NDA : Voilà la seconde et dernière partie. Comme pour le chapitre d'avant, quelques avertissements :

- Je m'étais plantée sur le rating, je l'ai donc corrigé. Cette fic est bien classée 13+, et non G. Ce n'était pas vraiment grave pour la première partie, mais celle-ci contient des descriptions un peu plus explicites. Univers de SNK oblige, tout ça, tout ça. C'est un détail, je le conçois. Seulement, je préférais le préciser.

- Une fois n'est pas coutume, attention aux SPOILERS. Je conseille d'être à jour sur le manga jusqu'au chapitre 79, au risque d'être parfaitement paumé. De plus, je prends en compte les scans 80 et 81 (qui n'ont pas encore de version française, ou je ne l'ai pas trouvé), néanmoins ceux-ci ne sont évoqués que de façon implicite. Pas la peine de les avoir lu pour comprendre le texte ci-dessous. Au pire, seules deux ou trois phrases vous paraîtront nébuleuses, mais sans plus.

Sur ce, bonne lecture.


Seconde partie : Faut-il se dire adieu ?


Levi ne réfléchit pas. Levi agit.

Sa manière de combattre passe immédiatement par son corps, plutôt que par ses méninges. Lorsqu'il se confronte à une urgence, une étrange connexion se produit entre ses sens et ses mouvements. Comme s'ils sont liés, sans intermédiaire entre eux. Une décharge électrisante le traverse, il a l'impression que rien ne lui est impossible. À peine son cerveau reçoit l'information qu'un réflexe répond déjà en conséquence. Une espèce de mécanique innée, gravée en lui. Ce que le commun des mortels appelle l'instinct.

Bizarre, pour lui l'instinct est un concept qu'on associe davantage à l'animal qu'aux humains. Même s'il admet ne pas toujours comprendre d'où il a hérité cette habileté presque surnaturelle, ainsi que cette perception sensorielle si affûtée. Sans nul doute que l'enseignement de Kaney l'a considérablement influencé. Il lui a appris la discrétion, la rapidité, la violence brute, la détermination… L'analyse, malgré tout. Pourtant, les leçons de son mentor n'expliquent pas tout (son aisance avec la manœuvre tridimensionnelle, par exemple). Ce n'est pas une chose qu'il peut intellectualiser. À la fois primitif et complexe, ça se trouve à l'intérieur. Au creux de la chair, fusionné aux entrailles. Viscéral.

Peut-être est-il une bête, tout compte fait.

Cette sorte de virtuosité mystique est ce qui lui a permis de survivre si longtemps. Parce que c'est bien le seul putain de truc dont il se sache capable : sauver sa peau. Quand il livre une bataille, tout se déroule un instant. Le monde autour cesse d'exister. Il n'y a plus que lui face au danger qui le menace. L'entièreté de son agilité prodigieuse se déploie afin d'échapper à une issue funeste. À croire que son esprit inhibe tout le reste, au profit de la bonne préservation de son intégrité physique. Et ceci est un fardeau épouvantable.

Car Levi n'a jamais su protéger. Juste se défendre lui-même. Il ne dénombre plus ses échecs dès que l'enjeu implique quelqu'un d'autre que sa propre personne.

Il a échoué pour Farlan et Isabel. Il a échoué pour son escouade, puis pour celle d'Hanji. Il a échoué pour Eren, qui n'a été kidnappé ni une, ni deux, mais bien trois fois, alors que ce dernier se trouvait sous sa responsabilité. Ah, il a bien évité à cette greluche de Mikasa de finir broyée par le titan femelle… au prix d'une blessure qui l'a empêché d'être présent au moment où Reiner et Bertolt ont révélé leur véritable identité. Moment où il aurait été crucial qu'il soit là. Aussi crucial que celui durant lequel Erwin a perdu son bras.

Tss. Meilleur soldat de l'humanité, belle connerie. C'est un titre bon pour les journaux et pour la plèbe adorant les héros providentiels, mais dans la réalité… il se sent plus comme étant le pire des usurpateurs. Selon lui, la longévité au sein de leur unité n'a jamais été gage de qualité. Surtout où l'aléatoire prime lors des expéditions extra-muros. Même des éléments talentueux peuvent se faire tuer sur un malentendu. Il le sait pour l'avoir vu à de nombreuses reprises.

