Le petit cadeau de kangoo !
La population générale de non-humains avait beau être plus ou moins égale à celle d'humains dans le Cratère, il était intéressant de noter que ce ratio baissait drastiquement au fur et à mesure que l'on s'enfonçait dans la campagne. Une fois toute civilisation quittée, on retrouvait quelques elfes et autres humanoïdes des contrées sauvages, mais autant dire que les paysans ne voyaient pas souvent autre choses que la fille de Margaret qui n'avait d'humaine que le nom. Le nain ayant frappé à la porte de Nora Pomeroy fut donc une surprise pour elle.
Et après quatre enfants, deux maris et une invasion d'araignées géantes arrêtées à coup de fourches et de torches, Nora n'était plus du genre à être facilement surprise, mais le nain sur le seuil de sa maison ne ressemblait en rien aux rares nains qu'elle avait pu voir par le passé, et encore moins à l'un des voyageurs venant parfois chercher refuge dans sa ferme lors des nuits les plus froides. Malgré sa taille et son âge, trahis par la couleur poivre-et-sel de sa barbe drue, il dégageait une aura de force tranquille qu'elle ne pouvait que respecter. Il portait une tenue de voyage plus chaude que ce qui était nécessaire en ce début de mars, indiquant qu'il venait probablement du nord du Cratère, là où la neige restait jusqu'à la fin du mois d'avril, et un sac de voyage trop léger pour venir d'aussi loin. De plus, il n'était pas seul : à ses côtés se tenait un chien immense à l'air sauvage, son museau couvert de cicatrice arrivant un peu au dessus de l'épaule de son maître.
Les jours étaient encore courts et Nora n'avait pas beaucoup de choses à faire dans l'instant si ce n'était préparer le dîner. Après une brève réflexion, elle invita l'inconnu à entrer et à lui raconter ce qu'il venait faire ici pendant qu'elle s'occupait du repas. Elle fit mine de ne pas noter l'animal qui le suivait, jugeant préférable de ne pas s'attirer les foudres d'une bête pareil, et s'assit à table pour continuer à éplucher les pommes de terre comme elle le faisait avant d'aller ouvrir la porte. Sans un mot de sa part, le nain se saisit d'un couteau et en fit de même.
« Alors, étranger, que v'nez-vous faire ici ? Pas que l'aide m'embête, mais c'est pas souvent qu'on a de la visite dans l'coin, » demanda-t-elle finalement après plusieurs minutes de silence.
« Je cherche un travail, pour tout vous dire. » Il posa la pomme de terre sans peau qu'il tenait, en prit une autre et haussa les épaules. « J'ai eu mon lot de vie citadine pour le reste de ma vie, alors je me suis dis qu'une ferme ne serait pas mal. »
« Ah ! J'peux comprendre. Et bien, on n'a jamais trop d'aide par ici, et un de mes fermiers est partit avec sa belle la semaine dernière. Vous avez un timing parfait… »
« Grunlek. »
Nora hocha la tête et fit craquer son dos avec un grognement. Il y avait beau avoir une dizaine de fermiers et leur famille sur ce terrain, elle avait l'impression que personne ne posait le pied dans la cuisine, et faire à manger pour tout le monde était une corvée.
« Et bien, Grunlek, j'espère que tu sais faire la cuisine, parce que j'suis trop vieille pour nourrir autant de gens, sérieusement. » Il sourit comme si elle venait de lui raconter une blague et secoua la tête. « J'ai fais que ça pendant les dernières année, avec un peu de chance je me débrouille. »
Honnêtement, Nora n'en demandait pas plus.
.o.
Grunlek était un étrange personnage mais d'aussi loin que Nora était concernée, il aurait pu avoir trois bras et des cornes qu'elle n'en aurait pas plus eu quoi que ce soit à faire. Il n'était pas mystérieux, pas vraiment, mais il n'était pas du genre à beaucoup parler de lui-même et dans cette ferme, tant que le travail était fait, on ne posait pas trop de questions. Et Grunlek était un travailleur, pour sûr. Il n'avait plus vingt ans, ou quel que soit l'équivalent nain de cet âge, mais il ne rechignait jamais à faire tout les travaux qui devait être fait, aussi physiques ou ennuyant pouvaient-ils être. C'était comme si il ne pouvait pas supporter de rester inactif, un sentiment que la fermière connaissait bien, et il usait de ses nombreux talents pour mener à bien chaque tâche à laquelle il s'attelait. Et malgré sa discrétion à propos de son passé, le nain était sociable et bien aimé des autres travailleurs. Il était amical mais ne courbait l'échine devant personne, encore moins devant ceux ayant insultés sa race, et même avec ces derniers il savait se montrer civil et indulgent quant à leur ignorance.
