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Le jour se levait à peine lorsque le Docteur Ogden entra dans la morgue. Depuis tant d'années, elle connaissait les lieux par cœur. Elle n'alluma pas tout de suite la lumière, arpentant le long couloir d'un pas lent, laissant sa main effleurer à peine la rambarde en métal, froide et dure. Le bâtiment devait être vide à cette heure encore matinale, car seuls ses pas résonnaient. Tout était silencieux, endormi. Julia se demanda l'espace d'une seconde si ses assistants s'étaient empressés de partir avant qu'elle n'arrive. Elle soupira profondément. L'Inspecteur Brakenreid avait dû leur demander de déposer le corps à autopsier la veille, il lui avait laissé passer la nuit auprès de son époux. William. En pensant à lui, le cœur de Julia se serra l'espace d'un instant dans sa poitrine. Qu'allait-il devenir à présent? Elle n'avait eu que très peu de temps pour parler avec un Docteur, elle n'avait pas vu ses yeux blessés, mais son confrère n'était de loin pas confiant. Il ne reverrait sans doute plus jamais. Julia, elle, elle voulait croire qu'il se trompait. Elle voulait croire au miracle, elle connaissait William, elle savait par quoi il était passé. Elle connaissait toutes ses épreuves, toutes ses douleurs. Elle savait où se trouvait chaque cicatrice sur son corps, elle savait que chacune d'entre elle aurait pu être la cause de la perte de son époux. Et William était encore en vie, malgré tout.
Dans la pénombre de la morgue, sentant le froid, la mort, l'entourer, Julia ferma les yeux quelques instants. Elle posa sa main sur les carreaux en émail et elle soupira profondément.
-Tout ira bien, murmura-t-elle tout bas, William guérira je le sais.
Elle resta là, dans l'embrasure de la porte de son bureau, les yeux fermés, en silence, priant dans sa tête. Oh le Docteur Ogden ne priait plus depuis bien longtemps, elle avait perdu toute foi à la mort de sa mère alors qu'elle n'avait été encore qu'une enfant. Depuis ce jour là où elle l'avait vu s'éteindre, elle ne croyait plus en Dieu. Elle lui avait demandé pendant des jours, des semaines, des mois, de l'épargner, de la sauver et sa mère était morte un matin de Novembre après des mois de maladie. Après ce jour là, elle n'avait plus prié. Elle avait tenté, lorsqu'elle savait sa mort prochaine dans un cercueil, lorsqu'elle s'était retrouvée seule dans cette cellule avant son exécution. Le jour où elle avait quitté l'hôpital, tenant à peine debout pour retrouver William qu'elle savait aux mains d'Eva Pierce. Seule dans cette forêt sombre, incapable de dormir et sachant que si elle fermait les yeux elle pourrait ne jamais se réveiller. Toutes ces fois là, elle avait voulu prier, pour lui, pour eux. Mais jamais les mots ne venaient, elle entendait inlassablement dans son esprit cette petite phrase " Ne prie pas, tu vas le perdre sans cela, rappelles-toi ce qu'il s'est passé? Les prières ne le protégeront pas. Crois en lui, crois en William. Crois en lui seul"
-Je t'en prie William, murmura Julia en sentant une larme glisser sur sa joue, n'abandonnes pas .
Elle resta encore immobile quelques secondes avant d'ouvrir les yeux à nouveau et de reprendre son souffle. D'un revers de manche, elle essuya ses joues, elle retira son chapeau et son manteau qu'elle accrocha au porte manteau à l'entrée de son bureau, puis, elle alluma enfin la lumière. Elle descendit les deux petites marches menant au plateau central, là où se trouvait la table d'autopsie. Elle y regarda le corps qui s'y trouvait allongé, recouvert d'un drap blanc. Elle se dirigea vers le meuble en bois un peu plus loin pour y préparer ses outils, puis, elle les posa sur la petite tablette à roulettes et elle s'approcha du corps. Après une dernière inspiration, elle prit le haut du drap et elle le descendit sur la poitrine de l'homme étendu. Elle le regarda quelques instants, sentant la nausée la gagner. L'homme qui avait faillit tuer son époux se trouvait là sous ses yeux et elle ne pouvait s'empêcher de le haïr. Au-delà de la haine qu'elle éprouvait pour lui, c'était également un dégoût d'une toute autre nature. Le corps était largement mutilé, brûlé sur presque sa totalité, la peau ayant fondue par endroit sur son squelette, des lambeaux de peaux pendant comme des bout de chiffons. Cet homme avait voulu en finir avec la vie, elle en était persuadée. Jamais il n'avait eu l'intention de quitter la banque en vie et le Docteur Ogden savait que son travail constituait à aider les policiers à savoir pourquoi. Alors après une dernière inspiration, elle se mit au travail, se concentrant sur sa tâche, chassant dans un coin de sa tête la pensée de son époux allongé dans un lit d'hôpital, oubliant que l'homme qui en était le responsable se trouvait sur sa table d'autopsie. Elle fit la dissection avec application, comme elle l'avait toujours fait. Elle lava le corps aussi bien qu'elle le put, elle prit ses empreintes dentaires, lui retira la chaînette et le médaillon qu'il portait autour du cou, elle ausculta ses organes internes, puis, elle le recousu et elle le recouvrit du drap.
Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu'elle nettoyait ses instruments. Elle le fit pendant un long moment, bien plus longtemps qu'elle ne le faisait en temps normal, perdue dans ses pensées, ne voulant pas quitter la morgue et affronter à nouveau la réalité. Elle se lava les mains et lorsqu'elle suspendu la serviette au-dessus du lavabo, la porte s'ouvrit enfin. Elle vit entrer Miss James dont elle croisa le regard aussitôt.
-Bonjour Rebecca, dit-elle doucement à peine plus fort qu'un murmure.
-Bonjour Docteur Ogden, je...je ne savais pas que vous étiez là, je croyais...
-Il fallait faire l'autopsie, coupa doucement Julia en jetant un regard vers l'homme étendu plus loin, je viens juste de terminer pour l'amener à l'Inspecteur Brakenreid.
-Mais en quoi une autopsie est nécessaire? Il s'est fait exploser c'est évident et devant les policiers qui l'ont bien vu.
Rebecca vit alors le Docteur baisser les yeux, fuyant son regard pour le poser sur le sol quelques instants, prenant une profonde inspiration.
-Je, suis désolée, murmura la jeune femme, je n'aurai pas dû dire ça c'était...idiot.
-Je vais apporter mon rapport à l'Inspecteur, répondit Julia pourtant avec douceur, pourriez-vous le mettre dans la chambre froide s'il vous plaît? J'ignore si je vais revenir aujourd'hui, s'ils ont besoin d'analyses complémentaires vous pourrez les faire. Je souhaite rejoindre William. Il a besoin de moi.
-Je comprends, acquiesça la jeune femme.
Julia lui adressa alors un timide sourire et se dirigea vers son bureau pour y prendre ses affaires. Elle repassa son manteau, plaça son chapeau sur sa tête et elle prit le dossier qu'elle venait de signer, puis, elle quitta la morgue sans se retourner, rejoignant le poste de police rapidement. Elle ne prit pas la peine de se diriger vers le plateau central, se dirigeant directement vers le bureau du chef du poste par le petit couloir en face de la porte, afin que personne ne la remarque. Elle fut soulagée de voir que personne d'autre que lui ne s'y trouvait. Elle frappa alors doucement à la porte et lorsqu'elle le vit lui faire signe d'entrer, elle s'exécuta et elle referma la porte derrière elle.
-Alors?
-Rien de plus évident que ce que nous savions, répondit Julia en lui tendant le dossier, il a brûlé vif, des éclats de la bombe se sont logés dans plusieurs parties de son corps, la charge d'explosifs devait être très forte pour lui infliger de tels dommages, il a perdu une partie de son visage et le médaillon qu'il portait autour de son cou s'est profondément fondu dans sa chair, j'ai eu de la peine à le retirer. Cet homme s'est suicidé.
-Quand il a vu qu'il n'aurait pas ce qu'il a demandé, grommela Brakenreid en s'enfonçant dans son siège.
-Il en avait eu l'intention bien avant, répondit Julia.
-Comment pouvez-vous dire cela?
-Mon intuition, on ne se rend pas à une prise d'otages pour réclamer de l'argent, une somme aussi grande, que l'on sait que nous n'aurons pas, pas avec autant d'explosifs. Il se savait condamné.
-Murdoch a dit qu'il a compris qu'on l'avait roulé et qu'il l'avait fait pour Elle.
-Qui?
-Nous l'ignorons toujours mais nous allons trouver.
Julia acquiesça simplement et se dirigea vers la porte à nouveau avant de reprendre la parole dans l'embrasure.
