En ce 14 juillet, je poste un nouveau chapitre particulier qui rompt avec la chronologie linéaire des anciens, je vous avais prévenu, et la suite risque d'être tout aussi hétéroclite. Premières bouffées de violence également, quoique mesurées. J'espère pouvoir lancer la suite d'ici peu.
Un immense merci à ma fidèle Namuria pour son boulot,et à JikiaOlitaz pour sa super review qui m'a fait un grand plaisir,
à bientôt, n'hésitez pas à râler et à jeter vos incompréhensions.
WRECKING DOLL
CHAPITRE 7
Noir
Ecouter : Fable 3 OST - The Dwellers
Appuyée contre la rambarde, elle ne somnolait plus. Elle était calme, simplement paisible. Ses yeux s'étaient longuement fermés, ses sourcils avaient cédé à cette envie de dire non, de se contracter, de se froncer. Elle n'avait plus hésité à se montrer telle qu'elle le souhaitait en cet instant, appuyée contre la rambarde.
Le chant de la mer s'épuise dans le slick amer.
Augure.
Juvia observait toute la plage sous l'aileron décrépit que le manoir dessinait à l'est. La tour la plus avancée lévitait ainsi au-dessus du sable et projetterait son ombre inquiétante. De grains en grains, enfouissant sous le froid de la terre des cailloux éparpillés par les eaux, il y avait des algues brunes ou vertes qui se collaient les unes aux autres, formant des bancs amers de pleurésies. La mer venait les cueillir puis les délaisser tendrement tels ses enfants oubliés. Ce goût de l'eau qui chavire les corps et emplit les narines finit par s'incruster dans le palais.
Mais où est passé le temps ?
Ce vide indistinct qui s'effaçait peu à peu de son esprit embrouillé avait la volatilité de l'encre projetée en plein océan. Encre perdue, à peine envoyée contre ses yeux. Prise de conscience. Juvia eut soudain une amertume des plus prononcée. Ce sentiment de rejet, de départ de toute joie possible la tenaillait. Comment pouvait-elle se sentir si mauvaise en ce moment précis ? Il y avait une faille, quelque chose qui n'allait pas. Elle sur cette rambarde, elle à cet instant précis devant la lune qui dessinait un cercle magnifique. Elle tout à coup sur le qui-vive, dans un état de présence d'esprit nouveau. Son crâne, comme quelque chose de non-naturel.
Elle toucha l'arrière de son crâne, oui. Il y avait quelque chose sur sa tête, comme un tissu. Elle l'agrippa et le retira doucement. Aucune douleur n'accompagna la fuite du petit morceau blanc de ses cheveux. Elle le contempla, incertaine, avant d'entendre des bruits derrière elle. Le chanteau, le manoir vermeil, elle était sur la terrasse du manoir, avec ce bout de tissu entre les doigts. Et derrière elle il y avait des agitations de verres, de tables, de chaises en bois et de pieds qui arpentent le parquet. Elle se sentit bouillir.
Et elle leur envoya son plus terrible regard. Haine, cette tête grisante sur le bord du précipice s'étendait, Juvia commençait à s'énerver contre elle-même comme contre tout le reste. Tout autour d'elle, les objets, les pierres, les odeurs et les sons eux-mêmes de l'endroit commencèrent à l'exaspérer, à la pénétrer d'une profonde indifférence glacée. Tout se figea dans un contrôle absolu de son émotion. Elle tourna la tête, sentant quelque chose se déplacer.
C'était lui, c'était cet homme qui l'avait soi-disant sauvée. Beau personnage furtif de son esprit, maintenant devenu pâle figure au regard benêt. Juvia ne dénia pas le saluer de nouveau, elle se contenta de poser son regard sur lui. C'était un objet parmi les autres.
Abysse infâme que ce moment de perte de conscience. La douleur était terrifiante, elle la serrait encore. Juvia se sentait perdre le souffle tout à l'heure, à l'heure du dîner mais à présent il s'agissait d'une douleur sourde qui la faisait grimacer devant cet homme incapable. Juvia serra les dents sans s'en rendre compte, faisant tout pour ne rien laisser paraître de façon trop évidente.
"Tu vas retourner crever en enfer sale putain ! Meurs !"
