D'accord, soit, je le reconnais volontiers, j'avais toujours eu du mal à résister à Evan Rosier et c'est précisément pour cette raison que je me trainais une réputation de « fille facile » au sein de ma maison. Rosier, le magnifique, irrésistible et machiavélique Evan Rosier. Qui pouvait me blâmer ? Le problème, c'est que cette petite incartade m'avait coûtée très, très chère sans compter que notre Don Juan continuait à me tourmenter et que moi, je continuais à me laisser faire. Pourquoi ? Excellente question… Amelia prétendait que l'on ne m'avait jamais inculqué la moindre fierté ou amour-propre, ce qui n'était pas totalement faux mais j'avais une bonne excuse, dans ma maison, je n'étais pas spécialement populaire. J'aurais aimé être la meilleure amie d'enfance d'Evan Rosier comme l'était Narcissa Black ou le garçon le plus brillant notre année comme Rogue ou la plus populaire comme Isabella Greengrass mais en réalité, j'étais simplement moi et ce n'était franchement pas grand-chose au sein des verts.
Alors bien sûre, quand Rosier, prince en sa maison, avait posé ses yeux sur moi, j'avais cru que la chance tournait enfin en ma faveur et que je n'étais plus une jeune fille aux origines douteuses, non j'avais la chance d'être vue en compagnie d'Evan Rosier lui-même. Les choses avaient commencé à se gâter lorsque Greengrass et Parkinson m'avaient appris qu'il se permettait de raconter pas mal de choses, vraies ou fausses d'ailleurs, sur moi et sur notre « intimité ». Lorsque j'avais osé me plaindre en faisant une scène d'anthologie en plein milieu d'un entrainement de Quidditch, je m'étais fait larguer de manière aussi théâtrale qu'humiliante devant toute l'équipe de Serpentard. Pour couronner le tout, une magnifique photo des fiançailles entre Rosier et Greengrass avaient été publiée dans la Gazette du Sorcier l'été suivant. Amelia ne cessait de me dire qu'il s'agissait d'un mariage arrangé, mais croyez-moi, cela fait mal, très mal.
Pour résumé, je me trainais depuis une réputation catastrophique et injuste mais en plus, j'avais eu droit à une magnifique peine de cœur. Alors quand je me regardais dans le miroir aujourd'hui, je pouvais remercier Merlin pour mon physique parce que c'était bien la seule chose qu'il m'avait accordé.
Mais revenons-en à cette magnifique journée qui avait débutée de manière si délectable. Le premier cours de l'après-midi était le cours de Potions, matière dans laquelle je n'excellais guère mais qui, grâce à la partialité de notre cher professeur Slughorn, me valait en général un A à la fin de l'année.
Nous avions cours avec les Gryffondor de septième année et je dois avouer que j'adorais secrètement voir Rosier, Malfoy et Rogue se faire maltraiter par Sirius Black et James Potter. La plupart de leurs cibles étaient intouchables dans notre maison, personne n'oserait jeter un sort humiliant à Rosier ou Malfoy, à l'exception bien sûre des Maraudeurs. Il s'agissait soit d'une preuve de courage, soit d'une preuve de stupidité mais dans les deux cas, c'était brillant.
La salle de classe était encore vide lorsque j'arrivais et je pris place tout au fond de cette dernière en attendant que Lestrange ne m'honore de sa présence. En effet, depuis le début de l'année, et suite à une brillante idée de Slughorn, je m'étais retrouvée à faire équipe avec Rabastan qui semblait éprouver une aversion profonde à mon égard et ce pour une raison inconnue. En règle générale, nous passions une heure l'un à côté de l'autre sans nous adresser la parole. La bonne nouvelle était que, mis à part l'aspect glacial de notre partenariat, je pouvais rêvasser tranquillement pendant que ce cher Lestrange faisait tour le travail. Rabastan était brillant, pas autant que Rogue, mais il était redoutablement intelligent.
La salle de Potions sentait le souffre et il y régnait toujours une atmosphère sordide, sûrement en raison de l'obscurité et de l'humidité ambiante. Il faut dire que je n'avais jamais compris pourquoi la seule matière qui justifierait une salle aérée était enseignée dans les cachots.
Lorsque Rabastan finit enfin par faire son entrée dans la salle, cela faisait déjà plusieurs minutes qu'Horace Slughorn avait commencé le cours. Le vieil homme à l'allure débonnaire avait une affection toute particulière pour les « bien-nés » et de fait, Lestrange n'avait aucun souci à se faire.
