RÉSUME DU CHAPITRE PRÉCÉDANT :

Après les événements du "Secret de La Licorne", une expédition est montée dans le but de retrouver le vaisseau prestigieux de l'ancêtre du capitaine Haddock, ainsi le reste du trésor reposant au fond de l'océan.

Deux jours avant le départ du Sirius, Cannelle Dupré, une jeune journaliste travaillant au National Géographique, se présente à Moulinsart pour rencontrer le Capitaine. Ors ce dernier est absent, et, soucieux de bien accomplir son devoir de majordome, Nestor lui indique donc où le Capitaine réside jusqu'au départ de l'expédition.

Le jour J. Tintin et Haddock voient débarquer non seulement, le professeur Tournesol, rencontré la veille qui voulait leur présenter l'une de ses inventions, mais aussi les Dupont et Dupond, porteurs d'une bien mauvaise nouvelle : La Némésis de Haddock, Sakahrine Ivanovitch, descendant de Rackham le Rouge s'est échappé de prison. Les deux policiers ont donc été envoyés, bon grès-mal grès, en guise de protection contre d'éventuelles représailles.

Lorsque tout semble finalement rentrer dans l'ordre, Cannelle Dupré fait irruption, manquant de les heurter à moto lors de son entrée fracassante sur les docks. La jeune femme souhaite se joindre à l'expédition. Ors, Haddock refuse net, décrétant qu'un seul journaliste suffit pour couvrir l'expédition.

Mais la jeune femme a de la ressource et parvient néanmoins à s'incruster, au grand damne du capitaine qui s'en aperçoit que trop tard -le bateau s'éloignant du quai- et qui est donc forcé d'accepter sa présence

Le voyage promet donc d'être haut en couleur.

REMERCIEMENTS :

Merci à Melior, Oanah et Tigerlillyth pour leur reviews


TINTIN ET LE TRÉSOR DE RACKHAM LE ROUGE

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

CHAPITRE II

Les premiers jours en mer se passèrent sans encombre. La météo était clémente et offrait une bonne visibilité sur le large. Le soleil était lui-même de la partie et nombreux furent ceux qui remontèrent leurs manches pour bénéficier de ses caresses. Au risque d'attraper des coups de soleil, car la réverbération de l'astre soleil en pleine mer était plus agressive que sur terre. Paradoxalement, les nuits étaient glaciales. Et dés que les premières brises du soir se faisaient sentir, tout le monde commençait à se couvrir, et la nuit, à rajouter des couvertures en plus.

Des changements de températures diamétralement opposées, qui n'entachaient cependant en rien la bonne humeur générale.

Car tous avaient en tête le but de leur voyage, se plaisant à imaginer ce qu'ils allaient bientôt découvrir. Et pour chacun, c'était comme retomber en enfance, à rêver de ces prestigieux galions aux cargaisons précieuses, qui voguaient avec panache sur l'océan déchaîné. Et les récits qu'offrait le Capitaine Haddock à chaque repas du soir, agrémentait ces fantasme de singulières pépites d'aventures : pirates, batailles où se mêlaient la poudre à canon et le crissement des épées. Des récits dignes de leur aventure, de cette fabuleuse chasse au trésor.

Néanmoins, seul bémol dans cette ambiance fiévreuse, était la mauvaise humeur constante du dît capitaine lorsque l'on venait à lui parler d'une certaine passagère.

Car si Cannelle Dupré s'était montrée le premier jour, effrontée, elle avait pourtant tenu parole les jours suivants, en l'évitant au maximum. Un comportement qui avait grandement surpris le vieux marin, lui qui penserait au contraire que la jeune femme profiterait de sa position pour le narguer par sa présence.

Mais les premiers jours en mer passant, et ne voyant qu'aucun affrontement n'avait eut lieu, Haddock avait peu à peu sentit un certain agacement apparaître.

Étrange paradoxe, diraient certains.

Certes, il était satisfait qu'elle ne marche pas sur les plates bandes, mais le comportement de la jeune femme était d'une totale indifférence vis-à-vis de sa personne, alors qu'avec le reste du personnel ainsi qu'avec les deux policiers qui avaient fait sa connaissance et Tintin, tout se passait bien.

Et le peu d'échange qu'il parvenait à obtenir d'elle, les rares fois où ils se croisaient sur le navire, n'était qu'un simple regard indifférent, le faisant se sentir presque invisible, voire indésirable, qui finissait toujours pas le rendre hors de lui. De quel droit cette petite péronnelle se permettait de le mettre à mal à l'aise sur son propre navire ?

Il avait alors demandé à Tintin, d'intercéder en sa faveur, mais la jeune femme était restée intraitable. Il ne voulait pas l'avoir dans ses plates bandes ? Et bien, elle se pliait à ses exigences !

« Reconnaissez que vous y allez un peu fort ! » insista Tintin, poings sur les hanches.

Cannelle sourit. Assise à cheval sur l'un des bancs d'un canot de sauvetage dans lequel elle avait prit l'habitude de travailler tout en profitant de la vue du large, elle désigna les feuilles éparpillées au plancher sous ses pieds.

« Tintin, vous voyez bien que je suis occupée !

- Oui, je le vois bien ! Mais ce n'est pas la peine de faire diversion à ce sujet ! Le capitaine souhaiterait vous changiez de comportement à son égard…

- Mais, je ne fais qu'obéir à sa demande ! Se défendit Cannelle en fronçant les sourcils. Ce n'est quand même pas ma faute si cet homme est susceptible ! »

A cette déclaration, Tintin leva les yeux au ciel. Sacrebleu, ils étaient aussi bornés l'un que l'autre !

« Ecoutez, cessez de l'ignorer à tout bout de champs ! fit-il durement. Et essayez l'un comme l'autre, d'avoir au moins des rapports civilisés ! L'humeur du capitaine commence à peser sur l'équipage. Et la mienne également ! Il ne cesse de venir se plaindre à votre sujet, dés que vous passez devant lui sans même lui adresser le moindre mot ! »

Une moue sceptique se dessina sur le visage de la jeune femme, puis après quelques secondes de réflexion, elle soupira.