Le caporal n'a plus bougé depuis que sa collègue l'a quittée. Planté au milieu de cette cour sablonneuse, ses pupilles inexpressives n'ont pas lâché l'endroit où icelle a disparu. Elle ressent sûrement pareil que lui : cette incompétence latente, après avoir laissé tous ses compagnons périr sous ses prunelles impuissantes. Avec, parmi eux, des amis précieux qu'elle a connu presque deux décennies. Dix-huit années en tant que chien de l'armée : trois ans d'entraînement, puis quinze à vadrouiller avec les bataillons d'exploration. Difficile de ne pas nouer des affinités, bien que chaque éclaireur garde en mémoire qu'un attachement affectif trop fusionnel cache un ignoble revers de médaille. Atroce et cruel. Du coup, à la longue, plus personne ne se demande si un tel ou un tel va revenir. Et quand le retour n'arrive jamais, les rescapés se raisonnent en se disant que c'est ainsi, que chacun est au courant des risques auxquels il s'expose.

La vie suit donc son cours. Peu importe la façon de gérer le deuil, – déni placide, accumulation de colère, volonté de continuer à s'émerveiller pour quelques rares idéalistes – l'important demeure de résister une heure, une journée, une excursion de plus en dehors des remparts. Célébrer ses frères d'armes partis en accomplissant leur devoir, avant de se tourner vers ceux toujours ici-bas. Se concentrer, ne jamais dériver du grand dessein qui guide leurs convictions, leur envie de liberté. Lutter encore et encore, afin d'oublier les remords qui guettent une seconde d'errance ou de doute. Ces remords de ne pas avoir eu le temps de prononcer le mot, d'effectuer le geste signifiant juste : je suis fier de vous, les gars.

Levi serre les mâchoires. Merde, cette conne lui a vraiment filé la poisse ! Les divagations inutiles n'appartiennent pas à son registre. D'ordinaire, il cède ce genre d'égarement à l'autre détraquée du bulbe. L'officier tape discrètement son poing fermé contre son front.

Se concentrer. Se concentrer.

Les paroles de la vieille dame rencontrée cet après-midi résonnent à nouveau. Un point de repère dans l'adversité, hein ? Des repères, Hanji n'en a plus. Ou si peu. Depuis la création de leur escadron, l'élite n'a jamais été autant en sous-effectif – tellement qu'Erwin joue sur la naïveté des jeunes recrues de la garnison afin de les embarquer dans leur galère. Énormément de vétérans ont été annihilés par la férocité de l'Extérieur, dont beaucoup ayant fait leurs classes avec la scientifique. Des gens qui ont constitué une constante dans sa vie, l'aidant à tenir devant la dureté de leur métier. Et maintenant ? Qu'en est-il ?

L'esseulé clôt les paupières. Les mecs de la base vont le croire fou s'il ne se décide pas à déloger de là fissa. Non, en réalité, il se fout bien de ces crétins. Il prend une inspiration lasse. Le soleil n'a pas cessé de briller, réchauffant sa trogne blafarde. Il discerne les échos lointains de la ville et les gazouillis aériens des oiseaux. Aussi, le vent fredonne un drôle de refrain céleste. Il expire avec une lenteur contrôlée. Il esquisse un premier pas, puis un deuxième…

Putain, tellement chiant.


L'avantage d'être un haut gradé, c'est de pouvoir bénéficier d'une chambre individuelle en toute circonstance, et ainsi être dispensé des dortoirs communs, souvent étroits et désordonnés. Ce que les types des brigades spéciales ignorent encore, c'est l'état dans lequel ils vont récupérer la piaule prêtée à cette sagouine d'Hanji. Bon sang, rien que de s'imaginer le foutoir mis par sa congénère, cela inspire une profonde détresse à Levi. Même ailleurs que chez elle, cela n'a pas dû la freiner pour semer son bordel à sa guise.

