bien, son GPS m'indique qu'il est constamment en mouvement, portable allumé, le moindre souci grave il transmettra le message de détresse. Rien, on n'a pas le début de quelque chose. J'ai besoin d'air, les murs de mon bureau m'oppressent, j'attrape mon flingue et ma veste à la volée, Brass va pour me dire quelque chose, mais se ravise, il sait que j'ai besoin d'être seul.

– Je t'appelle.

– Fais gaffe à tes arrières.

Arrivé dans la rue je me rallume une clope. Je n'ai aucune envie, de rentrer chez moi. Mes pas s'enchaîne, libre de me conduire, où bon leur semble. Mon esprit tourne à plein régime, le visage cireux de mon doc, ses yeux vitreux et son expression de terreur fixée à tout jamais sur ses traits me hante. Qui ? Pourquoi ? Autant de questions qui me narguent de leur mystère et qui n'ont pour effet que de décupler ma colère, on a touché à mon équipe, mes gars, pourquoi ne pas venir me voir directement, me tuer moi ...

– Hey beauté ! Je peux savoir où tu cours. Viens boire un verre.

Je n'écoute pas et continue mon chemin en essayant tant bien que mal de faire taire l'envie de lui envoyer ma main dans la tronche.

Une ruelle, des pas. J'accélère et me rends compte que mon instinct ne m'a pas berné. Un air de déjà vu, le type n'a pas apprécié mon ignorance.

– Tu pourrais répondre salope !

Dommage pour lui, je connais mieux le quartier que mon propre loft. Un détour par-ci une ruelle par là et je suis dans l'impasse que je souhaitais rejoindre, face au mur je l'attends, il arrive.

– Je t'ai attrapé petite chatte. Allez, viens, on va s'amuser tous les deux.

Je me retourne, afin de jauger l'adversaire qui s'approche de moi. Je recule, pour donner le change. Son sourire me permet de le cataloguer, il aime ce qu'il fait, son aisance m'assure que ce n'est pas son coup d'essai, cependant je le laisse faire lorsqu'il commence à me toucher les cheveux.

– T'es très belle, je suis déjà dur pour toi.

– Laissez-moi partir !

– Certainement pas, viens par là.

Il me tire brutalement les cheveux, mettant son visage tout près du mien. Mon regard s'ancre dans le sien et je lui susurre son erreur.

– Tu n'aurais jamais dû.

– Pauvre petite chose fragile et sans défense, tu crois m'impressionner.

« Pauvre petite chose sans défense » ça, c'est un déclencheur comme je les aime ! Violent et dévastateur. Le carcan, qui étouffe mes sentiments les plus sombres n'a pas le temps de se fissurer, il explose littéralement. D'une de mes mains je le saisis à la gorge en me faisant un plaisir de contracter cette dernière. Surprise mélangée à la douleur, il me lâche, l'erreur fatale. Il ne me faut pas une seconde pour inverser les rôles, une clé de bras plus loin il est contre le mur, il me parle, mais je ne veux rien entendre. Je ne suis plus flic, ni femme, je ne suis juste moi à l'état brut, animal et bestial. Son nez explose sur la façade du bâtiment, le sang coule abondamment ce qui a le don de décupler ma fureur. C'est de ça que j'avais besoin, un exutoire. Cette petite merde va payer, pour tout, et tout le monde.

Le mec croit malin de sortir un cran d'arrêt, comme si cela pouvait encore changer son destin, abruti. Je le désarme aussi facilement que je le maîtrise et le promène de mur en mur, mes coups sont méthodiques et douloureux, la totalité de ses côtes est au mieux fêlé, son visage n'existe quasiment plus, seule une plaie plus importante que les autres laisse imaginer que ce fut une bouche à une époque. Je prends mon temps, on n'est pas pressé, n'oublions pas qu'il est humain et de ce fait assez fragile. Moi, qui me tanne, pour garder un semblant de contrôle en vue de mes responsabilités aujourd'hui je n'ai qu'une envie, laisser le côté le plus sombre de moi me submerger et le laisser prendre son dû, mais des années de concentration m'ont appris à diffuser cette force assez intelligemment pour ne pas subir le contrecoup. Le jeu prend fin lorsque mon jouet perd connaissance ou peut être vie, peu m'importe, le seul regret qui se fait ressentir est qu'il fut seul.