« Très bien, annonça-t-elle. J'essayerai de faire attention ! D'être aimable ! »

Tintin hocha la tête, et Cannelle reporta alors son attention sur ses notes. Avisant les nombreuses feuilles qui tapissaient le fond du canot, le jeune reporter s'accouda au rebord, soudainement intéressé. Il n'avait pas encore eut l'occasion de s'intéresser au travail de la jeune femme.

« Sur quoi travaillez-vous ?

- Oh, pas grand-chose d'intéressant malheureusement, répondit Cannelle dans un soupir. Ce sont toutes mes notes sur les différents navires qui circulaient, en plus de La Licorne, pour le compte du pouvoir royale. Ils sont au moins une dizaine et j'essaye de faire une synthèse les rassemblant. Ils n'ont rien d'aussi prestigieux que La Licorne, mais contrairement à elle, eux au moins, n'ont pas été coulés et ont été vite oubliés lorsque les accords commerciaux ont cessés.

- Vous essayez donc de les ressusciter ? »

Cannelle hocha la tête et fouillant parmi toute ses notes, sortit une pochette avec de nombreuses photos de gravure et de représentations des différents bâtiments sur lesquelles elle travaillait.

« Oui, expliqua-t-elle. Car voyez vous, tous ces navire, La Licorne comprise, étaient commandés par des hommes d'élites. Le chevalier François de Haddock faisait en réalité partit du fleuron de la garde maritime royale, chargée de transporter les trésors royaux et autres marchandises de valeur…. »

Tintin hocha la tête à ses explications, sortant une à une les différentes gravures des navires. Il ne s'était jamais vraiment intéressé à la période entourant La Licorne. Il fallait dire qu'il n'avait pas prit le temps d'y jeter un coup d'œil, trop occupé à courir après les différentes répliques des maquettes et à résoudre les mystères de l'énigme du chevalier Haddock, qui avait hanté pendant de nombreuse années ses descendants. Il s'était fait un devoir de donner un coup de main au capitaine, lui-même saisit par cette fabuleuse course au trésor, et maintenant qu'il voyait l'étendue des recherches de la jeune femme, il réalisa qu'il venait de rater une sacrée histoire.

La licorne en valait une, il était certain, de par son destin hors norme, mais ce que Cannelle lui présentait, pourrait éclairer une partie de l'histoire, dépoussiérant les noms d'hommes illustres et les faire sortir de l'oubli.

« Je ne vois que sept navire différents, constata soudainement Tintin. Vous disiez qu'il y en avait dix ?

- Oui, les trois autres étaient en réalité des leurres, expliqua Cannelle. Ils faisaient diversions, ou bien servaient quelques fois d'escortes dissuasives. Ils étaient particulièrement bien armés… »

Elle se pencha et fouilla à nouveau dans ses notes.

« Ah, en voila un ! Il s'agit du Trident. J'ai dessinée ce que ça devait être, d'après les rares descriptions que j'ai trouvé à son sujet… »

Elle lui présenta un croquis d'un galion lourdement armé, pourvu de non de deux rangées de canon, mais trois, chose qui impressionna grandement Tintin.

« La Licorne possédait deux rangées de canons…

- Et oui, et vous imaginez la quantité de poudre qu'il fallait pour faire marcher tout cet attirail ? fit Cannelle dans un sourire. Et je vais ajouter une chose dont je suis quasi certaine, mais que personne n'a jusque là confirmée…

- C'est-à-dire ? demanda Tintin, suspendu à ses lèvres.

- Hé bien, je suis certaine que les équipages à bords de ces trois navires étaient tous des repris de justices, condamnés à de très lourdes peines, voire pour certains la peine capitale. Les attaques de pirates se faisant fréquentes, ils servaient ainsi de chaires à canon pour défendre les navires royaux...

- Mais c'est horrible !

- Oui. Mais il ne faut pas oublier le contexte de l'époque, car il faut se rappeler, qu'en Europe c'était une période en proie à la guerre et aux jeux politiques. De même que pour la possession des colonies, que ce soit en Amérique ou en Asie. Les « pirates » étaient parfois des « voisins » qui n'avaient pas forcément les mêmes allégeances que nous…Je vous laisse donc imaginer le tableau….

- Tout à fait, acquiesça Tintin dans un léger sourire. Et donc, votre théorie….

-Oui, selon moi, l'équipage de ces trois navires, Le Trident, que vous voyez là, ainsi que les deux autres, L'Admirable et le Foudroyant, étaient des repris de justices, et qu'une fois leurs peines terminées- selon les condamnations et s'ils étaient toujours vivants bien sûre- ils avaient la possibilité d'intégrer la Marine en tant qu'officiers.

- Vraiment ? S'étonna Tintin en reposant le croquis.

- Oui. Mais en réalité, très peu y sont entrés. Moins de dix pour cent. La majorité des hommes mourrait au cours de leurs peines. Soit lors de combats, soit à cause d'infections ou d'épidémies, ainsi qu'au manque d'hygiène….Il ne faisait vraiment pas bon vivre sur un navire à cette époque là », ajouta Cannelle sombrement.

Effectivement, elle n'avait pas tord, pensa le jeune reporter.

« Et bien en tout cas, je dois dire que je suis impressionné par vos recherches. Moi-même, je n'aurais pas fait mieux. Il vous a fallu combien pour rassembler tout ceci ? »

Un sourire énigmatique se dessina sur les lèvres de la jeune femme.

« Toute une vie, répondit-elle simplement. J'ai toujours aimé la mer. Saviez vous, que là d'où je viens – je viens des Antilles- précisa-t-elle, il y a quelques épaves, datant des empires coloniaux, dans lesquelles, petite, j'aimais plonger en apnée ?

- Tiens donc ? fit Tintin avec amusement. Et vous y avez découvert des trésors ? »

Cannelle sourit et porta une main à son cou, autour duquel trônait une croix en bois, noirci et lustrée par le temps, pas plus grande qu'une phalange.