Ecouter : Scratches OST - The Lurker
Noir, Juvia sentit son corps tout à coup se contracter, comme par anticipation, mais tout alla trop vite pour faire quoi que se soit. Un cliquetis infâme retentit et elle vit soudain le sommier du lit se redresser, d'un coup sec. Le lit se replia sur elle avec une force déconcertante, affrontant sans peine son poids pour la faire glisser la tête la première dans l'interstice. Elle se retrouva à l'envers, tout son corps compressé contre le matelas qui l'écrasait. Clic, crack, long prélude mortel en mélodie et puis le silence terrifiant qui suivit la glaça. Sa bouche était appuyée contre le bois qui constituait le fond du lit, elle hurla, laissant échapper de ses cordes vocales des sons que jamais elle ne se serait cru capable de lâcher. Paniquée, le cœur écrasé et battant la chamade, son corps tentant de trembler, elle était bloquée, incapable de broncher, retournée tête vers le sol des morts. Et puis un rire terrifiant transperça le silence autour d'elle, accompagnant ses plaintes étouffées.
Elle avait beau crier, jamais elle ne pourrait se faire entendre, alors elle redoublait d'effort pour gueuler sa peur, l'angoisse mortifère qui la prenait à l'âme. Et les rires terrifiants couvraient toute possibilité de se faire entendre. Elle se débâtit, débâtit encore. Hurlant pour pouvoir respirer, se débattant, cherchant à gagner du temps. Combien de temps pourrait-elle rester ainsi dans cette position ? Sa tête renversée attirait le sang, attirait le sang, le pompait depuis ses membres inférieurs et le faisait couler dans son crâne et le long de ses cheveux.
Douleur lancinante, elle comprit qu'elle s'était blessée lors du retournement. Son crâne avait certainement été légèrement coupé et elle se sentait se vider peu à peu dans le tombeau qu'elle avait activé. Sépulture de lit. Le rire heureusement pour sa santé mentale s'était arrêté depuis. Elle avait également cessée de hurler, tentant de regagner son calme. Juvia cessa de s'agiter et tenta de regagner son souffle, malgré toute l'horreur de la situation. Et si personne ne venait jamais la récupérer ? L'air ici était atroce, plus les secondes défilaient plus elle sentait combien cette cavité commençait à empester le renfermé, comme les cuisines qu'elle avait visité plus tôt. Odeur âcre de la putréfaction, de la chair rance qui se délivre, cachée entre le fond du lit et le sommier. Et cette chair, c'est la sienne. Et les parois de bois de sa tombe se couvraient de matière en décomposition, elle tentait de s'y agripper mais ses mains glissaient, ou bien étaient aspirées par des grumeaux de chair sur les murs, elle ne pouvait plus s'en dépêtrer.
Elle chercha à se dégager à nouveau, comprenant le funeste destin qui la menaçait en restant ainsi dans cette position plus longtemps. Il fallait qu'elle se sorte de là au plus vite si elle ne voulait pas suffoquer. Son crâne qui effleurait péniblement le sol commençait à la faire terriblement souffrir et son cou aussi venait à lentement prendre tout son poids sur sa seule surface, à se tordre avec le temps. Il finirait par se briser, les os fragiles finiraient par lâcher et elle se déboiterait littéralement la tête. Imaginant la scène elle hurla de nouveau, retrouvant la force de laisser ses émotions prendre le dessus. Mais comment sortir de cette tombe ? Comment avoir la force de relever le lit ? Malgré tous ses appuis, toutes ses tentatives contre le sommier, il restait intact et fidèle à sa position.
« Est-ce que ma chère Juvia est prête pour le dîner de ce soir ? »
C'était l'homme. Il se tenait à quelques pas d'elle. Juvia sentit. Elle sentit qu'il se tenait à cette distance très précisément parce qu'elle avait en elle une force de répulsion des plus puissantes. Elle le sut immédiatement après s'être tournée. Elle se tournait et en effet, l'homme en noir fit un mouvement de recul. Il ne l'invitait pas à le suivre un peu plus loin, il s'en éloignait par pur réflexe, peut-être même par instinct de survie. À cet instant, Juvia comprit ce sentiment qu'elle avait en elle. Dégoût, indifférence mépris ?
« Oui, j'arrive immédiatement. » Dit-elle.
Juvia avait changé. En un instant de vie.
Mais quelle vie ?
Juvia secoua la tête, comme pour repousser des moustiques. Elle passa un rapide revers de main sur la rambarde de la terrasse et éleva ses sourcils. Elle marcha lentement vers l'homme et passa devant lui. Il tremblait. Elle le sentait parfaitement.
« Allons-y alors. » Appuya-t-elle.
L'homme trembla sur le coup.
Et son crâne qui dépose goutte à goutte son sang dans lequel sa chevelure nage.
Visualisant les objets dans son esprit, Juvia concentra toute sa patiente et son énergie à se remémorer sa chute contre le lit. Le basculement précis, et comment toute la machinerie avait bougé. C'est bien par sa tête, par l'avant de son corps que le lit avait cédé en premier. Bascule. Comme le cheval de bois qui fait son mouvement de surplace dans le salon. Tout comme lui, oui.