Le parquet craquelé grince sous les bottes du caporal, tandis qu'il arpente un couloir au milieu duquel plusieurs paires d'yeux le toisent en biais. Malgré son statut de soldat de légende, les membres de la police militaire ne visualisent en lui que l'ancien criminel des souterrains. Ajouté au fait que cela les emmerde de partager leurs locaux avec les suicidaires de service, l'existence même de l'ex-malfrat les rebute. D'autre part, ils digèrent très mal la chute du roi – datant d'un mois plein – au profit d'Historia Reiss, celle-ci ayant eu pour résultat de leur voler leurs privilèges. Tout cela à cause d'eux ; les utopistes, les gardiens des opprimés et des causes perdues. Vivement que ces sales squatteurs à la dèche regagnent Trost, sous la coupe de cette vieille branche sénile de Dot Pixis.

Lui, se fiche bien de leur mépris. Si ces abrutis ne saisissent pas les enjeux de leur opération de reconquête, c'est qu'ils ne méritent guère son attention. Il zigzague souplement entre les œillades haineuses, arborant sa nonchalance habituelle. Sa marche est active, rien ne transparait sur son teint maladif, que cette éternelle mine blasée. Il se rapproche très vite de sa destination. Il ne persiste plus qu'une cloison le séparant de cette dernière. Il franchit le seuil en toute simplicité, sans frapper ou annoncer oralement son entrée. Histoire de changer.

Une vile senteur de renfermé agresse ses narines ; la puanteur fétide de la saleté imbibée de sueur. Répugnant. Les fenêtres actuellement barricadées par leurs imposants volets, la pièce est illuminée à l'unique lueur des bougies, accentuant le côté glauque de la pièce. S'il ne connaissait pas la propriétaire des lieux, il aurait l'impression de s'être engagé dans quelque chose de pas net. Ce qui est un peu le cas, en vérité.

Focalisée sur ses notes, la savante snobe l'intrus, pensant d'abord qu'il s'agit de Moblit. Trois secondes s'écoulent, durant lesquelles l'huis claque derrière lui et la clé pivote dans la serrure. Elle s'interroge enfin : ce nouvel arrivant est bien trop silencieux pour être son assistant. Normalement, il l'aurait rejointe sans tergiverser. Après avoir toqué à la porte – car Moblit est quelqu'un de poli, lui. Interloquée, elle se détache des papiers qui jonchent le petit pupitre, avant de s'accouder au dossier de sa chaise et découvrir son invité surprise. Hum, bien sûr. C'est évident : cette apparition peu verbeuse ne pouvait être que la sienne. Elle est partie du principe qu'ils ne se croiseraient plus aujourd'hui, alors le voir débarquer brusquement l'intrigue un tantinet.

Elle s'apprête à lui balancer une réplique railleuse lorsque celle-ci se trouve aussitôt avortée. Sa bouche toujours entr'ouverte, le regard insondable de son camarade la glace comme jamais. La flamme noire se reflétant à travers ses orbes dénués de clémence lui indique qu'il va probablement essayer d'atteindre à sa vie. Quoi ? Cela ne lui a pas suffi de lui bousiller l'estomac, tout à l'heure ? Elle rembobine à toute allure les évènements récents afin de comprendre l'origine d'une telle animosité. Merde, il y a au moins une centaine de raisons possibles ! Paralysée, elle ne peut se soustraire à l'emprise de ce pigment anthracite qui absorbe littéralement ses mirettes chocolat. Sans jamais se détourner d'elle, il avance dans sa direction. Ça craint tellement. Ses traits crispés de nervosité affiche un sourire figé.

« C'est… C'est parce que je t'ai touché avec mes mains, c'est ça ? »

La distance entre eux se réduit encore. La future victime lève les bras en l'air en signe de capitulation.

« Elles étaient propres, je te jure ! »

Elle se soulève légèrement de son siège, prête à implorer son pardon. Mais rien ne ralentit un Levi en pétard. À peine se redresse-t-elle que la dernière enjambée de son assaillant s'écrase sur le plancher avec fracas.

Trop tard.

Une force singulière la percute de plein fouet, claustrant sa nuque et sa poitrine. Elle vacille sous le choc, tente en vain d'accrocher n'importe quoi à sa portée… puis se vautre lamentablement en arrière, non sans émettre un glapissement étranglé. Une longue plainte rauque se propage à l'intérieur de la chambre. Elle reste un instant étalée par terre afin que son étourdissement se dissipe. Des contractures martèlent son crâne et ses épaules, de même qu'une curieuse pression pèse sur son thorax. Pendant qu'elle recouvre petit à petit ses marques, elle souffle sur la mèche charbonneuse lui chatouillant le nez.