« J'ai trouvé ça, déclara-t-elle en désignant le pendentif. J'avais douze ans et j'ai faillis y passer à coté. C'est une raie qui m'a aidé à la découvrir. Je me suis approchée, et effrayée, la pauvre bête a déguerpit, soulevant un nuage de poussière…

- Et sous le sable, vous l'avez vue, termina le jeune homme. C'est une jolie histoire. Vous avez découvert d'autres choses parmi ces épaves ?

- Non. Depuis le temps, elles ont été toutes visitées… »

Sur ces paroles, la jeune femme replongea dans ses papiers et Tintin en profita pour l'observer plus attentivement. La tête légèrement penchée sur le coté, sa chevelure noire avait glissé dans le vide, révélant la peau ambrée de sa nuque.

Suivant les douces lignes de la mâchoire, le reporter admira alors les traits fins de la jeune femme, notant qu'elle avait le nez droit et les lèvres fines, traits non caractéristique des Antilles mais plutôt propices aux européens. Sans être raciale, le jeune homme se demanda si la jeune femme était originaire d'une lignée métisse, car après tout, en Antilles tout comme en Réunion, les ethnies étaient différentes, les blancs se mélangeant parfois aux noirs.

Sentant qu'il l'observait, un léger sourire se dessina sur les lèvres de Cannelle, et lorsqu'elle leva finalement ses yeux bleu, un bleu très vif, presque électrique, bien loin du marron profond presque noir auxquels les gens de sa race étaient habitués, elle se redressa et son sourire s'élargissant d'une façon qu'il trouva absolument charmante. Sans doute due aux légères fossettes.

« Vous comptez prendre racine ? demanda-t-elle.

- Pas vraiment non ! » Répondit Tintin, en rougissant soudainement.

Il jeta un coup d'œil à Milou, dont il avait comme juste à cet instant, oublier la présence et l'interpella.

« Je crois que je ferais mieux d'y aller, qu'en penses-tu Milou ? »

Le petit chien qui s'était finalement couché à l'ombre du canot émit un court bâillement, et se redressa, aboyant d'un ton affirmatif. Non pas que la discutions des deux humains l'ait ennuyé mais rester là à attendre, alors qu'il y avait tant de chose à voir sur ce navire, l'agaçait quelque peu. Fini de batifoler voyons !

Avisant la queue du petit chien qui ne cessait de s'agiter, Cannelle pouffa.

« On dirait bien qu'il est pressé ! »

- Oui, ce brave Milou aime beaucoup se promener, répondit Tintin en se penchant pour caresser la tête de son ami à quatre pattes. Et nous y allons de ce pas !

- Et bien, bonne promenade Tintin ! »

Le jeune homme lui fit un signe de main et s'éloigna alors avec le petit chien, mettant fin à cet agréable entretient.


Les jours qui suivirent leur discussion furent finalement pires que les précédents. Car désormais, chaque fois que le Capitaine Hadock et Cannelle Dupré avaient le malheur de se croiser sur le pont, cela finissait toujours en éclats de voix stridents qui résonnaient à travers tout le navire.

Personne ne savait qui avait commencé, ni pourquoi, mais les conséquences étaient tels, qu'il était désormais impossible de demander quoique ce soit au capitaine, lors de ces éclats de colère, à moins de vouloir finir par-dessus bord. Chose, qu'avaient constaté malgré eux les pauvres Dupont et Dupond qui, alertés par les cris, avaient eut le malheur de vouloir savoir ce qui s'était passé. Ils n'avaient été épargnés que grâce à l'intervention providentielle de Tintin. Quand à Cannelle, à la sortie de ces disputes routinières, la jeune femme s'enfermait dans un mutisme dont il était impossible de la déloger, foudroyant quiconque du regard, qui osait s'approcher d'elle et la déranger.

Néanmoins et fort heureusement, les repas au mess, étaient épargnés de tout conflits, les deux protagonistes, s'étant arrangés d'un accord mutuelle de ne jamais y assister en même temps, sous peine de provoquer un esclandre. Et ainsi, un soir sur deux, l'un mangeait en solitaire dans sa cabine, tandis que l'autre se mêlait au reste de l'équipage.

Cela offrait ainsi à l'équipage un peu de répit, et la possibilité de discuter librement sur le comportement des concernés, les surnommant « le vieux couple », surnom auxquelles Cannelle riait de bon cœur lorsque Tintin venait le lui rapporter, ou bien lorsqu'elle était à table avec eux. Mais curieusement, personne ne pipait mots, lorsque le capitaine Hadock les honorait de sa présence, néanmoins joyeuse par sa nature de bon vivant. De peur sans doute, de le mettre à nouveau en colère.

Lorsqu'il n'y avait aucun conflits, la jeune femme était soit plongée dans son travail, assise dans sa barque, s'attirant sans y faire attention quelques regards admiratifs de l'équipage, soit au calme dans sa cabine où ne l'en voyait plus sortir de la journée, oubliant même parfois de venir manger le midi.

La première fois, qu'elle avait été absente, Tintin s'était rendu à sa cabine et après avoir frappé poliment, avait ouvert la porte, découvrant la cabine dans un état tel, qu'il avait émit un mouvement de recul. Non pas que l'état de la cabine était dans un état déplorable, mais c'était plutôt le fouillis et les montagnes de calepins, de coupures de presse et feuilles scotchées aux murs, qui l'avait surpris au plus haut point. Cannelle, quand à elle était assise au pied du lit, un stylo coincé contre l'oreille et feuilletant un livre d'un air passablement agacée, lui disant qu'elle ne viendrait pas manger.

« Ma parole, mais vous êtes un véritable bourreau de travail ! » s'exclama Tintin.

Un hochement de tête, signe qu'elle l'avait vaguement entendu, et le jeune reporter la laissa alors. Il avait l'habitude de prendre parfois plaisir à la surprendre et à lui tenir compagnie, apprenant à la cerner, mais c'était là une nouvelle facette qu'il découvrait d'elle. Si lui, était pointilleux sur son travail, elle, en était complètement maniaque !

