Une inspiration bruyante et précipitée résonna lorsqu'un corps, dans l'obscurité de la pièce, se redressa en sursaut. Le silence retomba alors, entrecoupé de respirations irrégulières, quasi-asthmatiques. Dehors, la neige tombait en de gros flocons et recouvrait le sol d'un manteau épais, presque infranchissable. Une tempête s'était levée depuis quelques heures, et les terrains déjà peu accueillants de Sibérie étaient maintenant devenus impraticables et dangereux. Mais à l'intérieur, dans ce qui semblait être un chalet en bois, l'atmosphère était douce et chaleureuse. Un feu brûlait dans l'âtre d'une cheminée, tout près de deux lits dans lesquels reposaient deux corps. L'un d'eux s'était déjà éveillé, et les yeux bleus qu'il possédait balayaient avec attention, incompréhension et méfiance la pièce. Lorsqu'elles se posèrent sur le deuxième corps, à quelques mètres à peine d'elles, les prunelles s'écarquillèrent et une lueur nouvelle, beaucoup plus douce, les anima. Le corps se leva, maladroitement. Lourd, il s'effondra au sol, mais l'âme qu'il possédait, pleine de volonté, le força à se mouvoir encore un peu et il pu atteindre le chevet de l'autre lit.

- Dé... Dégel...

Soudain, la porte s'ouvrit et, dans son encadrement, Camus du Verseau et Milo du Scorpion apparurent, légèrement haletants. Au même moment, quelque chose se mit à luire dans la pièce, au niveau des deux lits. Lorsqu'il aperçu la forme rouge qui s'élevait dans les airs, Milo s'empressa de repousser Camus, sans grand ménagement, derrière lui et tendit le bras en direction du nouveau venu, l'ongle de son index s'allongeant en une forme pointue et écarlate.

- Baisse ton bras immédiatement! Hurla le Scorpion, plus menaçant que jamais.

Camus derrière lui, les yeux écarquillés, la bouche légèrement entrouverte, porta une main à son cœur. Milo réitéra sa menace, son Aiguille Écarlate brillant comme jamais dans le clair obscur de la pièce. Quelques secondes plus tard, l'autre lueur disparut.

- Qui es-tu? Et comment as-tu appris cette technique? Questionna Milo.

Un silence s'installa. Aucune réponse ne fut donné au Chevalier d'Or du Scorpion qui s'empressa de perdre patience. Milo n'était plus exactement le même à présent. Il n'était plus simplement intimidant, il faisait réellement peur. Il semblait animé d'un sentiment profond que Camus ne parvenait pourtant pas à nommer. Le visage du Scorpion arborait un air terrifiant, celui d'un chasseur. Plus que jamais, la puissance du huitième Chevalier d'Or se révélait. Camus avait entendu beaucoup de choses sur la façon dont Milo menait ses combats, mais, jusqu'à maintenant, il n'avait pu y croire. Pourtant, c'était vrai ; face à sa proie, Milo devenait tel le scorpion, un dangereux prédateur.

- Tu vas répondre?! Pressa le Chevalier d'Or.

Et alors qu'il s'avançait dans la pièce, pour faire Athéna seule savait quoi, Camus sentit un frisson lui remonter la colonne vertébrale et s'empressa d'intervenir. Ils n'étaient pas venus au secours de ces deux hommes pour les tuer dès leur réveil...

- Milo! Ça suffit!

Le Scorpion s'immobilisa. Il hésita quelques longs instants et, finalement, tourna son regard vers Camus. Un regard plein d'animosité mais qui, peu à peu, devenait raisonnable. L'Aiguille Écarlate disparut et Milo laissa retomber son bras le long de son corps en esquissant un sourire légèrement méprisant. Le Verseau n'y prêta aucune attention et s'approcha des deux lits. Il s'arrêta à une distance pondérée et observa les yeux bleus qui le fixaient avec méfiance. Ce n'était pas les mêmes que ceux de Milo, mais la ressemblance était tout de même saisissante. Et le visage qui lui faisait face... on aurait pu croire que le Scorpion avait un frère.