Ah. Hein, quoi ?

En cherchant à se mouvoir, elle se rend compte qu'une masse non identifiée la cloue au sol. Ses idées de nouveau claires, elle baisse le menton pour étudier la situation. Harponné à son cou, son présumé agresseur est couché sur elle, son minois niché au creux du col de sa chemise. D'ici, elle distingue simplement le sommet de sa caboche brune. Elle se rallonge en soupirant. Ses billes oculaires marron fixant le plafond, elle sent ses muscles qui se détendent, alors que ses cordes vocales peinent à réprimer un rire mi soulagé, mi incrédule.

« Sérieux, Levi… Si tu voulais un truc, fallait juste le dire. J'ai flippé, tu sais ? »

Le susnommé ne daigne même pas répondre. L'inverse l'aurait étonnée. Deux fossettes creusent les joues de l'érudite. Elle ne lui rend pas son accolade, et le serre encore moins contre elle. Elle se contente, d'un mouvement très doux, d'installer ses paumes rugueuses sur les omoplates de son acolyte. Lui, cale mieux sa tête contre sa clavicule. Les pulsations de son cœur se sont calmées, il carillonne dorénavant à une cadence régulière.

Cela fait belle lurette qu'il n'a plus eu une telle proximité tactile avec un tiers. La dernière en date à l'avoir enlacé de cette manière ne doit être personne d'autre que sa défunte mère. Même si les fringues d'Hanji empestent au point que cela devient une infection, que son épiderme est moite et que sa tignasse est toute grasse, il se rappelle cette sensation de chaleur humaine. La chaleur de quelqu'un de vivant.

La quiétude ambiante les baigne d'une impression de sécurité et de paix qui engourdie leurs deux carcasses usées. Le contact est subtil, presque pudique. Il ignore s'il l'apprécie réellement. En tout cas, il ne le déteste pas. Ni agréable, ni désagréable. Ses réflexions troublées se sont tues. Il profite d'une pause sereine, la tiédeur lénitive de cette étreinte le berçant gentiment. Sa comparse parait particulièrement relâchée. Ses doigts placés de part et d'autre de l'échine de Levi montent, puis descendent en rythme avec la respiration tranquille d'icelui. Il pousse un long soupir assoupi.

« Hé, neuneu.

- Hum ?

- Quand tout sera terminé, on retournera chez ton père. »

Cela énonce davantage une affirmation qu'une suggestion. Un sourire timide ravive le visage fatigué d'Hanji. Sa pommette affleure délicatement le front de son ami.

« D'accord. Faisons ça. »


Un chaos dément.

Son regard absent glisse vaguement sur cet environnement en perdition, tandis qu'il titube parmi les décombres. Le climat est pesant comme le plomb. Corrosif comme l'acide. Tranchant comme l'acier. Il suinte les relents nauséabonds du soufre mêlé au sang et à la transpiration. Les ruines en feu crachent une épaisse fumée qui embrume le ciel de Maria et empoisonne ses poumons douloureux. Il traîne son squelette désarticulé entre les gravats, la poussière brassée se collant à lui à la façon d'une deuxième peau poisseuse. La sève rouge qui coule sur sa figure obstrue sa vue, le faisant trébucher à de nombreuses reprises contre une brique ou un morceau de toit. Il frotte ses rétines vitreuses pour mieux délimiter les alentours, mais cela produit l'effet inverse à celui escompté. Les pourtours des maisons dévastées deviennent toujours plus confus au fur et à mesure qu'il trace sa route.

Il est éreinté. Ses jambes tiraillées de courbatures le portent à peine. Les particules pestilentielles l'asphyxient, il parvient difficilement à se ravitailler en oxygène. L'air chargé de cendres encrassent sa trachée et rend son palais pâteux. Il tousse. Suffoque. Chaque raclement de gorge l'irrite horriblement. Le goût de la bile âcre qui érode ses parois respiratoires le ramène à son sentiment d'amertume.