Au fil des discussions et d'observations attentives, Nora avait pu noter quelque petites choses sur son nouvel employé. Le fait le plus marquant était la prothèse en acier qu'il portait à la place de son bras droit. Elle n'avait jamais demandé d'où elle venait, mais elle n'était clairement pas fait juste pour ouvrir les pots de confiture coincés. Ça n'allait pas les empêcher de l'utiliser pour ça, ceci-dit. Ensuite, il y avait l'animal qui l'accompagnait, Eden. Personne ne savait vraiment ce qu'elle était : une chienne, une louve ou un croisement des deux, les paris tenaient toujours. Elle aimait assez la vie dans une ferme pour la première option, mais sa taille et sa dangerosité latente l'empêchait de n'être qu'un simple chien de berger. A part cette indécision sur sa nature exact, c'était un animal charmant, toujours prêt à courir après les poulets récalcitrants au crépuscule et chasser les renards s'approchant trop près de leurs œufs, et le soir venu elle se contentait de ce qu'on lui lançait avant d'aller se coucher avec les vaches dans la paille de la grange. Et à ces deux détails majeurs s'ajoutait les petites choses, comme le couteau sous son oreiller, son goût pour le miel que leur échangeait l'apiculteur voisin, la poche d'herbes de cuisine qu'il gardait toujours sur lui. N'importe qui dirait que c'était bien peu d'informations, après autant de temps à travailler ensembles. Pour Nora, qui était loin d'être n'importe qui, c'était suffisant.
Et puis, Grunlek avait beau être discret, il n'était pas muet, loin de là. Lors des soirées d'hiver, quand il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire que partager un verre d'eau de vie autour du feu de la cuisine, il ravissait les autres fermiers de ses histoires d'aventuriers malchanceux cherchant à sauver le monde. Les contes étaient détaillés et racontés de telle façon qu'ils s'y seraient cru, mais personne n'osa jamais lui demander si il les avait vécu. Eden relevait parfois la tête à la mention de certains prénoms, comme Théo ou Shin ( un mouvement suivit d'un léger grognement dans le cas de ce dernier ), mais bien malin était celui capable de deviner si l'absence d'un personnage semblable au nain était une modification volontaire ou si il donnait à des personnages imaginés les noms de personnes qu'il aurait pu réellement croisé.
Dans tous les cas c'était une occupation bienvenu et les enfants paraissaient toujours extatiques quand c'était à son tour de raconter une histoire.
.o.
Récolter les pommes qui poussaient dans leurs vergers sous le soleil de la fin du mois d'août avait beau être plus simple que si la cueillette se plaçaient au milieu du mois de juillet, ça restait une tâche longue et fatigante à laquelle peu de paysans étaient pressés de participer. Lors de sa première année à travailler sur les terres de la famille Pomeroy, Grunlek avait préféré récolter les pommes de terre qu'il avait apprit à bien connaître au fil de sa vie dans la ferme. Mieux valait un démon connu, comme il l'avait lui-même, un sourire en coin venant étirer ses lèvres à la tournure de phrase. Cette année, rafraîchi par sa première récolte, il avait décidé de tenter la récolte des fruits du verger.
Le début de l'automne était doux et clair, l'été encore trop proche pour que le gris humide de la saison s'installe vraiment dans le sud du Cratère. Les pommiers avaient beau n'offrir qu'un pauvre abris aux rayons du soleil, la chaleur était parfaitement supportable et le travail, si quelque-peu pénible, était surtout mécanique. Les quelques fermiers qui s'attelaient à la récolte travaillaient dans un silence confortable, seulement brisé par les rares et brefs échanges entre Nora et l'un de ses subordonnés. La femme était accompagné de son fils aîné, le reste de sa progéniture ayant amené les plus jeunes enfants de la ferme cueillir des mûres, et lui faisait porter leurs deux paniers sans aucun remords. Quelle utilité avait ses enfants si elle ne pouvait pas se décharger de ce genre de poids sur eux ? Elle était trop vieille pour tout porter elle-même.
L'après-midi avait commencé de la même façon, dans un silence tranquille et la répétition mécanique de la récolte, quand le premier cri se fit entendre. Le hurlement, trop aigu pour avoir été poussé par la voix d'un adulte, venait du bâtiment principal et tous se figèrent, stupéfaits, à son entente. Tous sauf Grunlek qui, à la seconde où le son leur était parvenu, avait lâché son panier plein de pommes pour bondir vers la ferme. Il fut vite suivit par Nora (décidément trop vieille pour ses conneries) qui mourait avant de laisser un combat pour son domaine se dérouler sans elle. Le reste des fermiers leur emboîtèrent le pas, la même détermination dans leur regard. La scène qui les attendait avait beau être plutôt prévisible, elle n'en fut pas moins choquante à voir.
Une demi-dizaine d'hommes en armures sombres et dépareillées tentaient de maîtriser les enfants qui se débattaient comme si ils étaient possédés. Les bandits, car ils ne pouvaient rien être d'autres, se désintéressèrent des plus jeunes en voyant sortir Nora du couvert des arbres.
