RETOUR A TEVINTER - PART. 1
C'était la quatrième lettre que Dorian recevait de Tevinter. Deux de son père, une d'un ancien camarade du cercle académique où il avait fait son apprentissage, et une, pour le moins inattendue, de Rilenus. Et toutes étaient de mauvais augure, exprimant à chaque fois des suspicions sur une corruption massive au Magisterium. Alors qu'il affrontait plusieurs refus durant sa tentative de mise en place de nouvelles constitutions de loi, l'Archonte se retrouva face à une majorité de votes contre lui parmi les magisters. Il maintint cependant un nouveau vote, puis un nouveau, et au fur et à mesure, ses opposants commençaient à changer d'avis, et parfois de manière très inattendue. Dorian grinça des dents, tout cela puait la manipulation d'esprit et donc, par défaut, la magie du sang.
Il ne pouvait plus faire l'autruche et se cacher à Fort Céleste. Il devait retourner dans son pays, tenter quelque chose, empêcher que Tevinter ne devienne la nouvelle cible de l'Inquisition à cause d'un fou ayant corrompu tout le monde en écrasant leurs pensées. Il réfléchit alors à quitter ses amis de Fort Céleste pour partir rejoindre sa patrie et y mettre autant d'ordre qu'il le pourrait en s'inspirant de sa meilleure amie, l'Inquisitrice, et de la volonté sans faille de cette dernière. Il avait tout d'abord une terrible envie de quasiment renverser le Magisterium, puis il pensa à Iron Bull. Voilà bien quelqu'un qu'il n'avait pas envie de quitter. Mais il n'avait pas le choix, il devait retourner chez lui, et sans doute que cela se passerait mieux si le Qunari ne le suivait pas là-bas. Il serait plus libre de manœuvrer dans la société de Tevinter à sa guise et sans se faire repérer trop rapidement. De plus, cela ne serait pas simple non plus pour Iron Bull lui-même de se retrouver à Tevinter, et cela, même en étant un Tal-Vashoff. Seulement, connaissant les manipulations politiques, sociales et sentimentales qui se jouaient en haute société à Tevinter, Dorian savait très bien qu'il lui faudrait parfois se mouiller plus qu'il n'en avait l'envie afin d'obtenir ce qu'il voulait et retourner la mentalité du Magisterium. Le jeune mage soupira. Il savait bien ce qu'il devait faire, mais il n'en avait aucune envie et il ne savait même pas comment il pourrait venir sur ce sujet avec son amant. Afin de se donner déjà du courage, il alla en parler avec l'Inquisitrice:
-Je comprend que tu veuilles retourner là-bas… ça m'embête de te voir partir, par contre, tu vas me manquer.
-Bien entendu. Et tu vas me manquer également. Mais vu la situation, je crains que cela ne devienne impossible à retourner si personne ne réagit.
-Je suis avec toi, ne t'en fais pas. Si tu as besoin du moindre soutien, n'hésite pas à m'écrire ou à m'avertir de n'importe quelle manière que cela soit.
-Promis. Merci.
Elle l'enlaça fortement, puis le laissa s'en aller en direction de Iron Bull. Dorian n'entra pas dans la taverne, il resta sur le pas de la porte, hésitant. Mais le guerrier le remarqua et fronça les sourcils, comprenant rapidement que quelque chose n'allait pas. Il abandonna alors son verre pour le rejoindre:
-Hey… quelque chose ne va pas, Kadan ?
-J'aurais besoin de te parler… c'est au sujet des lettres que j'ai reçues dernièrement…
-Ah… j'avais déjà remarqué qu'elles semblaient te préoccuper.
-Je suis désolé de ne pas t'en avoir parlé plus tôt, mais…
-Tu es prêt à m'en parler maintenant ?
Dorian leva un sourcil, puis eut un sourire en coin. Bull avait juste attendu patiemment qu'il puisse trouver la force de lui en parler. Jamais personne n'avait eu envers lui ne serait-ce qu'un centième de l'égard que possédait son amant envers lui. Mais ça ne rendait les choses que plus difficiles.