Il a raté. Encore.

Deux fois.

S'il avait réussi son premier coup, tout ce serait alors achevé dans la minute. Il revoit sa cible, puis sa lame aiguisée tel un couperet qui transperce l'éther. Il se revoit louper d'un rien son assassinat furtif. Si proche de cet objectif… dorénavant si inaccessible. Il a cru se rattraper ensuite en exécutant une prouesse qui sauverait la mission. Toutefois, sa stupidité l'a derechef berné en beauté. La mort dans l'âme, il a abandonné son côté du mur afin de rejoindre le district de Shiganshina, où s'est dévoilé à lui ce décor apocalyptique.

Soudain, les environs s'ébranlent. Un cri bestial fend l'espace et vrille ses tympans.

Un titan. Ou deux ? Il ne sait pas. Il ne devine que des ombres géantes et abstraites à travers le nuage opaque de débris volatils. Il ignore si l'un d'eux est Eren. Étant donné la très mauvaise posture dans laquelle il l'a aperçu dernièrement, il suppute sans mal que ce couillon s'est encore exposé à de grosses emmerdes. Bordel, il faut qu'il se magne avant que son équipe se fasse exterminée. Non, il s'y refuse. Il se dépêche malgré ses chevilles flageolantes.

Sa colonne vertébrale pliant sous un fardeau invisible, il progresse au sein de la cité embrasée. À chaque avancée, la touffeur s'intensifie. Les vapeurs ardentes lui flanquent le tournis. Éviter l'évanouissement lui demande un effort éprouvant. Bientôt, il oscille ; manque de perdre son équilibre précaire. Son pied a buté contre ce qu'il pense d'abord être un amas de pierres détruites. Or, la consistance de ces supposées pierres n'est pas normale. Il baisse les yeux vers le pavé pulvérisé.

Un cadavre. Puis deux. Puis trois.

Leurs crânes éclatés sur les dalles ne lui permettent pas de les identifier. Il déglutit, même si c'est compliqué. D'un pas fébrile, il contourne les trépassés. Alors qu'il essaie de poursuivre sa course tortueuse, autre chose craque sous sa semelle. Le bruit du verre brisé le pétrifie sur place. Une intuition terrifiante lui gèle les tripes. Il retire sa chaussure puis, de sa main grelottante, ramasse les lunettes cassées. La surface protectrice transparente est fissurée et les lanières ont cédé. Des tâches vermeilles parsèment le cuir râpeux. Il a peur de ce qu'il risque de découvrir s'il continue son chemin. Lentement, il se résigne à se tourner vers les éboulis d'habitations ravagées servant de sépulture à d'autres éclaireurs. Sa poigne se referme sur l'objet déjà abîmé.

Putain, pas ça.

Il clopine aussi rapidement qu'il le peut, fonçant droit sur cette silhouette qu'il aurait préféré ne pas reconnaître. Arrivé près d'elle, il tombe à genoux. Hanji est recroquevillée sur elle-même, au milieu des pièces de son équipement tridimensionnel totalement désintégré. Elle lui tourne le dos, lui dissimulant son faciès. Pourtant, sa longue chevelure auburn ne trompe pas. L'élastique qui, à l'accoutumée, la coiffe en queue de cheval n'a pas tenu, des mèches cuivrées s'éparpillant maintenant sur le sol. Il n'ose pas se pencher tout de suite afin de constater la gravité de ses blessures.

Avant, son œil hagard dérive au loin, jusqu'à ce que son attention soit retenue par le macchabée situé juste devant lui. De celui-ci, il ne subsiste rien d'autre qu'un bout de viande grillée dégageant un empyreume putride. Les os – dont la blancheur ressort étrangement – font saillie sous les vêtements en charpies et la carnation carbonisée. Les cheveux consumés laissent un occiput partiellement nu, tandis que la mandibule apparente s'ouvre sur un gosier cramé de l'intérieur. Le cartilage du nez et des oreilles ont fondu, déshumanisant toujours plus la dépouille incinérée, dont les orbites béantes pointent en direction d'un firmament complètement voilé derrière ce smog pourpre. Levi réprime une grimace dégoûtée.