- Ça ne vous empêche pas de répondre à la question ; qui êtes-vous? Demanda Camus.

Le ton qu'il avait employé était bien plus poli, bien plus doux que celui de Milo. Derrière lui, le Scorpion leva les yeux au ciel en secouant légèrement la tête, ses belles boucles bleues/violettes s'agitant au rythme de ses mouvements. Soudain, un rire se fit entendre. Un rire un peu fou, du genre à vous glacer le sang. Mais Camus et Milo restèrent de marbre. Il leur en fallait plus pour être intimidés.

- Attendez que je retrouve mes forces et je vous montrerais qui je suis! Leur répondit-on.

Milo serra les dents et accourut aux côtés de Camus, prêt à frapper de nouveau, quitte à utiliser sa plus terrible attaque. Mais le Verseau l'empêcha d'un geste de la main d'approcher davantage de leur invité. Son cosmos, froid, pour ne pas dire glacial, eut raison de la volonté du huitième gardien qui s'immobilisa là où il était, grommelant pour lui-même.

- Nous ne sommes pas vos ennemis, lança Camus.

Les yeux bleus s'illuminèrent d'une nouvelle lueur ; celle de la compréhension. L'Aiguille Écarlate, ce froid intense, ces prestances...

- Non, en effet. Vous êtes des Chevaliers d'Athéna, n'est-ce pas?

Scorpion et Verseau se jetèrent un coup d'œil inquisiteur avant de ne hocher la tête, simultanément. Leur interlocuteur parut soudain s'adoucir, il tenta de se redresser, en vain, et grimaça légèrement.

- Comment va-t-elle? Comment va Sasha?!

Le ton de sa voix était paniqué. Ses yeux pressaient les deux jeunes hommes de répondre. Milo eut un léger mouvement de recul, surpris. Il écarquilla les yeux et sourcilla. Jamais, dans toute sa vie, il n'avait entendu ce prénom. Qui diable était cette Sasha? Et quel était le rapport avec Athéna? Camus avait l'air presque aussi surpris que lui, seulement il tenta de rester aussi neutre que possible. Il entrouvrit la bouche pour demander plus d'explications mais un toussotement proche se fit entendre au même moment. Son interlocuteur s'empressa de se redresser et s'approcha du second corps qui, doucement, s'éveillait à son tour. La main qui avait précédemment menacer les Chevalier d'Or d'une Aiguille Écarlate en tout point semblable à celle de Milo s'empressa de s'emparer de celle, encore engourdie, du corps allongé à ses côtés.

- Dégel ! Souffla l'homme.

Camus exécuta un mouvement de recul, les yeux écarquillés, le cœur battant. Milo l'observa sans trop savoir ce qu'il lui arrivait. Il s'empressa de lui faire signe et, d'un simple geste de la main, l'invita à lui expliquer ce qui l'animait ainsi. Camus recula encore davantage et Milo le suivit presque aussitôt.

- Ce nom... Mon maître m'en a déjà parlé. Dégel était l'un des Chevaliers d'Or qui protégeaient le Sanctuaire lors de la dernière Guerre Sainte! Chuchota-t-il.

Milo fut frappé de surprise. Il s'empressa de détourner la tête vers les deux inconnus. Une voix différente se fit alors entendre. Faible, douce.

- K... Kardia...