Le redoutable Serpentard se glissa à côté de moi sans même m'adresser un regard. Rabastan était un garçon grand et élancé et les années de Quidditch l'avaient doté d'une musculature que son uniforme laissait deviner. Son teint légèrement hâlé, ses cheveux bruns qu'il portait assez longs ainsi que son visage aux traits virils lui conféraient un aspect inquiétant. Lestrange, comme son frère, inspirait le respect et la noblesse. Il se comportait toujours de manière froide et maîtrisée même si ses accès de colère étaient légendaires.
Slughorn, dans son infini sagesse, nous avait donné comme consigne de fabriquer un filtre de puissance. Nous avions eu quelques cours théoriques sur le sujet mais je n'y avais jamais vraiment prêté attention. Ce jour-là, Lestrange semblait d'une humeur encore plus massacrante que d'habitude et se contenta de pousser les yeux de tarentule dans ma direction sûrement avec l'intention que je fasse quelque chose.
Au bout de quelques minutes, je sentis le regard sombre et peu complaisant de Rabastan se poser sur moi.
-Bon, Meade, tu vas essayer de ne pas nous ridiculiser, tu sais écraser des yeux de tarentules? Cracha Rabastan tout en vidant une fiole contenant les fameux yeux de tarentules dans une sorte de bol.
-Heu oui, bien sûre, rétorquais-je hésitante.
J'entrepris d'écraser les horribles petites billes translucides qui se trouvaient devant moi sans oser regarder mon voisin qui avait étrangement cessé toute activité.
-On peut savoir ce que tu fais? Demanda-t-il un peu trop calmement. J'enfile des perles, ça se voit pas?
-J'écrase des yeux de tarentules, chuchotais-je en le fixant avec insistance.
-Tu es vraiment une incapable ! Siffla-t-il en se saisissant du bol dans lequel se trouvait le maudit ingrédient. D'un geste vif il se saisit de sa baguette et les billes se transformèrent en une fine poudre luisante. On peut faire ça ?! C'est jamais marqué dans les manuels ce genre d'astuces !
Il ne me regardait pas, il était trop concentré par ce qu'il faisait. Même si j'avais l'habitude de travailler avec Rabastan, ce dernier avait le chic pour me mettre mal à l'aise. Il avait un charisme et une présence naturelle. Il n'était pas beau comme Rosier mais une dangereuse virilité émanait de lui. Il avait une belle réputation de séducteur même si il était bien plus discret sur le sujet. Il appréciait les jeunes filles sang-pure de bonnes familles. Nott m'avait même raconté qu'il avait vécu, d'après les rumeurs, une histoire passionnelle avec la grande sœur de Narcissa l'été dernier, grande sœur accessoirement mariée au propre frère de Rabastan. J'avais trouvé ces bruits de couloir parfaitement ridicule mais plus je l'observais, plus cela me semblait possible. Il n'avait pas de limites et il ne défendait que son propre intérêt. Rabastan Lestrange faisait ce qu'il voulait, avec qui il voulait et quand il le voulait.
Tandis que Lestrange travaillait muré dans le silence, j'observais les autres élèves autour de moi en particulier Sirius Black qui avait une incroyable facilité en Potions, comme dans toutes les matières d'ailleurs. Il fallait admettre qu'il était incroyablement beau mais malheureusement pour moi, tout ce qui s'approchait de près ou de loin de la maison de Salazar le répugnait. Comme Rosier, il avait une intarissable confiance en lui et une assurance dont seul les bien-nés semblaient dotés. Tout semblait parfait chez Sirius Black, même son aversion pour ma propre maison était séduisante.
-Ne me dis pas que tu as jeté ton dévolu sur ce traître à son sang de Sirius Black. Oh Meade, chaque année tu tombes un peu plus bas. La voix glaciale de Lestrange me figea sur place. Je lui fis face et le fixais en état de choc. Chacune de ses paroles semblaient enrobées de venin. Il affichait un rictus froid et satisfait. Il savait faire mal même utiliser sa baguette.
-Si je tombe bas, Lestrange, toi tu dois ramper, crachais-je.
A mon grand étonnement, un large sourire se dessina sur le visage de Lestrange qui se rapprocha un peu plus de moi.
-La différence, Meade, c'est que je sais choisir mes proies, dit-il en jouant avec sa baguette. Il est méga flippant… Je n'arrivais pas à me taire pour une fois.
-Et pas moi ? Demandais-je. Mais pourquoi tu demandes ma pauvre fille ! Bien sûre que tu ne sais pas les choisir !
-Non, toi tu écartes les cuisses en présence du premier venu dans l'espoir de valoriser un peu ta personne mais tu n'es que le jouet des garçons de cette école, Meade, et tu le seras toujours.
Chaque mot semblait me poignarder avec une force surhumaine et il me fallut faire tous les efforts du monde pour ne pas fondre en larmes. Rabastan me dévisageait impassiblement pendant un instant puis il retourna à sa maudite potion comme si de rien n'était. Mon regard croisa celui de Black qui me fixait étrangement. Ne me dites pas qu'il a entendu ! On arrive à faire plus cauchemardesque comme journée !