Mais quel cheval à bascule ?
« Juvia, le maître vous cherchait partout, et nous aussi. »
Juvia se sentit transportée, soulevée avec une force maladroite. Le visage apaisant de Mavis fonça sur elle en un rien de temps et elle enfouit ses larmes contre sa poitrine. Ses pieds étalés dans le couloir qui donnait sur la petite chambre.
« Juvia... quelle tenue ! Que vous est-il arrivée ? »
« J'ai… » Les larmes continuaient de couler. Juvia se savait plus ce que son corps faisait ou même ce qu'elle devait faire devant cette dame. Elle se libérait simplement d'un trop-plein émotionnel et physique, comprenant vaguement par quoi elle venait de passer. « J'ai été coincée dans le lit… »
« Quel lit ? » Mavis répétait de sa voix apeurée la question et Juvia luttait pour répondre correctement. « Quel lit enfin ? »
« Celui de la petite chambre d'amis. »
« Mais la porte était fermée… Comment avez-vous pu… ? »
« AAAAAAAAAAAAAAAAAAH ! »
Elle ferma les yeux.
Noir, c'était dans ces moments de paix qu'elle pouvait prétendre à l'inspiration, au repos.
Étant donné la situation, peut-être que la concentration était la meilleure des solutions.
Jamais elle n'aurait pensé devoir ainsi se tirer d'un tel traquenard, et maintenant il le fallait, au plus vite puisque son temps était compté. Elle resta à réfléchir, s'égarant, se perdant dans des souvenirs ou des visualisations.
Son cou qui la tire, qui lui fait mal, de plus en plus mal, comme si tout le poids du monde reposait sur lui.
Juvia releva le menton, observant le visage prostré dans la colère de son sauveur. Gray était flouté par les rivières de larmes qui coulaient des yeux de Juvia, mais elle savait bien contre qui elle était. C'était Gray, affublé de sa cape noir et de laquelle s'échappait un sabre, contre elle avec le ronronnement de la cheminée du salon, leur caressant les oreilles. Elle s'accrocha d'avantage à lui et le pria de la conduire dans sa chambre. Ce dernier accepta sans broncher et la déposa bientôt dans son lit. Elle refusa, insistant pour qu'on la mette sur le divan qui se trouvait à l'opposé.
« Pourquoi tous ses caprices alors que vous êtes si mal en point ? »
« Je ne suis pas mal en point… Je suis simplement fatiguée. »
« Mais vous avez une plaie ici, et une plutôt sérieuse il me semble. »
« J'ai dû me cogner… en tombant dans l'interstice du lit. »
Gray posa sa main froide contre celle de Juvia :
« Oui je sais, Mavis m'a raconté… Vous n'avez pas à vous en faire, ma Juvia, je vais de ce pas faire condamner cette pièce et me débarrasser de ce vieux lit. J'aurais dû le faire il y a bien longtemps déjà. »
Gray laissa bientôt sa protégée s'endormir. Il inspecta soigneusement la plaie et disparut bientôt dans un soupçon de brouillard mental.
« Mais vous savez comme j'aime converser de vieux souvenirs… »
Claustrophobie.
Bleu assommant.
Corps écartelé, brisé.
Côtes broyées par la bière.
Cercueil.
Mort.
Noir.
Cris déchirant la nuit des nuits.
Infâme enfermement!
Ecouter : Scratches OST - 05 A Bump in the Night
Quand les yeux de la jeune fille de l'eau se ré-ouvrirent, ad-nauseam, un visage accueillant était là pour lui redonner de l'énergie. Le premier réflexe que Juvia eut fut de demander l'heure. Mais bien sûr, ici l'heure n'avait pas grande importance.
« Si vous voulez tout savoir il est bientôt l'heure du dîner. Mais si j'étais vous je me préoccuperais plutôt de mon état de santé. » Dit paisiblement Mavis, non sans une once de crainte dans sa voix de vieille dame. « Je ne veux pas qu'il vous arrive le moindre malheur désormais. »
Juvia haussa des épaules, faisant l'état de son corps.
« Avez-vous mal quelque part ? »
« Non… pas du tout. » Juvia tentait de ressentir la moindre chose, mais son corps était simplement un peu engourdi et fatigué. « Rien de particulier. »
« Étrange, vous semblez pourtant avoir une blessure importante à la tête. Je l'ai faite bander tout à l'heure après que mon seigneur soit parti. »
« Gr… Gray… »
Mavis soupira en entendant Juvia prononcer ce nom, elle fronça les sourcils et finit par dévoiler le bandage sur la tête de Juvia.