Le pire, ce n'est pas que cette vision cauchemardesque. Le pire, c'est cette odeur abominable qui l'enveloppe. Le pire, c'est ce brouillard toxique la faisant onduler à la manière d'un spectre inquiétant. Le pire, c'est d'imaginer l'état de ceux qui se trouvaient juste à côté de la déflagration : il ne doit rester d'eux que des miettes de moelle ou encore quelques boyaux désagrégés.

Le pire, c'est ce qu'il s'apprête à affronter, à cet instant.

Sa senestre saisit la hanche d'Hanji. Doucement, il la ramène vers lui. La carcasse inerte roule avec mollesse, livrant ainsi l'étendue des dégâts provoquée par la transformation meurtrière de Bertolt. Il se statufie. Ce qu'il entrevoit secoue ses viscères d'un frisson d'horreur. Face à lui, tout le côté gauche de son amie a été lésé suite à l'attaque du titan colossal. Son uniforme déchiré divulgue son derme calciné par les projections incendiaires de leur ennemi, mais bien moins qu'il ne l'a d'abord cru. L'aspect global ressemble plus à une large cicatrice écarlate striée de boursouflures exsangues, plutôt qu'aux lambeaux noirâtres de l'autre soldat s'effritant au contact de l'atmosphère corrompue. Il examine les membres de sa partenaire, si peu endommagés comparé au tas de chair proche d'eux devenant déjà braises. Une curieuse évidence s'impose alors à lui.

Est-ce que c'est… Moblit ?

Même si c'est difficile de le certifier avec exactitude, cela expliquerait pourquoi l'intégrité de la jeune femme a davantage été préservée que celle de son assistant : il s'est interposé entre elle et la détonation. Le capitaine soupire, accablé. Si elle savait, cela la révolterait.

Cependant, malgré ce geste motivé par l'énergie du désespoir, la chef d'escouade n'a guère été épargnée par les nuées brûlantes. Bien que ces dernières ne l'aient pas autant défigurée que son protecteur, des lésions rubescentes partent de sa mâchoire, se prolongent le long de son cou, rongent son bras, une grande portion de son flanc – plus touché que le reste – puis, enfin, toute sa jambe. Les parties métalliques de son harnais se sont dissoutes, soudées à sa peau mise à vif. Icelle n'est plus qu'une immense plaie cramoisie puant le fer chaud mélangé au dioxyde de carbone. Des contusions violacées enflent ses tempes, sa lippe et son front ensanglantés. La suie obscure qui souille son visage contraste avec le fluide carmin fuyant de ses nombreuses éraflures.

Il l'observe encore une seconde. Inspire profondément. Anxieux, il appuie son index et son majeur tendus contre la jugulaire de l'endormie. Il cherche une respiration, un pouls, n'importe quoi qui témoigne d'une mince lueur de vie. Il détecte une légère vibration, or il est incapable d'affirmer si cela correspond à un signe vital ou juste aux tremblements de ses propres phalanges. Il insiste. Place ses doigts devant sa bouche pour vérifier la présence d'un souffle potentiel. Pose son oreille contre son cœur afin d'en capter les battements, même infimes. Sauf qu'il ne sent rien, il n'entend rien. L'épuisement et la température incandescente brouillent ses sens, dévorent petit à petit sa lucidité. Chaque action est une lutte. Bientôt, il ne sera plus en mesure de se relever, attendre ici le met gravement en danger. Il contemple une dernière fois Hanji, toujours plongée au fond de sa léthargie morbide. Dans un ultime recours, il l'appelle en lui remuant les épaules.

Et là, une exhalation imperceptible. Puis, un grommèlement guttural.

L'inconsciente hoquète, prise d'une quinte de toux lui faisant crachoter sang, salive et résidus gris. Sa poitrine se soulève par saccades, sa cage thoracique comme brutalement opprimée. Lui, s'empresse de la cueillir contre lui en baragouinant des phrases incompréhensibles, le temps que les convulsions s'apaisent. Sa crise de tétanie dure une longue minute, avant qu'elle ne cligne fastidieusement ses paupières tuméfiées. Elle tente de se redresser, néanmoins ses muscles ankylosés ne lui obéissent plus. Il regrette presque de l'avoir contrainte à se réveiller. La voir gigoter aussi péniblement, désorientée et vulnérable, lui fait pitié.