Je m'en voulais d'être si faible et je m'en voulais surtout de m'être laissée faire par Rosier. Cette réputation que je me trainais tel un boulet à la cheville me pénalisait terriblement. Comment une simple erreur peut-elle avoir autant de conséquences était incompréhensible mais la réalité est que je vivais entourée de gens persuadé d'être les maîtres du monde, des gens qui ont tous les droits et même si ils ne les avaient pas, ils les achèteraient. J'étais une Meade, une rien du tout. Je ne valais pas mieux que ceux qui gravitaient autour de l'aristocratie de notre maison en espérant recevoir quelques miette, je ne valais pas mieux que Scabior.
Lorsque Slughorn annonça la fin du cours, Rabastan se leva sans un regard vers moi et se dirigea vers la sortie. J'avais du mal à sortir de ma trance. Je ne pouvais m'empêcher de rejouer la scène qui venait de se passer. Etais-je étonnée par la méchanceté de Rabastan ? Sûrement pas. Ce qui me blessait c'était la perception qu'il avait de moi et qui devait d'ailleurs refléter la perception que les autres membres de ma maison avaient de moi. C'était blessant et même si cela était vrai, même si j'étais une « fille facile », cela ne regardait que moi. Les autres filles de ma maison, les Parkinson, les Greengrass, même Narcissa Black, n'étaient pas des saintes. Les garçons ? On avait dû leur dire qu'un sang-pur devait enchainer les conquêtes car ils se comportaient tous comme de véritables Casanova et personne non, personne ne disait rien.
-Est-ce que ça va, Sarah ? Je t'ai vu parler avec Lestrange et ça n'avait pas l'air plaisant, demanda Sirius Black.
Je fis un bon en tenant au mieux de dissimuler ma surprise. Sirius Black me parle maintenant, c'est nouveau.
-Oui, pourquoi ça n'irait pas ? Demandais-je en rassemblant mes affaires. Je viens de me faire traiter de trainée mais tout va incroyablement bien, Black.
-Parce que c'est Rabastan Lestrange et qu'il est cruel et sadique, lâcha Black. Forcément, si on part de ce constat.
-Il y a une bonne dizaine de filles qui prétendent la même chose de toi, fis-je un petit sourire victorieux au coin des lèvres. Il est franchement pas mal, vraiment, vraiment pas mal ! Chuuut ! Sarah !
Ma remarque sembla l'amuser et il sourit à son tour.
-Sûrement, répondit-il en m'adressant un sourire avant de rejoindre James Potter qui nous lançait des regards noirs.
-Qu'est-ce qu'il voulait ? Demanda Nott qui avait observé toute la scène. Me convaincre de rejoindre Gryffondor.
-Rien de très intéressant, dis-je.
-Si tu le dis, murmura-t-elle avant de reprendre, il faut que l'on se dépêche, on a Runes Anciennes dans l'aile ouest du château.
J'avais envie de raconter à Amelia l'épisode du cours de Potions et les paroles de Lestrange mais elle allait sûrement me dire qu'elle m'avait prévenue, qu'elle m'avait bien dit qu'en m'approchant de Rosier, j'allai me brûler les ailes.
Elle connaissait bien ce monde qu'elle fréquentait depuis toute petite et dont elle connaissait parfaitement les codes, contrairement à moi. J'avais eu tort et elle avait eu raison mais je ne l'avais jamais admis devant elle. J'avais assumé et je continuais à le faire. Je ne m'étais jamais plainte et je ne lui avais jamais montré mes larmes.
La salle de classe où se déroulait le cours d'Etude des Runes se remplissait lentement et Nott et moi prîmes place à l'avant dernier rang. Rosier et Lestrange étaient assis quelques rangs devant nous, juste derrière Eléanore Parkinson et Isabella Greengrass, qui était devenue encore plus désagréable depuis qu'elle avait accédé au rang de « future Madame Rosier ». Elle était plutôt jolie, mais elle n'était pas belle, en revanche, sa famille était riche et puissante et sa mère était la meilleure amie d'Antoinette Rosier, la mère d'Evan. Il n'y a pas de coïncidences.
-Tu ne pouvais pas te mettre devant ? Demanda l'inélégante Nott en sortant ses affaires de son sac. Je ne me suis pas mise devant depuis la première année, je ne vais pas commencer.
-Il n'y avait plus d'autres places de libre, fis-je en haussant les épaules. C'était un énorme mensonge mais vous l'aurez compris, j'étais aussi nulle pour l'Etude des Runes qu'en Potions ou en Botanique.