« Mais… »
Ses yeux s'écarquillèrent. Un fantôme. Comme s'il passait devant ses yeux. Quelque chose d'impossible.
« Mais… » La vieille dame balbutia des mots de sa bouche tombante, ne sachant plus quoi dire devant le spectacle qu'elle avait devant ses yeux. « Où est passée la plaie ? »
Juvia ne fit que légèrement sourire, elle aussi perdue. Comment réagir devant une personne si décontenancée ?
« Il y avait bien une plaie ici, je m'en souviens parfaitement ! » Mavis continuait de prononcer des paroles, comme possédée par un esprit, folle. « Elle était là ! Où est-elle ? » Elle frotta le crâne de Juvia.
La jeune fille sentit une chaleur étrange puis, peu à peu, les frictions répétées devinrent une douleur et ses cheveux commencèrent à la brûler, elle finit par se crisper, elle ouvrit la bouche pour protester et s'empara des mains de Mavis :
« Arrêtez ! Vous faites mal à Juvia… Stop ! »
« Oh… » D'un coup, Mavis s'arrêta, reprenant conscience. « Excusez-moi, je vais finir par aggraver votre état… excusez-moi. »
Mavis se releva en hâte et s'éloigna du divan, à reculons, des larmes commençant à venir sur ses yeux bleus. Excusez-moi, qu'elle répétait inlassablement, avant de tourner les talons et de partir dans le noir des couloirs.
Mouvement de bascule.
C'était un simple mouvement de pivot. Maintenant que Juvia avait visualisé cet instant précis où tout s'était renversé, elle imagina comment elle pourrait faire basculer de nouveau la machinerie de bois non plus contre elle mais vers elle. Bouger le devant du corps et même les mains n'était plus d'aucune utilité, il fallait au contraire agiter les pieds, et uniquement eux. Elle s'évertua à taper avec ses deux jambes contre le haut du matelas qui commença à se mouvoir et à tomber sous l'action de la jeune fille.
Ecouter : Fable 3 OST - The Dwellers
C'était une résistance d'acier qu'elle avait contre elle, mais, comme si le mécanisme se dérouillait lentement, en pressant de plus en plus ses deux jambes contre le sommeiller, celui-ci finit par gémir, ce qui était bon signe. Elle reprit son souffle, extirpant sa bouche de l'enfer de draps et de tissus. Elle pouvait à nouveau respirer correctement et appeler. Mais plutôt que de crier au secours, elle continua ses pressions et dans un élan surhumain, parvint à se libérer complètement. Le lit craqua comme il l'avait fait et bascula en arrière. Sa tête se heurta contre le fond du lit et accompagna le mouvement de son corps et celui du lit dans un pivot ultime.
Choc, des bruits de ressorts brisés que l'on vient de jeter au sol e qui retrouvent leur forme originelle dans une cacophonie. Puis un lointain silence gagna la pièce maintenant remise à neuve. Il y avait simplement une grande quantité de poussière volatile qui redescendait lentement sur elle, certainement élevée par les mouvements du lit. Toute cette poussière. Des milliers de particules en suspension qui valsaient au-dessus de sa tête, des morceaux de bois, de draps, de matériaux et d'objets ou même de corps, des chairs superficielles qui se mélangeaient dans un chaos harmonique, gravitant, lévitant en un kaléidoscope grisâtre. Les astres eux-mêmes s'étaient alors mêlés dans ce bric-à-brac magique les rayons de lumière venus des plus profonds abysses ou bien même de lointaines étoiles se mêlaient à ce regroupement pour éclairer la scène d'une manière irréelle.
Le bruit du clapotis de l'eau, de la mer, de petites bulles qui éclosent et meurent dans les fonds, tout cela la gagna et elle sombra dans un tréfonds sous-marin. Le petit couinement d'un cheval à bascule se superposa aux autres bruits et l'image de cet objet vint se fixer dans son esprit pour la faire revenir à elle-même.
Elle tourna la tête sur le côté, prête à se lever, souriante.
« Est-ce que ma chère Juvia est prête pour le dîner de ce soir ? »
Le chant de la mer s'épuise dans le slick amer.
Elle était appuyée contre la rambarde, prête à venir avec lui. Lui il ne bougeait plus, il était sur le point de venir la trouver sur la terrasse – il n'en avait pas encore franchit le seuil. Juvia comprit qu'il hésitait, ou plutôt qu'il craignait quelque chose. Elle comprit ce détail quand elle se tourna vers lui, retirant son bandage au crâne à la hâte et le jetant à la mer. Elle posa un regard absent sur lui et l'invita à la suivre.
« Oui, j'arrive immédiatement. »
FIN DU SEPTIÈME CHAPITRE