Néanmoins, en dépit du sérieux presque maladif que mettait la jeune femme à travailler sans relâche, une complicité s'instaura entre eux, au plus grand déplaisir d'Haddock qui ne pouvait s'empêcher de froncer les sourcils chaque fois qu'il apercevait les deux journalistes rirent aux éclats, et débattre vivement sur de nombreux sujets.

Ainsi dans cette ambiance qui promettait bon nombres de surprises, il en arriva une, auxquelles pourtant personne ne s'y était préparé.


C'était au onzième jour de navigation, alors que tout le monde était occupé aux taches quotidiennes.

Tintin observait l'horizon, assit aux cotés de Cannelle qui pour une fois, s'amusait à dessiner son portrait, en souriant d'un air malicieux, tandis que Dupond et Dupont étaient occupés avec quelques matelots à lessiver le pont.

La capitaine Hadock, quand à lui, sortait tout juste de sa cabine lorsque soudain, Brandon, le cuistot du navire apparu.

« Capitaine, annonça-t-il d'un air désappointé. On m'a volé une boite de biscuit et un poulet !

- Comment ?! s'écria le marin. Un voleur à bord !? Oh le glouton ! Le gourmand ! Le bois sans soif !

- Que se passe-t-il capitaine ? demanda Tintin, alerté par les cris.

- Quelqu'un a volé de la nourriture », expliqua Hadock.

Surprit, Tintin haussa les sourcils, tandis que Cannelle les rejoignit.

« On a un problème ? demanda la jeune femme, regardant tour à tour les trois hommes.

- Oui, affirma Tintin. Je pense que Milou a du voler de la nourriture…

- Milou ? s'exclama Cannelle. Mais…

- Oh pas si vite mon garçon ! interrompit Hadock sans un regard elle. Quand on accuse quelqu'un, il faut des preuves ! Qui vous dit que c'est lui ? »

Puis adjoignant le geste à la parole, il fouilla du regard les alentours à la recherche du petit chien blanc, mais ne le voyant nulle part, le capitaine l'appela alors de toute la force de ses poumons.

« MILOU, VIENS ICI ! »

Cannelle croisa les bras, un sourire moqueur se dessinant sur ses lèvres.

« Très pédagogique Capitaine ! Cela ne ressemble guère à votre leçon de morale !

- Oh vous, ne commencez pas ! »

Un éclair traversa les yeux bleus de la jeune femme, et sentant venir la joute verbale, Tintin s'interposa.

« Allons allons, nous avons un voleur à démasquer et le seul suspect que nous ayons, pour le moment c'est Milou. Je propose de le rechercher !

- Très bien, capitula Cannelle. Mais je suis convaincu qu'il n'y est pour rien ! »

Puis tournant les talons, elle descendit sur le pont. Les deux hommes entreprirent de la suivre, appelant Milou et finirent par se séparer.

Quelques minutes plus tard, Cannelle ayant fait le tour d'une chaloupe, esquissa un sourire, car confortablement affalé contre la rambarde et bien caché par cette dernière, Milou était consciencieusement appliqué à ronger ce qu'il restait d'une carcasse de poulet.

Apparemment elle s'était trompée sur l'innocence du petit chien, ce qui enchanterait surement le capitaine qui ne manquerait pas l'occasion de se moquer d'elle.

Puis levant les yeux, elle aperçut Tintin apparaître à l'autre bout d'un navire, et s'apprêtant à l'appeler pour lui faire part de sa découverte, elle fut brusquement interrompue par la voix aisément reconnaissable du Capitaine Hadock.

« Mille million de tonner de Brest !

- Que se passe-t-il encore ! s'exclama Tintin.

- Ce que j'aimerais bien savoir aussi », fit Cannelle qui l'avait rejoint en courant, décrétant que le cas de Milou pouvait bien attendre.

Puis se dirigeant vers la provenance du cri, ils entendirent de nouveau le capitaine Hadock :

« TINTIN !

- Cette fois ça a l'air urgent ! S'inquiéta la jeune femme.

- Capitaine ! »

Ils se mirent à courir, puis débouchant du coté tribord du navire, ils croisèrent aussitôt le capitaine, qui fuyait la cale. En les apercevant, le marin se retourna, le visage blême.

« Je...Je voulais prendre une bouteille de Whisky...Mais à la place, il…Il y a une machine infernale à bord...! ça va sauter !

- Une bombe ?! S'exclama Cannelle. Mais enfin, quel intérêt à poser une bombe sur ce navire ?

- Pas le temps d'y réfléchir ! cria Hadock. Il faut la désactiver avant de finir six pieds sous la mer ! »

Puis dans un gémissement apeuré, il les guida vers la cale et désigna d'un doigt tremblant l'une des caisses situées au fond de la pièce.

« Celle-ci… »

Tintin s'en approcha, suivit de la jeune femme.

« Au risque de me répéter, confia-t-elle à voix basse, je vois mal quelqu'un poser un engin explosif sur ce navire. Et puis quel en serait le motif ? »

Tintin la regarda.

« Je pense qu'il pourrait s'agir d'un règlement de compte…

- Un règlement de compte ? S'étonna Cannelle.

- Oui. Ivan Ivanovitch Sakahrine. Le capitaine et lui ont…

- Chut ! Taisez-vous ! S'alarma soudainement la jeune femme, le cœur battant. J'entends effectivement quelque chose. »

Et elle avait raison. Car un étrange bruit s'échappait de la caisse dont ils venaient tout juste d'approcher. Échangeant alors avec elle un regard soucieux, Tintin leva le couvercle de la caisse avec précaution.

De l'entrée, le capitaine Hadock, plus blême que jamais, les guettait attentivement.

« Attention, bafouilla-t-il. N'approchez pas !

- Qu'est ce que c'est que ça ? demanda Cannelle, avisant le contenue de la caisse. On dirait une espèce de console…

- Oui, murmura Tintin. Je vois les cadrans, mais… »

Il s'interrompit, examinant au plus prés l'étrange objet. Sur l'un des trois cadrans, le plus à droite une aiguille- la trotteuse à l'origine du tic tac- semblait dicter un compte à rebours, s'approchant de plus en plus de la grande aiguille.