« Putain, t'as une sale gueule, binoclarde. »

La prénommée s'arrête net. Elle cherche l'origine du son, ses prunelles mi-closes furetant çà et là. Il remarque enfin ses iris livides. La pétillante nuance noisette s'est évaporée, laissant une surface blême inanimée. Même si elle ne l'a pas tuée, l'explosion a réussi à la priver de ses facultés visuelle et auditive. Il la colle davantage contre son torse afin de lui parler directement à l'oreille. Il agrippe également sa main valide et la presse sur sa joue à lui pour que, à défaut de le voir, elle puisse le percevoir.

« C'est moi. Je suis là. »

L'interpellée grogne, tout son organisme en souffrance. Elle est lourde, la maintenir à un seul bras est un supplice. Pourtant, cela ne l'empêche nullement de guider le poignet d'Hanji le long de ses traits harassés.

« Hé. C'est moi, bigleuse.

- Le… vi ?

- Oui. Je suis là. »

Il se répète plusieurs fois pour s'assurer qu'elle l'écoute. Il ignore ce qu'elle aperçoit exactement de lui. Des contours flous, une simple ombre ? Ou juste les méandres ternes du néant ? Elle plisse ses mirettes gonflées, pendant que ses commissures de lèvres esquissent ce qu'il jurerait être une ébauche de sourire.

« T'as une sale gueule. »

Il ne lui signale pas qu'elle a involontairement piqué sa réplique. Surtout, c'est vrai qu'il tire une tronche de merde. Ses fripes et ses chairs sanguinolentes lui donnent une dégaine assez misérable, en plus de son expression dépitée. La dextre d'Hanji frôle sa mine décomposée dans le but de décoder ses humeurs. Elle se raidit soudain, jappe de douleur. Aspirer l'air reste un calvaire. Elle se rend compte de sa déplorable condition, de ce corps qui ne lui répond quasi plus. De ces acuités sensitives à l'agonie. Elle devine la frustration de Levi qui la soutient toujours, mais jusqu'à quand ? Frémissante, elle se cramponne à la nuque pâle qui lui sert d'appui, son regard embué d'eau.

« On ne retournera jamais chez mon père, hein ? »

Le sel de ses larmes mord ses balafres encore purulentes, tandis que les poings de son interlocuteur se rétractent. Une myriade de pensées contradictoires déferle à la façon d'une tempête émotionnelle, faisant barrage à tout raisonnement logique. Il se maudit, lui et sa faiblesse, d'avoir engendré une situation aussi désastreuse. Une fois de plus, il est soumis à un choix crucial. Sauf qu'il refuse de le faire. Il n'y parviendra pas. C'est trop dur.

C'est impossible de les départager. Pas eux.

Sa bouche se déforme en un rictus empreint de rage et de culpabilité. C'est dur, or il y est obligé. Il doit choisir.

« Pardonne-moi, Hanji. Je ne peux pas te sauver. »

C'est faux. Il le peut. Mais il ne le fera pas.

Un poids affreux lancine tout son être, émanant de la poche interne où il garde le sérum de Rhodes Reiss. Le minuscule boîtier se mue alors un étau d'une tonne qui l'encombre et l'oppresse. Comme si elle comprend son tourment, Hanji lui sourit et le cajole du bout de son pouce. Un autre spasme la martyrise, elle régurgite une nouvelle gerbe de liquide rougeâtre. Elle laisse ensuite sa tête s'échouer contre la clavicule de son camarade. Sa diction est laborieuse, Levi s'applique toutefois à traduire l'essence de ses mots.

« J'ai tellement honte… d'avoir menti tout ce temps. »

Elle renifle bruyamment. Au final, elle n'aura fait que cela : mentir. Mentir à ses parents, à ses compagnons, à Erwin. Au monde. À elle-même. Vaincre les titans au nom de l'espèce humaine, s'affranchir des murs, accéder à une source infinie de connaissances… Juste des prétextes. Son unique vœu n'a jamais été que retourner au domicile familial en étant enfin digne de son père. Elle désirait l'entendre dire qu'il se fichait bien de la sauvegarde de l'humanité, et que son plus grand bonheur était de l'avoir pour fille. Car elle est et restera toujours cette gamine de douze ans en quête d'attention. Levi se tait, Hanji rit jaune.