-Oui… il le faut. Allons dans un endroit plus calme, tu veux ?
Bull hocha la tête et le suivit plus loin, sur les remparts où ils seraient au calme. Dorian prit une grande inspiration et commença:
-Ce sont des lettres de Tevinter…
-Ton père ?
-Entre autres… Il semblerait que ce soit de pire en pire au Magisterium… et donc, à Tevinter.
-C'est aussi mauvais que ça ?
-Oui… pour que mon père me contacte deux fois, c'est déjà qu'il sait qu'il y a des choses là-bas qui sont hors de contrôle. Et il est trop impliqué en tant que Magister pour enquêter concrètement.
-Je vois…
-Il faut que j'y retourne… le plus tôt possible.
-Je viens avec toi.
Le mage sentit son coeur se serrer. Il savait que Bull lui dirait ça, mais il avait espéré que ce n'aurait pas été le cas et qu'il n'aurait pas eu besoin de refuser.
-Bull… Amatus… non… je… il vaut mieux que tu ne m'accompagnes pas.
-On peut trouver quelque chose !
-Oh, je sais que tu rêverais de devenir mon esclave personnel, mais…
Bull eut un petit rire moqueur qui tira un sourire en coin à Dorian.
-Je suis désolé… premièrement, c'est quelque chose que je dois faire par moi-même, et deuxièmement, être ensemble là-bas, ce ne serait pas productif…
-Alors quoi ? Tu t'en vas pour combien de temps ?
-C'est bien le problème… je n'en sais rien… peut-être quelques mois… peut-être quelques années… peut-être même que je ne pourrais jamais plus quitter le pays…
-Attends une seconde !
-Laisse-moi finir !
-Je ne t'en parle pas de gaité de coeur, crois-moi… mais… je ne sais pas ce qu'il va se passer une fois que je serais là-bas… et je ne veux pas… que notre liaison interfère dans mes projets pour Tevinter.
-C'est à dire… ?
-… je pense que… qu'il vaut mieux…
C'était si difficile de le dire. Il n'avait tellement pas envie que ça se passe ainsi. Il aurait voulu continuer à combattre avec Bull et l'Inquisitrice, se faire embêter par la Charge et par Sera, boire du bon vin avec Vivienne, s'entraîner avec Cassandra, jouer aux échecs avec le commandant et à la Grâce perfide avec Varric. Toutes ses petites choses qu'il adorait tant à Fort Céleste. Et tout comme la première fois qu'il s'était laissé allé dans les bras du Iron Bull, il aurait rêvé passer sa vie dans son lit. Mais les enjeux étaient trop importants à Tevinter et il ne pouvait pas laisser sa patrie ainsi. Cela surpassait toutes ses propres égoïstes envies. Il ferma les yeux fortement avant de terminer sa phrase:
-Il vaut mieux qu'on se sépare pour mon départ.
Bull eut un moment de silence qui ficha des pointes douloureuses dans la poitrine du mage. Puis il lui demanda:
-Alors c'est terminé ?
Pourquoi rendait-il les choses aussi difficiles ? Jusqu'à présent, Bull avait toujours tout fait pour offrir de la facilité à Dorian, mais pas cette fois-ci apparemment.
-… c'est… ce qu'il faut… articula difficilement l'Altus.
Comme Bull n'en ajoutait pas, le mage se sentit obligé de continuer, peut-être plus pour se convaincre lui-même:
-Je ne sais pas ce que je serais amené à faire là-bas, et je ne sais pas non plus combien de temps je devrais rester. Et s'il devait m'arriver quelque chose ou que je sois obligé de prendre certaines dispositions désagréables, je préfère que nous en restions là maintenant. Ainsi, ni toi, ni moi n'en serions affectés outre mesure.
Bull avait envie de lui lancer: « À part maintenant », mais il lui avait déjà rendu les choses trop dures. Il ne put cependant retenir un soupire dépité. Dorian sentit une fissure s'insinuer dans son esprit et il ne put retenir:
-Je… je suis désolé…
-Tu fais ce que tu penses être le mieux…
-… Bull…
-Très bien. Si c'est ce qu'il faut pour que tu partes l'esprit tranquille, c'est ce qui est fait.