Lorsque finalement elle l'atteignit, une alarme stridente retentit, faisant sursauter tout le monde, et provoquant hurlements et cris, à la fois de panique pour le capitaine Hadock qui se plaqua au sol, et de surprise pour Cannelle qui se boucha les oreilles.

Seul Tintin avait réussi à garder son sang froid.

« Bon sang, ce que j'ai horreur de ces sonneries, gémit la jeune femme en se massant les tempes.

- Vous avez raison, celle-ci était particulièrement puissante, fit Tintin. Puis se tournant vers l'entrée, il s'adressa à Haddock. Ce n'est pas une bombe capitaine !

- Vous en êtes sure ? » Demanda ce dernier en les rejoignant, méfiant.

Cannelle se pencha sur le reste du contenu, et en sortie une plaque de tôle, d'envergure de cinquante sur cinquante. L'avisant le capitaine fronça les sourcils.

« Mais qu'est ce que c'est alors ? demanda-t-il en se penchant également. Qu'est ce que cette caisse fait dans ma réserve ?! »

Tintin et Cannelle entreprirent d'en ouvrir deux autres.

« Capitaine, encore des tôles ! s'exclama avec étonnement le journaliste

- Et dans celle-ci aussi ! fit à son tour Cannelle.

- Enfer et damnation ! fulmina Haddock. Il n'y a plus une seule goutte de whisky à bord !... Ah! Si je tenais le misérable qui nous a joué ce tour, il passerait un mauvais quart-d'heure ! »

Fronçant les sourcils, Tintin fit le tour des caisses. Puis sur l'une d'elles, avisa la fiche technique de la machine infernale du professeur Tournesol.

« Capitaine ! regardez !

- Tonner de Brest !» s'exclama aussitôt le marin en apercevant le descriptif.

Puis avant que ses deux compagnons ne puissent ajouter quoi que soit, le Capitaine sortit de la cale à vive allure.

« Ouh que je tienne ce bachibouzouk ! S'exclama-t-il furieusement. Ce phénomène ! Je….OUHHHAAA ! »

Le capitaine glissa soudainement, et se retrouva la seconde d'après sur les fesses. Se massant la tête, il observa le sol et avisa que celui-ci était trempé. Et qu'une odeur reconnaissable entre toute semblait en émaner.

« Votre voleur de whiskys ne semble être bien loin... » fit Cannelle, confirmant ses pensées et désignant une bouteille qui était brisée, quelques mètres plus loin aux pieds d'une chaloupe.

Hadock se redressa, et ensembles ils s'approchèrent de l'embarcation. A leurs grandes surprises, des ronflements s'en échappèrent. Tintin et Hadock se regardèrent et entreprirent alors de détacher la barque. Avisant aussitôt son contenu, Cannelle éclata de rire:

« Je crois qu'on a trouvé le voleur de biscuit ! »

En effet, non seulement la boite de biscuit dérobée dans la cuisine se trouvait bel et bien là, mais il y avait également le professeur Tournesol, affalé dessus et s'en servant du mieux qu'il pouvait comme oreiller de fortune.

« TOURNESOL ! » tonna le capitaine.

Le cri fut si puissant, qu'il réveilla le vieil homme, nullement effrayé. Au contraire, celui-ci ôta son couvre chef et les salua, apparemment ravi de les voir.

« Bonjour Messieurs ! Oh merci de m'avoir réveillé, car à vrai dire j'ai très mal dormis et j'espère qu'à présent vous alliez me donner une cabine.

- UNE CABINE ?! cria le capitaine, oscillant entre le fait d'être totalement abasourdi de trouver le vieil homme ici, et furieux que tout ceci ne soit pas qu'un simple cauchemar. Mais je vais le jeter par-dessus bord ce crétin des Alpes ! Tu as entendu ?! Et puis mon whisky, misérable !... Qu'avez vous fait de mon whisky...!

- Mais il est à bord, naturellement !

- Il est bord ! ... Dieu soit loué ! s'exclama Haddock en joignant les mains, face à cette prière ex-causée.

- ... bien entendu, il est en pièces détachées...»

A ces mots, Haddock cessa de sourire, tandis que Tintin et Cannelle, affichèrent pour leur part, des mines interloquées.

« En pièce détachées...? répéta Haddock, ne comprenant pas. Mon whisky en pièces détachée ! »

Tournesol hocha la tête.

« D'accord, il est un peu plus petit que le premier, mais malgré cela, il est encore trop grand pour passer inaperçu. J'ai donc du le démonter et le ranger dans les caisses...

- Mais le whisky qui se trouvait dans les caisses ! s'énerva à présent Haddock. Ce whisky qui se trouvait dans les caisses qu'en avez vous fait ? Il est resté au port ?

- Oh, non...Non, non ! Pendant la nuit, expliqua le vieil homme, il y en avait encore, prête à être embarquées. J'ai donc enlevé les bouteilles qu'elles contenaient, et j'ai mis à leur place toutes mes pièces détachées...

- Misérable ! explosa Haddock, perdant cette fois toute retenue et toute patience. Analphabète ! Crétin des Alpes ! Je vais te jeter par dessus bord ! ... Par dessus bord, tu entends ! »

Le visage du professeur Tournsol, loin de devenir livide, se fendit au contraire d'un sourire ravi.

« Merci Capitaine, merci !... Je n'en attendais pas moins de vous ! ... Vous verrez, vous ne regretterez pas de m'avoir si chaleureusement acceuilli ! »

Soufflé Haddock dévisagea le professeur, puis se détourna, dépité. Cannelle, pour sa part, s'avança. Et essayant de pas éclater de rire, malgré cette scène incongrue, se tourna vers le marin.

« Si vous permettez capitaine, suggéra-t-elle, maintenant que nous savons que ce monsieur est à bord, j'ai un lit supplémentaire dans ma cabine. Et s'il n'y en pas disponible ailleurs, cela ne me dérange guère de l'accueillir. »

Haddock fronça les sourcils.