« Ah, la maîtresse des lieux ! Madame, j'ai l'espoir que vous aurez l'amabilité de nous montrer le chemin droit vers votre coffre, » salua l'apparent chef de la bande avec une fausse révérence, sa hache fermement serrée dans sa main gauche.
« D'après mon expérience, on ne fait pas la révérence armé, cher monsieur. »
Le chef se redressa, son regard sombre fixé sur Grunlek qui venait de s'exprimer. Son sourire se fit moqueur, voir dédaigneux, et il leva sa hache comme pour le lui la montrer.
« C'est vrai que ce n'est pas une arme que l'on croiserait à un dîner mondain de la bourgeoisie. Mais, demi-homme, tu admettras que mes compagnons et moi sommes tout aussi capable de vous soulager de vos richesses que le sont les nobles ! » Il avait un sourire aimable qui n'atteignait pas ses yeux froids. Il regardait les fermiers comme si il se demandait sur lequel il devrait lâcher les chiens qu'il appelait compagnons en premier. Grunlek soupira et marmonna dans sa barbe, « J'en ai terriblement marre de me faire traiter de 'demi-homme'. A ce point, ce n'est plus insultant, c'est juste répétitif. »
Puis, plus haut, en retroussant la manche de son bras mécanique, « Mon cher monsieur, permettez-moi je vous montrer comme un demi-homme fait la révérence ! »
Et sur ces mots, il s'inclina, laissant à Nora l'occasion de lancer une pomme sur le bandit. Il se la prit en pleine poire et recula avec un juron. La brève distraction fut largement suffisante pour le nain de se rapprocher de lui et quand le malfrat fit mine de se relever, il lui donna un violent coup de poing en acier dans l'entre-jambe, l'envoyant à genoux au sol. Il lui asséna un second coup à la tempe pour la bonne mesure et se tourna vers les trois autres au sol. L'un d'eux tenait toujours un enfant dans son emprise mais les deux autres les avaient laissé partir pour sortir leur arme. Il leva son bras et un carreau en sortit pour fuser droit dans le genou de l'un des deux bandits ayant les mains libres. Le sifflement du projectile se mêla à celui du nain et le cri de douleur de sa victime fut définitivement plus bruyant que son appel discret, mais Nora entendit le craquement distinctif de la porte de la grange comme si elle était juste à côté. Pas parce que c'était un bruit particulièrement fort, non, mais parce qu'elle savait ce qu'il se passait quand son camarade sifflait ainsi.
L'homme tenant encore l'un des enfants en otage poussa une exclamation de surprise et de douleur mêlées quand les crocs d'Eden vinrent se planter dans son mollet. La bête était peut-être vieille mais elle avait encore les dents et la mâchoire d'un chien sauvage et, comme une louve, protégeait les jeunes quoi qu'il arrive. Si c'était habituellement les agneaux qui recevait cette attention sans faille, les petits humains semblaient aussi rentrer dans son champs de protection. Nora sourit en voyant l'animal tirer sur la jambe qu'elle tenait jusqu'à ce que sa proie trébuche et s'écroule au sol avec un hoquet de douleur, agitant les jambes en tout sens dans l'espoir de frapper son attaquant.
Le crissement de l'acier contre l'acier ramena le regard de la fermière sur Grunlek qui avait paré un coup de cimeterre avec sa prothèse. De son autre main, il saisit le col de son adversaire et l'attira vers lui, le rencontrant à mi-chemin d'un violent coup de crâne qui envoya le bandit en arrière comme si il avait été frappé par un bélier. Un coup de coude dans le plexus solaire l'acheva définitivement et il ne se releva pas du sol.
Grunlek se redressa, chassant la poussière de ses vêtements, et sursauta quand un violent B*** retentit derrière lui. En se retournant, il vit un cinquième malfrat lâcher son arme, chanceler, et se prendre un deuxième coup de pelle sur le crâne qui l'envoya dans les choux pour de bon. Nora renifla dédaigneusement et rendit son outil à un homme stupéfait à sa droite.
« Ça, maître nain, c'était du travail rapide, » siffla-t-elle, impressionnée, en regardant les cinq bandits écroulés au sol, tous inconscient sauf pour celui qu'Eden était en train de chasser autour de la cour.
« J'ai eu de l'entraînement, » répondit-il avec un haussement de sourcil. « Et je déteste quand les gens viennent me déranger le jour de mon anniversaire. »
Grunlek était et resterait probablement à jamais un mystère aux yeux de ceux avec qui il travaillait mais pour Nora, la chose se résumait en quelques mots : il était un nain, ça excusait donc forcément toutes les choses un peu hors du commun qu'il pouvait faire.
Le point positif à ne jamais avoir rencontré de membres d'une autre race avant était que, le jour où l'on en croise un particulièrement sympathique, il devient systématiquement le standard pour tout son peuple dans l'imaginaire collectif. Et n'importe quelle race serait extatique d'avoir Grunlek Von Krayn comme standard.