Le dénommé Kardia esquissa un sourire, resserrant sa main dans celle de son compagnon. Il s'empressa de s'approcher de lui et posa son front contre le sien, fermant les yeux. L'expression de son visage n'avait plus rien à voir avec ce qu'il avait été précédemment ; il était à présent animé d'une tendresse incroyable, d'une joie intense et d'une émotion toute particulière qui semblait lui arracher quelques larmes. Camus se mit à rougir sans vraiment savoir pourquoi. L'impression d'interférer dans quelque chose de très personnel le mit mal à l'aise. Cependant, une réalité plus étonnante, plus consternante, venait de heurter son esprit et le Verseau ne pu prendre l'initiative de s'en aller tout de suite. Sa main fit signe à Milo. S'il n'avait pas autant craint les contacts physiques, il aurait resserré le bras du Scorpion et l'aurait entraîné vers lui pour lui faire part de ses révélations. Quand les yeux bleus de Milo, semblables à un océan, se posèrent sur lui, pleins d'étonnement, Camus s'expliqua, tentant de chuchoter et d'oublier la frénésie qui s'était emparé de lui.

- Milo, ce sont des Chevaliers d'Or! Dégel du Verseau et Kardia du Scorpion! Mais... ils devraient être morts depuis longtemps...

.

.

.

Verseaux et Scorpions se faisaient face, assis en duos, sur chacun des lits qui avaient été placés près de la cheminée par Camus, de longues heures auparavant. Dehors, il faisait nuit. La tempête ne s'était pas calmée, la neige tombait encore en gros flocons, s'accrochant partout où elle le pouvait. Sur le perron, elle s'était entassée au niveau de la porte d'entrée et menaçait de s'étaler sur le sol du chalet si ladite porte était ouverte. Mais dans la chambre dans laquelle étaient rassemblés les Chevaliers, il n'était pas question de neige ou de froid. Le feu, dans la cheminée, crépitait derrière Dégel et Kardia, réchauffant agréablement leurs corps encore engourdis par leur trop longue exposition à la glace. On entendait, dans tout le chalet, que les craquements du bois sous l'effet de la chaleur. Du reste, un silence de mort s'était installé. Milo et Kardia s'observaient avec le même regard impertinent et méfiant, ce qui accentuait la ressemblance entre eux. Camus et Dégel s'observaient sans transparaître leurs émotions, en bons Chevaliers des glaces qu'ils étaient. Il y avait tellement de choses à dire, tellement de questions à poser, et pourtant les quatre Chevaliers restaient muets, à se regarder dans le blanc des yeux. Cela durait depuis de longues minutes déjà et personne ne semblait vouloir briser le silence. Peut-être était-ce une question de courage après tout ; personne n'osait vraiment briser le silence. Pour dire quoi, d'ailleurs?! Kardia et Dégel, face à leurs hôtes, étaient installés très proches l'un de l'autre. La main droite de l'ancien Chevalier d'Or du Scorpion avait même disparu du champ de vision pour se glisser habilement dans le dos de son compagnon. Dégel l'avait laissé faire. Il avait appris depuis bien longtemps qu'il était inutile d'interdire quelque chose à Kardia car celui-ci obtenait toujours ce qu'il voulait. Et puis, c'était un geste encore très inoffensif et très discret. D'ailleurs, Camus et Milo ne l'avaient probablement pas remarqué. C'était en effet le cas. Scorpion et Verseau de la nouvelle génération, assis à une distance plus que raisonnable l'un de l'autre, étaient bien trop obnubilés par les visages de ceux qui les observait pour s'intéresser à quoi que ce soit d'autre. Dégel ressemblait moins à Camus que Kardia à Milo mais la similitude entre eux était tout de même frappante, ce qui déstabilisait grandement le jeune français, apparemment plus que tous les autres. Et le voir si près de Kardia, ce sosie presque parfait de Milo, c'était vraiment... perturbant. Mais, bien sûr, la situation en elle-même était bien plus troublante. Camus avait des tas de questions qu'il n'osait formuler, ne sachant pas vraiment par où commencer non plus. Il s'écoula encore quelques minutes avant que le onzième gardien du Sanctuaire ne se décide à ouvrir la bouche. Il hésita un certain moment dans le choix de ses mots et puis, finalement, il se lança.