« Vous seriez prête à supporter cet énergumène ? »

Cannelle haussa les épaule.

« Je ne pense pas qu'il soit si pénible, il est juste un peu dur d'oreille... »

Sur ce, elle s'avança vers le vieil homme.

« Professeur, accepteriez-vous de partager ma cabine ?

- Oh mais naturellement que je souhaite avoir une cabine ! » répondit le vieil homme en enjambant le rebord de la chaloupe.

Puis en équilibre sur la rambarde, il ajusta ses lunettes avisant d'un œil appréciateur la jeune femme.

« Je ne savais que l'on avait des hôtesses aussi charmante. Vous êtes un petit coquin capitaine !

- Je vous demande pardon ! s'écria Hadock, rougissant soudainement, tandis que Tintin éclata de rire.

- Allons, c'est tout à fait normal ! Vous êtes jeune il faut en profiter… »

Cannelle esquissa un sourire.

« Professeur vous faites erreur, fit Tintin en s'avançant. C'est une journaliste du National Géographique…

- Oh, votre sœur ? s'exclama Tournesol. Et vous êtes professeur de géographie ? Intéressant, car voyez vous je suis moi-même professeur, en fait, je suis comme qui dirait un…

- Non », l'interrompit Tintin.

Puis se tournant vers la jeune femme, il lui demanda sa carte professionnelle, qu'elle s'empressa de sortir de la poche intérieure de sa veste

- Voyez, fit-elle en la lui présentant.

Le professeur Tournesol tendis la main, mais soudainement déséquilibré, glissa du rebord de la chaloupe et s'effondra au sol, venant heurté dans sa chute le capitaine Hadock, qui tomba également sous les exclamations de surprise des deux jeunes gens.

« Mille toners de Brest ! s'écria-t-il.

- Vous allez bien Capitaine ? S'enquit Tintin en l'aidant à le redresser.

- Oui ! Quand il sera passé par-dessus bord, je suis serais beaucoup mieux ! »

Cannelle quand à elle, aida le professeur Tournesol à se relever. Ce dernier la gratifia d'un nouveau sourire appréciateur.

« Merci, beaucoup Mademoiselle ! »

Puis à l'adresse de Tintin, il rajouta discrètement.

« J'insiste, votre sœur est décidément très charmante ! »

Bien entendu, Cannelle entendit et alors que Tintin allait protester, elle lui fit signe d'abandonner. Puis posant une main sur l'épaule du professeur, elle se pencha sur lui, et lui annonça d'une voix forte afin qu'il puisse la comprendre.

« Venez, Professeur ! Je vais vous montrer notre cabine ! »

Les voyants s'éloigner, Haddock soupira alors avec soulagement.

« Bien, au moins je serais débarrassé de deux énergumènes pour le reste de la journée !

- Allons capitaine ! le rabroua gentiment Tintin. Ce n'est une manière de parler ainsi de Cannelle et du professeur Tournesol ! Je sais que leurs présence ne vous rends pas particulièrement de bonne humeur, mais dîtes vous que ce n'est qu'une mauvaise passe !

- Une mauvaise passe ! s'exclama le marin, le fusillant du regard. Mon garçon, depuis qu'on est parti, j'ai l'impression que le ciel ne nous ait tombé sur la tête ! On m'a toujours dit qu'une femme à bord, ça portait malheur et regardez où nous en sommes ! »

D'un geste théâtrale il désigna le pond. Inutilement, car l'ambiance était très calme et les deux policiers riaient allègrement avec quelques marins, sans doute à partager des anecdotes.

« Allons, tout finira par s'arranger ! déclara Tintin. Vous verrez bien !

- S'arranger ? Il n'y a que vous pour dire cela ! grommela le capitaine Haddock. Vous avez pactisé avec l'ennemie ! »

Ils marchèrent, longeant la rambarde, Milou trottinant joyeusement derrière eux, satisfait apparemment qu'on l'ait oublié au propos du poulet !

« Vous exagérez Capitaine », fit Tintin, en riant.

Haddock fronça les sourcils, mais voyant que son jeune ami riait toujours, il s'adoucit.

« Bon, j'admets qu'elle n'est pas si terrible à regarder ! Mais quand même ! C'est une sirène ! Méfiez-vous ! Je connais ça, et un jour elle finira pour vous arrachez le cœur ! »

A ces mots, Tintin cessa de rire et regarda le vieux marin étrangement. Jamais le capitaine Haddock n'avait fait une quelconque allusion à sa vie, concernant les femmes. Décidément ce séjour réservait plein de surprises.

« Auriez-vous eu quelques aventures, qui ce soient finit mal, capitaine ? demanda-t-il.

- Bof, une ou deux, répondit Haddock dans un froncement de sourcils. J'étais jeune et c'est sans doute les pires erreurs que j'ai sans doute fait dans ma jeunesse ! Les femmes, mon garçon, sont comme la mer et l'océan. Attirantes et dangereuses ! On se ressort jamais indemne avec elle ! »

Il s'accouda à la rambarde.

« Je n'ai jamais eu d'attaches, vous savez. Quand on passe sa vie en mer, c'est dur d'avoir une famille. Mon père en a été parfait exemple ; jamais à la maison, et le peu qu'il passait à terre, il était toujours à écumer les bars et les bordels !

- Et votre mère ? »

Haddock le gratifia d'un rictus douloureux.

« Bah, la pauvre femme, ne disait rien. Elle s'en fichait. Je crois qu'ils ne s'aimaient plus de toute façon. Elle m'a simplement élevé dignement, mais faut croire que je ressemble plus à mon père, puisque j'ai finalement suivis ses traces ! La pauvre ne s'en ai jamais remise !

- Vous la voyez toujours ?

- Rarement, fit le marin en croisant les bras. Vous savez Tintin, quand il n'y a plus rien à dire, vaut mieux ne pas insister. Elle sait que je me porte comme un charme et ça lui va, de même que je sais qu'elle s'est trouvé un mari comme il faut, et pas un ivrogne dont j'ai malheureusement suivis l'exemple…

- Allons, vous vous en sortez bien ! fit Tintin, voyant la mine sombre du capitaine Haddock. Vous avez changé, et je suis sûre qu'elle serait fière de vous à présent ! »

Ces mots semblèrent illuminer un instant le visage du marin, mais il s'assombrit aussitôt.