Et Iron Bull tourna les talons pour s'en aller. Dorian resta sur sa fin. Qu'est-ce qu'il avait espéré ? Une dernière nuit avant son départ ? Un baiser ? Impossible. Il savait qu'il l'avait blessé, ou, tout du moins, déçu assez pour qu'il s'en aille sans autre cérémonie. Mais ça lui laissait un arrière goût amère et terriblement douloureux. Il jura en tevene et s'en alla dans l'autre direction.
Impossible de dormir pour aucun des deux. Dorian prépara alors ses affaires pour partir le plus vite possible. Rester plus longtemps ne ferait que lui rappeler qu'il n'a plus la possibilité d'aller vers son… ex ? Le mage serra les dents et les poings en regardant son sac de voyage rempli. Allez. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer, puis ça ira. Il aurait bien d'autres choses à penser une fois rentré à Tevinter. Il serait assez occupé pour ne plus penser à lui… à ses mains sur sa peau, ses lèvres contre les siennes, ses doigts caressants, sa langue le long de son… Dorian secoua la tête. S'il commençait à y penser maintenant, il ne partirait jamais et abandonnerait tout directement.
Iron Bull comprenait, il savait pourquoi le mage avait pris cette décision, mais ça ne lui plaisait pas, ça ne lui allait pas. Il n'avait pas envie de tirer un trait sur Dorian. Il regrettait de lui avoir tourné le dos comme ça, mais il avait été tellement frustré sur l'instant qu'il avait préféré ne pas détruire une partie du mur de Fort Céleste et juste s'éloigner. Demain, il faudrait réussir à laisser partir le mage et ça n'allait pas être une partie de plaisir.
Alors que Dorian faisait ses adieux à tous ses amis, Iron Bull resta en retrait. Le mage le vit du coin de l'oeil en partant, et ne sut s'il lui était gré de ne pas avoir rendu l'adieu plus compliqué qu'il ne l'était déjà, ou s'il était frustré de ne pas avoir pu lui dire à quel point ce n'était pas par plaisir qu'il partait ainsi. Dans tous les cas, c'était trop tard pour revenir en arrière. Il fallait qu'il se rende à Tevinter le plus rapidement possible pour voir de ses yeux et comprendre ce qu'il se passait là-bas, reconnaître ceux qu'il pouvait considérer comme les « bons » et ceux dont il fallait à tout prix se méfier, voir éliminer. L'Inquisitrice vit que Bull s'en allait dans l'autre sens sans même avoir parlé à Dorian et fronça les sourcils, se dirigeant vers lui.
-Hey ? … il y a un soucis avec le départ de Dorian.
-Non, je sais pourquoi il s'en va.
-Alors quoi ?
-On s'est séparé avant qu'il ne s'en aille.
-Hein? mais…
-C'était son choix.
-Et tu as accepté ça ?
-… oui, mais non.
La jeune femme eut un petit soupir:
-Un choix compréhensible, mais frustrant, c'est ça ?
-Oui, je crois que ça ne résume pas si mal.
-Je suis désolée. Si jamais tu as besoin de quoi que ce soit…
-Merci. ça ira.
En disant ces mots, il sentait au fond que ça n'irait pas si facilement. Pour la première fois depuis longtemps, Iron Bull se sentait démuni. Vide. Triste ? Peut-être bien aussi. Difficile d'accepter cette émotion-ci. Il enleva sa moitié de dent de dragon et la serra dans sa main. Non. Il la garderait, qu'importe.
Durant son voyage, Dorian se surprit à ouvrir plusieurs fois l'écrin qui contenait sa propre partie de dents de dragon. Il n'arrivait pas à ne pas penser à lui. Et il regrettait de ne pas l'avoir à ses côtés au moins encore pour le voyage. Mais il n'aurait pas pu lui demander ça. Pas après leur discussion. Dorian s'installa plus confortablement dans sa calèche et ferma les yeux, laissant ses douloureuses émotions faire leur travail en silence.