- Je... je suppose qu'une discussion s'impose...

Il y eu un moment de silence. Camus reprit la parole.

- Nous vous avons trouvé non loin d'ici..., il jeta un coup d'oeil à Milo qui continuait de scruter Kardia, … enfermés dans un cercueil de glace.

L'ancien Scorpion cessa soudain d'observer Milo et écarquilla les yeux, les posant sur un Camus légèrement mal à l'aise. Dégel ne réagit pas, en apparence, pourtant une lueur indéfinissable anima son regard. Kardia fronça les sourcils, doucement, sous le coup de l'incompréhension.

- Un... un cercueil de glace?

Camus hocha la tête, simplement, et le silence retomba. Kardia jeta un coup d'oeil à Dégel et le Chevalier des Glaces finit par soupirer, évitant tout contact visuel avec son camarade.

- Kardia... c'est une longue histoire...

Le Scorpion entrouvrit la bouche, sourcils froncés, visage fermé. Longue histoire ou pas, il désirait obtenir une explication. Avant même qu'il ne songe à parler, Dégel lui fit un bref signe de la main qui l'invitait à patienter.

- Avant cela, j'aimerais savoir qui vous êtes.

C'était la voix de Dégel. Une voix douce mais drastique, destinée à Camus et Milo.

- Ça tombe bien, nous aussi! Lança Milo d'un ton insolent.

Il observait, les bras croisés, le regard arrogant. Son comportement déplu quelque peu à Camus, mais il ne pouvait en vouloir au Scorpion d'être méfiant, après tout. Kardia, quant à lui, lança un regard noir au jeune grec qui le lui rendit presque aussitôt. Dégel se contenta de rester muet et immobile, puis il reprit la parole.

- Je me nomme Dégel, Chevalier d'Or du Verseau. Lui, c'est Kardia, Chevalier d'Or du Scorpion, il désigna son camarade d'un geste de la main.

Milo esquissa un sourire. Puis, soudain, il se mit à rire. D'un rire étrange, un peu fou, très nerveux. Il garda ses bras croisés, ses yeux allèrent et vinrent sur les visages interloqués de Dégel et de Kardia. Finalement, le Scorpion soupira doucement et désigna un Camus perplexe d'un geste du menton.

- C'est lui le Chevalier d'Or du Verseau.

Il orienta son regard vers Kardia, volontairement. Son homonyme le fixait avec un intérêt certain, une lueur menaçante brillant au fond de ses yeux. Milo esquissa un sourire arrogant, victorieux.

- Et c'est moi le Chevalier d'Or du Scorpion, dit-il en appuyant ses paroles.

Le visage de Kardia se déforma en une grimace de colère. Il ramena ses deux mains sur ses genoux, se penchant légèrement en avant pour scruter Milo avec plus d'attention. Le Scorpion ne broncha pas. Le regard de Kardia était pourtant aussi noir que les cheveux d'Hadès.

- Est-ce que tu nous traiterais de menteurs, gamin?!

Milo sourit. Il y avait dans ce sourire méprisable quelque chose que Camus ne pouvait identifier mais qui, étrangement, le bouleversait.

- Je dis juste que, moi, j'ai une armure d'or pour attester de mon identité, répondit Milo effrontément.

Kardia se redressa presque aussitôt, le bras tendu comme pour attraper le jeune grec. Milo l'imita, fermant ses mains pour en former deux poings tremblants. Camus et Dégel se redressèrent d'un seul mouvement, à la seconde près, avant même que les Scorpions ne se décident à frapper. La main de l'ancien Verseau n'avait pas encore atteint le bras de Kardia que, déjà, celui-ci était couvert dans son entièreté d'une légère couche de glace, complètement paralysé. Milo, face à son homonyme, était pris au piège de l'anneau de glace créé par Camus. Les prunelles bleues s'observèrent avec curiosité avant qu'un sentiment d'embarras ne les assaillent. Kardia se rassit, doucement. Camus jeta un regard froid à l'actuel Scorpion avant de n'exécuter un geste vif de la main qui, à lui seul, permit à l'anneau de glace de se briser et de libérer sa victime. Milo se rassit, penaud, calmé. Dégel, encore debout, porta sa main à sa tête et tituba légèrement. Il se rassit sous le regard inquiet de Kardia et sentit presque aussitôt la main de son camarade se poser sur sa cuisse, machinalement, en oubliant la retenue dont ils auraient dû faire preuve.