« Non. C'est de vous dont elle serait fière ! répliqua-t-il. Il posa une main sur l'épaule de son jeune ami, et continua Grace à vous, je ne suis plus l'épave que j'étais autrefois… »

Tintin sourit, mais cette fois ne dit rien. La poigne de haddock se resserra fermement sur son épaule, et cette fois, le capitaine lui sourit franchement, retrouvant soudainement sa jovialité.

« Mais assez discuter de moi ! Nous avons le navire de mon ancêtre à trouver ! Et ce n'est pas la présence de ces deux…hem, du professeur Tournesol – reprit-t-il en voyant Tintin froncer les sourcils- et de cette Cannelle Dupré, qui va m'empêcher ! »

A cette déclaration, le jeune homme reporter éclata de rire, et en écho, Milou aboya alors joyeusement, partageant le soudain enthousiasme des deux hommes.

« Enfin je vous retrouve capitaine ! s'exclama Tintin. Il était temps !

- Alors allons-y ! » Répondit avec entrain Haddock, entraînant le jeune homme par l'épaule en direction de la cabine de pilotage.


Quelques heures plus tard

Réfectoire du Sirius

« Ah vous voila ! » s'exclama Tintin.

Cannelle redressa la tête. Assise à l'une des tables du mess, elle avait comme toujours éparpillée ses notes devant elle.

« Oui, répondit-elle dans un sourire. Il y a trop de vent, et mes papiers s'envolent. J'ai failli en perdre, mais heureusement Dupond et Dupont m'ont aidée à tout récupérer… »

Tandis qu'elle parlait, Tintin vint la rejoindre et s'assit en face d'elle. Milou quand à lui, trottina jusqu'à la jeune femme et aboya, qu'émendant une caresse, ce dont la jeune femme s'empressa de faire, dans un sourire.

« Alors Milou », murmura-t-elle amusée, pendant que le petit chien se roulait sur le dos.

Puis comme semblant se rappeler de quelque chose, elle leva la tête vers le reporter.

« C'est le Professeur Tournesol pour le poulet au fait, annonça-t-elle. J'ai réussi à le lui demander comment est ce qu'il avait tenu au moins dix jours sans que personnes ne le remarque jusque là… »

- Ah, et bien comment faisait-il ? demanda Tintin en haussant un sourcil.

- Et bien je dirais que soit, nous sommes très inattentifs, soit il est très discret, car il m'a raconté s'être rendu chaque soir à la laverie pour prendre des couvertures afin de ne pas avoir froid du fond de sa barque. Et de les ramener chaque matin afin que personne ne remarque leurs disparitions.

- Ingénieux.

- Oui. Mais ce n'est pas tout, répondit-elle. Pour ce qui est de la cuisine, il venait après que les cuistots aient finit leurs service pour venir manger à son tour. Autant dire que personne n'a remarqué puisqu'il prenait le temps de faire sa vaisselle et de tout bien ranger soigneusement. Vous dîtes que je suis maniaque, mais lui, c'est bien pire, finit-elle sur un sourire. Une vraie petite souris.

- Effectivement, pouffa Tintin. Nous devions être vraiment inattentifs pour que nous n'ayons rien remarqué jusqu'à présent… »

Cannelle sourit d'un air espiègle et sur le même ton, rajouta.

« Il faut dire qu'avec nos scènes de ménages, le capitaine et moi, attirions toute l'attention….

- C'est vrai ! » ria Tintin.

Milou approuva d'un hochement de tête, sa queue remuant vivement.

« A ce propos, reprit Tintin. Cela ne vous dérange-t-il vraiment pas de partager votre cabine avec le professeur Tournesol ? Après tout, vous êtes… »

Silence.

Une femme, pensa-t-il, soudainement embarrassé. Et de surcroît célibataire, ce qui n'était guère convenable qu'elle partage sa cabine avec un homme, et semblant suivre les même pensées, les joues de Cannelle virèrent dans une teinte délicieusement rosée, chose que le jeune trouva absolument adorable.

« Hé bien, hésita Cannelle, brisant le silence gêné qui s'était installé entre eux. Effectivement, cela est légèrement gênant, mais je…comment dire ? Enfin, je ne vais pas le mettre à la porte, voyons !

- N'insistez pas, fit Tintin comprenant l'embarras de la jeune femme. Prenez la mienne. J'irais dans la votre et la partagerait avec le professeur. »

A ces mots, Milou redressa soudainement la tête, l'air visiblement mécontent.

« Il n'a pas l'air d'accord, remarqua Cannelle.

- Il s'y fera, répondit Tintin. N'est ce pas mon brave Milou ? »

Le chien lui rendit un regard sceptique, mais néanmoins résigné, ce qui les fit rires tout les deux.

Cannelle reporta alors son attention sur ses notes, et puis lâcha un gros soupir, repoussant son calepin.

« Que se passe-t-il ? demanda soudainement Tintin.

- A cours d'idées », répondit la jeune femme dans un pauvre sourire.

Elle se massa les tempes.

« Je crois bien que je vais me poser un peu. Je suis dans mes notes depuis le début du voyage et je n'ai pas pris une seule fois le temps de souffler. »

Puis avant que Tintin ne puisse réagir, elle se redressa subitement et prit tout ses calepins.

« Ça vous direz de m'accompagner jusqu'à ma chambre ? On pourra déménager ainsi nos affaires respectives, et ensuite, je compte bien prendre un peu le soleil avant que le mauvais temps n'arrive.

- Oui bien sûre, répondit avec entrain Tintin. Il est vrai que j'ai vu de gros nuages à l'horizon, et je ne donne pas cher que dés demain, le temps se dégrade ! »


Et il eut raison. Les jours suivants, où ils longeaient les côtes africaines, un brouillard dense avait recouvert la mer d'une densité telle, que la visibilité était médiocre. Chaque jour, chacun guettait l'horizon d'un œil inquiet.