-Je voulais te dire, je suis désolée pour tout à l'heure, au déjeuner, je ne voulais pas être blessante, Amelia parlait à voix basse avec sincérité.
-Tu n'étais pas blessante, juste réaliste, rétorquais-je avec un large sourire. Et il tu as été bien plus sympa que certains, crois-moi
-C'est juste que tu es mon amie et je n'aime pas voir Rosier se comporter avec toi de la sorte, elle jouait machinalement avec sa plume.
-Tu as raison sur ce point mais ce n'est pas comme si j'avais beaucoup d'influence sur la situation, fis-je en regardant dans la direction d'Evan et Rabastan qui parlaient à voix basse.
Amelia me regarda comme si j'avais un troisième œil. Non, ce n'est pas un mirage auditif, j'ai bien dit que tu avais raison, profites-en, c'est bien la première et la dernière fois.
-Comment les autres parlent de moi, tu sais, durant vos soirées, qu'est-ce qui se dit sur moi ? Demandais-je à Nott qui semblait soudainement très mal à l'aise.
Elle fixait ses mains avec attention, visiblement très mal à l'aise. Non mais c'est à ce point !
-Ils rigolent beaucoup de toi, Rosier dit que tu es son jouet, qu'il lui suffit de te regarder et il sait qu'il aura de quoi s'occuper pour la soirée, la voix d'Amelia tremblait mais sûrement moins que mes jambes.
-Que-que dit Lestrange ? Ai-je vraiment envie de savoir.
-Rabastan ? Demanda-elle surprise. Non, Rodolphus.
-Oui, Rabastan, il ne doit pas être tendre avec moi le connaissant, et c'est rien de le dire quand on voit ce qu'il est capable de me balancer en face à face.
-En fait, il ne parle jamais de toi, en fait si! Une fois, je l'ai surpris en pleine conversation avec Malfoy et Rosier durant le bal d'été chez mon oncle et il a juste dit que tu étais très belle mais trop mal née pour être fréquentable. C'est toujours sympa.
-C'est là que je me dis que je n'aurais pas dû poser la question, lâchais-je en levant les yeux au ciel et en expirant.
-Tu as demandé mais il n'a pas tort, murmura-t-elle. Nott et le concept d'amitié, tout un poème.
-Sur le fait d'être « trop mal née » ? Crachais-je avec agacement.
-Non, sur le fait d'être très belle, tu pourrais avoir n'importe quel homme mais tu as choisi le seul qui ne pourrait jamais te voir autrement que comme une distraction, tu es une faiblesse pour les hommes, il n'y a qu'à voir comme ils te regardent mais ça ne fait pas tout, je t'ai toujours enviée pour ta beauté mais finalement, je me rends compte que c'est un fardeau dans ton cas.
Je regardais Amelia avec l'envie très forte de lui jeter un sort de magie noire, si j'en connaissais un, bien sûre.
-Je suis désolée, reprit Nott consciente de ce qu'elle venait de me balancer en pleine figure.
-C'est bon, ce n'est pas grave, et tu n'es pas la première à me le dire aujourd'hui, sifflais-je avant d'ouvrir mon livre et de poser mon front entre mes mains, coupant ainsi court à toute discussion.
Amelia ne rajouta rien, elle était sûrement désolée d'avoir été si brutale dans sa franchise mais je la connaissais suffisamment pour savoir qu'elle ne regrettait jamais de me dire la vérité. Elle était comme les autres, persuadée de pouvoir tout faire et tout dire, surtout à moi. Son physique ingrat lui avait valu quelques remarques désagréables de la part des autres membres de notre année ce qui expliquait pourquoi elle avait développé une certaine sympathie à mon égard qui s'était muée en amitié avec le temps mais j'étais sûre d'une chose, une fois hors de ces murs, nous ne nous reverrions plus, cela n'avait rien de méchant, c'était ainsi.
-Tu as des armes bien à toi, dommage que tu ne saches pas les utiliser, rajouta-t-elle sans que je ne prenne la peine de la regarder ni même de répondre.
Tandis que le professeur Babbling entamait son cours incroyablement soporifique, j'observais Lestrange de loin. Ses cheveux noirs tombaient sur son visage et il avait tendance à incliner la tête sur le côté pour ne pas être gêné. Rabastan Lestrange me trouvait belle et cette simple révélation suffisait à m'intriguer surtout quand on connaissait toute l'antipathie que le garçon ressentait à mon égard.
Sans prêter la moindre attention au cours, je repensais aux paroles de Nott et pour la première fois en sept ans d'amitié, j'éprouvais moi aussi un certain dégoût pour elle et ses semblables. J'avais passé des années à envier les « grands » de ma maison et aujourd'hui je me demandais ce que je foutais là. Personne n'avait le droit de me dire que j'étais une inférieure, personne.