Je réunis mes affaires tombées lors de la lutte, en me relevant je ne suis pas étonné de voir en face de moi une silhouette familière contre le mur, il abandonne son point d'observation, car nul doute qu'il est là depuis le début et s'approche de moi. La plupart des gens dis « normaux », seraient pétrifiés de peur en vue de la puissance qui émane de mon ami, mais moi je suis toujours en admiration devant sa démarche gracieuse et majestueuse qui rend ses pas aussi légers que l'air, l'atmosphère est lourde, le temps orageux qui surplombe la ville n'est en rien responsable, c'est la mort qui rôde, impérial et implacable à l'image de cet être qui ne quitte pas des yeux sa proie. Son regard ne laisse aucune place à l'imagination sur le destin du pauvre type qui a fait les frais de ma colère, la couleur ébène qui emplit les pupilles du vampire sera bientôt d'un rouge bordeaux, aux reflets rubis hypnotique et fascinant.

La situation est dune glauque ironie, quatre ans plutôt c'est dans ces mêmes circonstances que lui et moi nous nous étions rencontrés.

– Isabella, depuis quand braconnes-tu dans les bas quartiers ?

– Une opportunité pareille, comment la refuser ?

Le temps de la bienséance et du bavardage n'est que très bref, je sais que Grim a une maîtrise de lui-même absolu, mais quelle amie serais-je pour le retarder dans son repas ? Les mises à mort, font partie de mes spectacles préférés. Une justice tranchante, tu as été prédateur, tu meurs en proie. Je prends un léger recul non par crainte, mais pour avoir une vision plus globale de la scène. Adosser aux mêmes murs où l'était il y a quelques minutes mon bien-aimé vampire. Je m'allume une clope tout en écoutant les derniers gargarismes sanglants de notre pantin. Son repas fini Grim enflamme le corps imbibé de venin, le feu entame son ballet de caresses sur la dépouille, anéantissant ainsi toute possibilité d'identification.

Grim quitte sa contemplation des restes de son entremets pour venir vers moi.

– Tu sais vraiment bien les choisir, que nous vaut ce débordement.

– Smith a été assassiné, son corps nous a été livré porteur d'un message.

– Et quel est-il ?

– Les meurtriers veulent ma démission.

– Ce qui doit noyer vos recherches je suppose.

– Oui et toi que me vaut ta visite ?

– Je te cherchais, il serait préférable que tu remettes ceci autour du cou.

En me disant cela, il me tend l'amulette que je ne connais que trop bien pour avoir dû la porter trop longtemps à mon goût.

– Ce collier a le pouvoir par je ne sais quel enchantement de canaliser mes débordements, je sais que j'ai déconné avec le journaliste, mais de là à remettre en question plus de deux ans de contrôle tu y vas un peu fort.

– Toi, comme moi, savons que ces « débordements » comme tu les nommes ne viennent pas uniquement de toi, mais de quelque chose de plus puissant et tu crois en avoir le contrôle, mais la vérité est que tu les contrôles pour l'unique raison que tu ne laisses rien t'atteindre réellement, mais tu risques d'avoir besoin d'aide dans ce domaine durant les prochains jours. Ne prends pas ça comme une régression, mais plus comme une prévention.

– On a assassiné l'un des membres de mon équipe et j'ai su garder mon sang-froid et attendre une opportunité isolée de tout témoin pour me décharger sans pour autant perdre tout contrôle. Je ne vois pas ce qui te faut de plus pour te prouver que je suis totalement maîtresse de moi-même.

– Même si je te dis que les Cullen sont en ville.

– QUOI ?