- Dégel, ça va?!

L'intéressé hocha la tête, doucement. Son corps était resté trop longtemps dans la glace, il ne pouvait plus se mouvoir comme il le désirait, pas tant qu'il ne se serait pas un peu reposé en tout cas. Quant à son cosmos... il lui en avait trop demandé. Il avait bien sentit, quelques secondes plus tôt, que la glace qu'il avait crée n'avait rien à voir avec celle qu'il avait toujours eu l'habitude de manipuler. Certes, elle avait bloqué le bras de Kardia, mais cela parce que le Scorpion n'avait pas bougé. Un simple geste forcé de la part de son ami et la glace se serait brisée, volant en éclats. Il avait utilisé son cosmos, bien des années auparavant, en le poussant à son paroxysme alors qu'il était à peine plus que la flamme vacillante d'une bougie fondue. Bien sûr, cela laissait des marques. Dégel ne regrettait pas son geste pourtant. Ses yeux se posèrent sur le visage inquiet de son compagnon. Les prunelles bleues de celui-ci luisaient comme jamais encore auparavant, pleines d'émotions distinctes, parfois contradictoires. La journée avait été dure, beaucoup de choses avait dû être assimilées. Pourtant, Kardia ne savait encore rien et beaucoup des vérités qui allaient être énoncées le bouleverserait probablement. Dégel reprit son sérieux, son cœur battant plus vite et plus fort. Son cosmos déclinait, il l'avait sentit. Il n'était d'ailleurs pas le seul. Camus et Milo l'observaient avec inquiétude, Kardia, lui, oscillait entre effroi et incompréhension.

- Dégel! Ça... ça va?

L'ancien Scorpion était paniqué. Ses yeux brillaient d'une terreur indéfinissable et sa main gauche, tremblante, s'accrocha avec force à celle de Dégel.

- Kardia, je vais bien. J'ai juste...

Dégel prit un air grave. La décision lui revenait ; dire la vérité ou mentir. L'ancien Verseau hésita longuement sous les regards inquiets et inquisiteurs de ceux qui l'entouraient. Puis, finalement, il se redressa et plongea son regard dans celui de Kardia.

- Kardia... ça ne t'étonne pas de te savoir encore en vie?

La question était brutale, et elle choqua légèrement Camus et Milo. Kardia, lui, ne parut pas étonné qu'on la lui pose. L'expression sur son visage devint soudain triste, si triste, alors qu'il se rappelait les derniers instants de sa vie passée. Il se souvenait de son combat avec Rhadamanthe, un adversaire redoutable. Il se souvenait d'avoir ordonné à Dégel de continuer sans lui. Il se souvenait que son ami, pour la première fois de sa vie, avait bien voulu l'écouter et s'en était allé, échappant au Wyvern. Plus que tout, il se souvenait l'avoir regardé s'éloigner tout en sachant qu'il le voyait pour la dernière fois. Il se souvenait aussi de ses battements de cœur, de plus en plus irréguliers, et d'un plongeon dans le sommeil, d'une prise de conscience ; il allait mourir. Kardia se souvenait d'avoir senti la Mort s'approcher. Et puis, plus rien. Ces quelques souvenirs renforcèrent l'importance des questions qu'ils se posaient depuis son réveil ; par quel miracle était-il en vie? Comment avait-il réchapper à la mort? Kardia n'était pas idiot, il avait compris ce qui s'était passé au moment où Camus avait énoncé la présence d'un cercueil de glace. Oh, bien sûr, il ne détenait pas tous les détails, mais il avait compris le principal. Dégel saurait lui expliquer ce qui lui avait échappé. Dégel, seul, détenait les réponses aux questions. Dégel seul détenait la vérité. Sans laisser le temps à son camarade de répondre, les traits de son visage en disant assez long, le Verseau reprit bien vite son discours, principalement pour Kardia, mais tous ses autres interlocuteurs s'accrochèrent à ses lèvres.