-Si vous avez besoin d'analyses supplémentaires, remettez-vous en à Miss James, je retourne auprès de mon mari.
-Docteur? Lança l'Inspecteur pour attirer son attention avant qu'elle ne sorte. Romart a essayé de le sauver. Il lui a dit de quitter le bâtiment, je pense qu'il ne voulait pas lui faire de mal.
-Le mal est fait pourtant.
-C'est Murdoch, nous le connaissons, dans deux jours il va venir au bureau et reprendre son travail.
-Les brûlures sont graves Inspecteur, il lui faudra bien plus de temps.
-Nous garderons son bureau dans l'état, ne vous en faites pas. Allez le trouver, il va avoir besoin de vous.
-Merci, répondit simplement Julia avant de quitter le bureau et le poste de police sans se retourner pour rejoindre une fois encore l'hôpital où se trouvait son époux.
L'entretien avec le Docteur Parks dura de longues minutes que le couple passa assis sur le lit de William, se tenant la main. L'Inspecteur Murdoch avait insisté pour quitter l'hôpital rapidement et ce ne fut que grâce au statut de son épouse qu'il en eut l'autorisation. De retour à l'hôtel, il allait avoir besoin d'elle constamment, pour se déplacer, s'habiller, se nourrir, se laver, et ils en prenaient doucement conscience.
-William, murmura Julia en caressant sa joue alors que le Docteur Parks avait quitté la pièce, te rends-tu compte que tu ne pourras rien faire seul?
-Dans un premier temps, les deux premiers jours peut être. Mais ensuite la vue reviendra et tout sera comme avant. L'Inspecteur peut bien se passer de toi deux jours.
-William, insista Julia dans un souffle, j'ai peur que cela ne dure bien plus longtemps et je ne pourrai pas être...
Il la coupa alors en portant sa main à son visage. Bien que ne voyant pas, Julia fut étonnée de constater qu'il semblait savoir exactement l'endroit où elle se trouvait. Sa main se cala là où elle s'échouait toujours, son pouce sur ses lèvres, son annulaire derrière son oreille. Il l'attira tendrement contre lui et elle le vit hésiter une seconde. Puis, son pouce dessina le contour de ses lèvres et se posa une courte seconde sur le bout de son nez. Il s'approcha un peu plus. Elle sentit son souffle sur sa bouche, elle l'ouvrit, ne pouvant s'empêcher de sentir sa respiration s'accélérer et William sourit. Voila ce qu'il avait attendu, de sentir le souffle tiède de Julia se mêler au sien, ainsi, il pouvait la voir devant lui. Il connaissait son visage dans les moindres détails, il n'avait pas besoin de la voir de ses propres yeux. Nombreuses avaient été les fois où il avait fermé les yeux en pensant à elle, il savait exactement comment son corps se moulait au sien, la distance qui séparait son oreille de son nez, la finesse de ses lèvres, la hauteur de son front. A présent que leurs souffles ne faisait plus qu'un, il savait précisément de combien de millimètres il devait s'approcher d'elle pour l'embrasser. Lorsque le nez de William frôla le sien, Julia ferma les yeux. Elle voulait lutter, lui dire qu'elle ne succomberait pas à son charme, qu'il était hors de question qu'il ne détourne la conversation, mais elle en était incapable. Les lèvres de William touchèrent les siennes. Elle sentit cette délicieuse décharge électrique dans son corps tout entier, cette infinie sensation de plénitude, ce sentiment incomparable de se trouver là où elle devait se trouver, à sa place, dans les bras de l'homme qu'elle aimait. La langue de son époux glissa sur ses dents et elle le laissa entrer, sentant avec quelle force il menait la danse. L'autre main de William se posa sur sa cuisse et elle poussa un faible gémissement de plaisir. Il la sentit tressaillir et sans cesser de l'embrasser, il sourit. Tout ses sens étaient en éveil, il ne voyait peut être pas, mais le goût de son épouse ne lui avait jamais parut aussi délicieux, le son de ses gémissements n'avaient jamais autant raisonnés si mélodieusement, son parfum l'envoûtait littéralement et la peau de son cou ne lui avait jamais paru aussi douce et fine sous ses doigts.
-William, murmura Julia en brisant leur baiser à bout de souffle, ne...ne me distrait pas. Nous avons une conversation très sérieuse et...
-Rentrons à la maison, s'il te plait et continuons cette "conversation" dans notre chambre, répondit William avant de l'embrasser une fois encore avec délicatesse et passion à la fois.
à suivre...