Le capitaine Haddock était pourtant certain qu'ils étaient dans la bonne direction et personne n'osait remettre en question ses dires, par même Chester, compagnon de longue date avec qui il avait longtemps navigué. Ce dernier, propriétaire du Sirius, lui faisait entièrement confiance, et lorsque Cannelle l'avait interrogé à ce sujet, l'homme lui avait rétorqué qu'il irait même jusqu'en enfer, si c'était là leur destination.

« Sacré personnage », souffla-t-elle a Tintin.

Un sourire échangé, et la monotonie reprit.

Chacun s'affairait comme il l'entendait, Tintin travaillant de concert avec Cannelle sur leurs articles respectifs dans le réfectoire, Haddock continuant à étudier ses cartes et Tournesol ayant prit l'initiative d'assembler sa machine, y apportant modifications au grand damne du reporter et du capitaine, tandis que les Dupond et Dupont s'essayèrent à la chique, tabac à mâcher, que se partageaient les marins. Grand mal leurs en prit, car ils tombèrent malades, au plus grand amusement de Cannelle et Tintin.

Et enfin, au court d'une énième journée grise, comme se plaisait à dire Tintin, ils furent enfin aux bons coordonnés. Il ne restait plus qu'a repérer l'île où avait vécu le chevalier François de Haddock.

« Vous distinguez quelque chose ? demanda Haddock.

- Rien du tout », répondit Tintin.

Les deux hommes observaient l'horizon à l'aide de jumelle, mais le brouillard ne les aidait en rien du tout. A cet instant, Dupond et Dupont arrivérent, l'un d'eux agitant un feuillet de calculs à la main.

« Capitaine ! s'exclama Dupond. Nous nous sommes permis de jeter un coup d'œil à vos calculs, et nous avons remarqué une petite erreur.

- Faites-moi voir ça...» grommela Haddock.

Il se saisit du feuillet. Au même instant, Cannelle sortit du réfectoire avec deux tasses de cafés fumant.

« Toujours rien ? demanda-t-elle ensuite, s'approchant de Tintin. Tenez, je vous en ai apportez une…

- Hélas non, soupira le jeune homme en attrapant d'une main la tasse que la jeune femme lui tendait.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle ensuite, voyant Haddock lire attentivement les gribouillis des deux policiers. Tintin ne répondit pas, où du moins, n'en eut guère le temps, car à la surprise de tous, Haddock ôta son couvre-chef.

« Vous avez raison...je m'étais trompé. Messieurs, veuillez vous découvrir...»

Interloqués, les policiers s'exécutèrent.

« Mais Capitaine, fit Cannelle, ne comprenant pas. De quoi diable...

- Chut ! » Il ferma les yeux et joignit les mains, semblant murmurer une prière silencieuse. Puis il remit sa casquette. « Et voila...

- Mais enfin ! s'exclama Dupond. Capitaine, nous direz vous ce que cela signifie ?

Haddock sourit.

- Cela signifie, Messieurs, que selon vos calculs, nous nous trouvons en ce moment même...dans la Basilique Saint Pierre à Rome !...»

A cette tirade, Tintin éclata de rire, et Cannelle ne put s'empêcher de sourire. Déconfits, les deux policiers remirent alors tout deux leurs chapeaux, puis s'éloignèrent alors, maugréant dans leur moustaches. Haddock se tourna ensuite vers Cannelle. Puis avisant la tasse de café entre ses mains, il fronça les sourcils.

" Tenez, anticipa la jeune femme. Je vais m'en chercher une autre..."

L'homme la jaugea du regard et Cannelle attendit alors sans rien dire. Ces derniers jours, les disputes s'étaient calmés, les deux ne trouvant plus la force de se provoquer mutuellement. Le temps influençait sans doute sur leur morale, et désormais, ils s'en tenaient tout deux, au plus grand plaisir de l'équipage, au strict minimum tout en restant courtois l'un envers l'autre. Toutefois, lorsque Cannelle sembla sur le point de s'impatienter, Haddock émit un mouvement pour se saisir de la tasse, mais l'apparition de Tournesol à ses cotés le stoppa net.

« Qu'est ce que c'est ce truc là ? » demanda-t-il

A la main du professeur était suspendu un pendule qui s'agitait doucement, tournoyant sur lui-même, et comme répondant à la question du marin, Tournesol annonça d'une voix peiné

« Heu capitaine, j'ai une mauvaise nouvelle, nous devrions aller plus à l'ouest !

- Encore ? demanda Cannelle haussant un sourcil, sceptique.

- Là ! fit soudainement Tintin. Une île ! »

A ces mots, tout le monde se tourna vers lui, et suivit la direction que le jeune homme pointait du doigt.

« C'est surement celle du Chevalier de Haddock ! »

Et effectivement, au delà du brouillard, se dessinait les contours d'une masse sombre, à la fois gigantesque et imposante. Une silhouette mystérieuse, qui attira bientôt l'attention des marins. Les Dupond et Dupont se penchèrent en avant, de même que Cannelle et Milou, se dernier passant la tête à travers une ouverture du bastingage.

«Comment est-ce possible que nous ne l'ayons pas vu plutôt ? demanda la jeune femme en se redressant. Voila presque deux jours que nous la cherchons !

- Le brouillard semble s'être dissipé, fit Tintin d'un air songeur. Qu'en pensez-vous capitaine ? »

Ce dernier ne répondit, essayant d'apercevoir quelque chose avec ses jumelles mais le brouillard était encore trop dense pour laisser apercevoir quoique ce soit. De plus, la nuit était sur le point de tomber, et ce n'était pas maintenant qu'il risquait d'apercevoir quelque chose.

« Nous verrons bien demain », conclu-t-il.

Puis un sourire se dessinant à travers sa barbe, il déclara joyeusement à l'assemblée.

« Messieurs, demain nous posons le pied à terre ! »

A ces mots, une slave d'applaudissements et de hourras retentit de toute part dans le navire.


A SUIVRE