- Après t'avoir laissé avec Rhadamanthe, j'ai senti ta cosmo-énergie faiblir. Je voulais me retourner, mais... Pandore était déjà loin devant moi et menaçait de...

Kardia hocha la tête, vivement, sans laisser le temps à Dégel de s'excuser. Il n'avait pas à le faire, c'était ce qu'il avait voulu ; qu'il continue le combat, qu'il arrête Pandore, sans se soucier de lui. Dégel soupira.

- J'ai fini par pouvoir me retourner.

Kardia fronça légèrement les sourcils. Dégel éclipsait un événement important, il lui cachait une vérité. « J'ai fini par pouvoir me retourner », oui, mais après quelles tourmentes? Kardia serra les dents. Dégel était déjà tellement épuisé, psychologiquement et physiquement, lorsqu'il l'avait quitté... Et maintenant, alors qu'il refusait de parler de ce qui lui était arrivé... Mais Dégel était là. Et lui aussi. Force était de constater que le combat ultime n'avait pas eu lieu, pour aucun d'eux. Dégel baissa les yeux, esquissant un rictus triste. Il ne dit rien, mais ce simple sourire figé en apprit bien plus à Kardia que ne l'aurait fait n'importe quels mots. Dégel avait frôlé la mort, c'était évident. Les mains du Scorpion se serrèrent en deux poings distincts et tremblants alors qu'une boule se formait dans le fond de sa gorge. Dégel le remarqua aussitôt et, doucement, il posa sa main sur celle de son ami, comme pour le réconforter. Il continua son récit, sans jamais évoquer l'état de mort imminente dans lequel il s'était trouvé.

- Je... je voulais...

Les mots refusèrent de sortir de la bouche de Dégel. Le Verseau semblait avoir de plus en plus de mal à s'exprimer, fuyant le regard de son camarade et de ses hôtes, agitant ses doigts fins avec nervosité.

- Je... devais réparer mon erreur.

Kardia écarquilla les yeux, véritablement surpris. Il observa Dégel baisser le regard sur ses mains et resta muet un long moment, espérant que le Verseau finirait par s'expliquer de lui-même. Mais, pour Dégel, les choses étaient difficiles à raconter... Bien trop difficiles. Il ne s'agissait pas simplement d'exposer des événements passés – événements que, par ailleurs, il aurait souhaité oublié – mais il devait aussi avouer son erreur, mettre en avant sa responsabilité, et, bien sûr, son échec. Pire que tout, il lui fallait maintenant exprimer ses sentiments, quels qu'ils soient ; honte, culpabilité... et d'autres encore. Dégel serra les dents et les poings dans une posture que Kardia ne lui avait encore jamais vu, et inspira lentement.

- C'était... ma faute.

Il s'expliqua presque aussitôt, évitant comme la peste le regard de Kardia. Ce regard si bleu, éclatant d'une nouvelle vie et pourtant déjà si accablé par le temps et la violence qu'il avait vu défilé.

- C'était ma mission. La mienne. Mais je t'ai incité à m'accompagner... je t'ai mené à ta...