Pathétique.

Les sillons salés ne cessent de couler. Elle ne sait rien concernant ce qui se déroule à ce moment précis. Cependant, elle subodore sans mal qu'il ne vaut mieux pas traîner dans le coin trop longtemps. De son timbre éraillé, elle conseille à Levi de déguerpir au plus vite. Celui-ci ne modifie guère sa position actuelle.

« Je reste.

- Tu devrais…

- Ça ira. Je reste. »

Les pleurs de la mourante se tarissent bientôt peu à peu. C'est évident qu'il s'agit d'une très mauvaise décision, seulement… elle ne peut s'empêcher d'éprouver de la gratitude, ainsi qu'un certain réconfort. C'est qu'il souhaite, la réconforter. Il ne délaissera pas à son triste sort, à dépérir au milieu de cet enfer.

En veillant sur elle, il songe à tous ses compagnons retrouvés à l'abandon, tandis qu'ils étaient sur le point de succomber. Qu'ont-ils ressenti, de l'aigreur ? De l'angoisse ? Du chagrin ? Sans nul doute que tout cela ne représente rien face au vertigineux sentiment de solitude. Elle seule demeure dès lors que la mort menace.

Un nouveau hurlement monstrueux bouleverse les cieux. Levi ne bouge pas.

C'est tout ce qu'il a à lui offrir : sa présence. Alors, dans un silence respectueux, il reste. Juste là, près d'elle. En guise d'au revoir. Celui que tant d'autres auraient aimé avoir avant d'expirer leur ultime souffle. Avec délicatesse, il pose son front contre celui de son amie.

Immobile, elle semble enfin sereine, bercée par le repos éternel.

« Adieu, Hanji. »


NDA SANS SPOILS : C'est rigolo de constater que j'étais partie sur un Hanji-centric 100% pur beurre mais que, finalement, j'ai été totalement débordée par Levi, qui devait juste être un spectateur passif. Ce qui ne m'a pas déplu, en fait. J'ai jamais trop pigé l'émulation autour de ce personnage que je trouve très peu charismatique. Avec le recul, je pense qu'il est effectivement très bien écrit, mais qu'il n'est pas apprécié pour les bonnes raisons. Personnellement, je vois beaucoup d'ironie autour de ce protagoniste, et c'est ce qu'il le rend intéressant. Toutefois, ce n'est pas quelque chose qui ressort beaucoup dans les fanfics, alors j'ai essayé de donner un point de vue un chouia neuf sur lui. Bref, je pourrais développer pendant des heures, mais je crois que tout le monde s'en fout.

J'espère que les descriptions détaillées conviendront, parce que c'est le truc que j'ai soigné au maximum. L'aspect introspection est plus minimaliste ici car je craignais de partir dans le pathos. Voilà, voilà.

Je salue ceux-celles qui me quittent ici. Puisse vos plumes être toujours humides.


NDA AVEC SPOILS (SCANS 80/81) : Pour l'anecdote, sachez que j'ai modifié la fin de cette histoire après ma lecture du scan 81. Comme j'aime être canon à une œuvre, j'ai privilégié la cohérence à un "happy-ending" (si on peut considérer une transformation en titan comme un happy-ending). Une fin où Hanji ne meurt pas, quoi. Je ne pense pas qu'Isayama va la tuer. La mutiler gravement, peut-être. Mais pas la tuer. Par contre, ce qui est sûr, c'est que Levi va utiliser le sérum sur Erwin. C'est évident. Un peu trop, pour être honnête. Je serai contente si Erwin était épargné, parce que Erwin. Cependant, ça serait cool un petit twist à la sauce SNK. Hum. Non, en fait, non. Sauve Erwin, Isayama. S'il te plait.

D'ailleurs, j'ai pas vu beaucoup de gens s'émouvoir du fait qu'Hanji se fasse aussi violemment éjecter du combat comme ça. Ce qui m'attriste un peu car, pour le coup, je me sens vraiment concernée par son avenir dans l'intrigue...

Bref, à bientôt. Peut-être.