Les yeux de Dégel s'emplirent de larmes glacées et impromptues et le Verseau, d'un geste rapide, se redressa pour traverser la pièce et se cacher dans l'ombre d'un de ses coins, sans terminer sa phrase. Milo et Camus se contentèrent de l'observer quand Kardia, lui, se redressa comme pour accompagner son mouvement, comme pour le retenir. Mais l'ancien Scorpion resta immobile, les bras ballants, la gorge serrée. Il connaissait suffisamment Dégel pour savoir comment réagir à chacun de ses comportements. Et même si les mots du Verseau le mettait hors de lui, même s'il rêvait de secouer son compagnon de toute ses forces, même s'il rêvait d'objecter avec puissance, Kardia resta silencieux. Tremblant, bouillonnant, mais silencieux. Et son silence, Dégel le savait mieux que quiconque, était une invitation à la conversation. Il y avait encore tant de choses à dire, tant de secrets à dévoiler... Alors le Verseau continua, trouvant le courage de ravaler ses larmes.

- Ton cosmos faiblissait et... Il fallait que je tente de te sauver, je ne pouvais pas te laisser...

De nouveau, les mots se perdirent dans la gorge de Dégel qui refusa de terminer sa phrase. Le Verseau s'adossa près de la fenêtre, sa silhouette se dessinant dans un clair obscur pâle.

- Alors j'ai rampé jusqu'à toi. Et avant que la flamme de mon cosmos ne s'éteigne complètement, j'ai crée un cercueil de glace pour te maintenir en vie.

A ces dires, Camus sentit son cœur se serrer. Il avait compris depuis bien longtemps ce qui se jouait entre Kardia et Dégel mais son statut de Chevalier des glaces l'empêchait de voir au-delà de l'apparence. Maintenant, il voyait clair. Il voyait même ce que Dégel s'évertuait à cacher. Le Chevalier d'Or n'avait pas simplement poussé son cosmos à son paroxysme pour sauver son compagnon, il avait... La gorge de Camus se serra si violemment qu'il sentit une souffrance incroyable dans tout son être. Kardia exécuta un pas, puis deux, et atteint rapidement Dégel.

- Dégel...

Le Verseau l'observa de ses yeux éteints. Il ne voulait pas qu'il parle. Surtout pas. Il ne voulait pas entendre ce qu'il avait à lui dire, il ne voulait pas qu'il réagisse à ce qu'il venait de lui avouer...

- Espèce d'imbécile! Et ça se targue d'être le plus érudit du Sanctuaire?!

Dégel écarquilla les yeux, véritablement choqué. Kardia esquissa un sourire amusé et triomphal. Après toutes ces années enfermé dans la glace, il parvenait encore à l'étonner?! Dégel n'était décidément pas au bout de ses surprises. Kardia s'empara rapidement de la main de son compagnon et reprit son sérieux, caressant la peau claire avec douceur, mécaniquement, comme s'il exécutait un geste familier. Geste qui mit le Verseau mal à l'aise mais qu'il ne pu s'évertuer à briser.

- J'ai décidé seul de t'accompagner, et j'ai décidé seul d'affronter Radhamanthe! Tu me crois franchement aussi influençable? Si je suis venu, c'est parce que je voulais venir! Et, Dégel, peu m'importaient les risques.

Le Scorpion esquissa un sourire sincère, un de ceux pour lesquels Dégel avait craqué des années auparavant.

- Je n'oublierais pas que tu as risqué ta vie pour sauver la mienne.

Kardia avait bien des choses à ajouter mais il se retint. Il savait que Dégel ne tolérerait pas certains mots, certaines expressions, devant deux parfaits inconnus. Il était prêt à parier que le Verseau ne tolérerait même pas certains gestes, oh ça, non! Pas ceux auxquels il songeait en tout cas. Dégel aurait pu tolérer une poignée de main virile, n'importe quel geste qui le tiendrait éloigné de lui... Mais Kardia, lui, voulait autre chose. Quoi que Dégel en pense, quoi qu'il en dise... Un rapide coup d'oeil en direction de Kardia et Dégel sourcillait déjà, secouant rapidement et discrètement sa tête comme pour le dissuader de faire quelque chose d'idiot. Il savait exactement à quoi Kardia pensait. Il savait exactement ce que le Scorpion s'apprêtait à faire. Face au visage tendu de son camarade, Kardia esquissa un sourire amusé, il retint même un léger rire. Dégel se sentit rougir alors que les regards de Camus et de Milo n'avaient de cesse de les fixer, ahuris. Puis, soudain, il écarquilla les yeux ; son compagnon s'approchait encore, et encore, jusqu'à coller son corps contre le sien et lui offrir une étreinte chaleureuse et très intime. Une simple étreinte. Une étreinte qui disait tout, mais c'était tout de même moins gênant que le baiser auquel Dégel s'était attendu. Camus détourna presque aussitôt le regard, le visage aussi écarlate que la fameuse attaque de son camarade Milo, comprenant tout de suite par quel genre de sentiments était menée cette étreinte. L'actuel Scorpion, lui, plus étonné que réellement gêné, sourcillait avec force tout en continuant d'observer la scène qui se jouait devant ses yeux. Dégel s'empressa de repousser son camarade, pourpre et tremblant, et le Scorpion lui offrit un nouveau sourire. Avant que celui-ci ne décide de faire quelque chose d'inconsidéré et d'encore plus gênant, Dégel s'écarta rapidement, fuyant le Scorpion comme la peste, et tenta de calmer son embarras dans un coin de la pièce. Kardia continua de sourire, triomphant, puis, il retourna s'asseoir, exécutant de grands gestes, s'étirant sans retenue, comme à présent animé d'une humeur radieuse.

- Mais quand même, si t'avais pu éviter de m'enfermer dans un tes foutus cercueil... C'est glauque! J'aurais pu y passer l'éternité!

Il rit. Milo esquissa un sourire en observant son homonyme, amusé, mais lorsque celui-ci lui jeta un coup d'oeil, l'actuel Scorpion reprit son sérieux et fronça doucement les sourcils. Camus, toujours mal à l'aise à cause de l'étreinte que les deux chevaliers avaient échangé, observait ses mains, tentant de faire oublier sa présence. Dégel considéra Kardia avec étonnement avant de n'esquisser à son tour un léger, très léger, sourire.

- Je ne me doutais pas qu'il tiendrait si longtemps...

Le Verseau jeta un coup d'oeil par la fenêtre et observa tomber la neige. Il ne pouvait qu'imaginer le froid, dans cette pièce chaleureuse, mais quelque chose lui disait qu'il était de la même nature que celui qu'il avait pu créer pour former le cercueil à qui il devait la vie. Il n'avait pas eu pour résolution de se sauver la mise en même temps que Kardia, pourtant la glace l'avait enveloppé, lui aussi, et l'avait maintenue en vie jusqu'à... Dégel se détourna vers Camus et Milo. Son visage, dans le clair obscur, n'était que partiellement visible et pourtant les deux Chevaliers d'Or lui observèrent un air étonné.

- Mais au fait, comment l'avez vous brisé?

Kardia imita son camarade, observant Camus et Milo avec curiosité. Les deux Chevaliers d'Or s'examinèrent longuement, ne sachant trop quelle réponse amener à cette question. La vérité était la suivante ; ils n'avaient aucune idée de la manière dont le cercueil s'était brisé. C'était au moment où Camus l'avait effleuré que la glace avait implosé, mais il n'avait rien fait pour que cela arrive. Milo se souvenait également de l'étrange comportement des armures d'or avant que le cercueil ne s'éffondre... Ce détail amena une question autre que celle de Dégel dans son esprit ; comment l'avaient-ils trouvé, ce fameux cercueil? C'était, là encore, une longue histoire, et étrange qui plus est, comme un conte fantastique. Comme si Camus avait capté les pensées de Milo, il soupira longuement, attirant sur lui l'attention de tous.

- C'est également une très longue histoire... Tout à commencé il y a quelques jours...