William se trouvait dans son bureau, face à la fenêtre. Le déjeuner venait de se terminer. Comme il le faisait depuis deux jours, il invitait Julia à le rejoindre et ils mangeaient tranquillement dans son bureau. William devait avouer qu'il profitait peut être un peu de la situation. Il n'avait pas eu besoin d'elle pour manger, plus maintenant, mais il voulait être avec elle, sentir sa présence auprès de sienne le plus souvent et le plus longtemps possible. Ne pas pouvoir la regarder le consumait de l'intérieur, alors il avait le besoin de savoir qu'elle était à côté de lui. Aujourd'hui avait été particulier. Deux ans plus tôt ce jour là, ils s'étaient mariés. Et William comptait célébrer dignement cet anniversaire. Il y avait pensé depuis qu'il s'était réveillé, depuis qu'il avait tenu dans ses bras Julia dormant encore paisiblement. Il avait quitté le lit sans un bruit et il s'était rasé, non sans avoir écorché son cou. Puis, il s'était habillé et il avait appelé la réception pour qu'on lui monte le petit-déjeuner, avec la consigne de glisser une rose rouge sur le plateau. William avait ignoré si la fleur avait bien été la couleur qu'il avait demandé, mais il s'en était saisi et il s'était approché du lit à nouveau. Il avait alors tendrement caressé le corps de son épouse avec la fleur, la tenant délicatement dans le creux de sa main pour savoir exactement ce que les bouts de ses doigts touchaient. Julia avait gémit dans son sommeil et il avait alors déposé un baiser dans le creux de son cou. Il lui avait murmuré un " joyeux anniversaire" et il l'avait sentit sourire contre sa joue avant qu'elle n'en fasse de même. Puis, ils avaient prit leur petit-déjeuner comme chaque matin, Julia avait ajusté le costume et la cravate de William, elle l'avait laissé partir avant elle, puisant toute la force en elle pour ne pas se montrer inquiète de le voir sortir seul dans la rue sans elle. Elle s'était habillée et préparée à son tour. Elle avait trouvé un immense bouquet de roses sur le bureau de la morgue, une heure après, William lui avait demandé de déjeuner avec lui. Elle avait accepté avec joie, elle l'avait embrassé, sans même se soucier que tout le poste de police pouvait les voir à travers les vitres de son bureau. Elle n'avait pas hésité à se blottir contre lui pour un langoureux baiser une fois encore avant de repartir à la morgue, et elle l'avait laissé seul.
A présent, il se tenait devant la fenêtre de son bureau, sentant les rayons du soleil passer par la vitre et toucher son visage. Il se concentrait, de toutes ses forces pour tenter de voir quelque chose mais il n'y avait que cette lumière aveuglante. William tendit alors la main devant lui, constatant qu'il pouvait distinguer son ombre. C'est un début, pensa-t-il, mieux qu'il y a deux jours.
Le jeune homme se tenait dans l'embrasure de la porte. Il regardait son supérieur bouger la main devant son visage en fronçant les sourcils. L'Agent Crabtree l'admirait. Sa force de caractère, son courage, sa ténacité. Il n'était pas seulement son mentor, il était son modèle, presque son héros. Il voyait bien qu'il avait des difficultés à se déplacer, à prendre un objet, et il était évident qu'il ne pouvait observer aucun indice, pourtant il continuait. Il assistait aux interrogatoires, à l'extérieur de la pièce, se concentrant sur l'intonation de la voix des suspects. Il utilisait beaucoup son touché lorsque les empreintes avaient été relevées afin de sentir un grain de terre, un morceau de papier caché dans une poche ou abîmé par la plume d'un stylo. George l'admirait, et il savait que l'Inspecteur Brakenreid également, sinon il aurait déjà été renvoyé chez lui et son bureau vidé. Mais le jour précédant un meurtrier avait été arrêté, grâce aux sens développés de l'Inspecteur Murdoch. Il avait gagné un sursit et ils en avaient tous conscience.
-George? Demanda William en baissant la main pour se tourner doucement vers la porte où se trouvait le jeune homme.
-Je suis là Monsieur, répondit le jeune homme en approchant, vous vouliez me voir? Enfin je...
-C'est bon George, répondit William en riant doucement, oui j'ai besoin de vous. Voila, j'avais prévu de le faire moi-même mais avec ce qu'il s'est passé. Je souhaiterai que vous alliez chez le fleuriste, que vous demandiez dix bouquets de soixante-treize roses rouges.
-Chez un seul fleuriste Monsieur? Lança le jeune homme avec étonnement.
-Je doute qu'un seul en ai autant, c'est votre mission George, il me faut exactement sept cent trente roses rouges pour ce soir.
-Bien Monsieur.
-Lorsque vous les aurez, pourriez-vous les faire livrer à l'hôtel?
-Oui, acquiesça le jeune homme alors qu'il vit William prendre sa canne posée contre le bureau pour aller vers le porte manteau et prendre son chapeau, où allez-vous Monsieur?
-Je dois aller en ville, chercher le repas et l'absinthe.
-Seul? Le Docteur...
-C'est notre anniversaire de mariage George, coupa tendrement William, je ne veux pas qu'elle soit au courant, je m'en sortirai, ne vous ne faites pas.
-Et si elle vient demander où vous vous trouvez?
-Je compte sur vous pour me trouver une excellente excuse, répondit William en souriant, à plus tard George et encore merci.
George resta là, debout au centre du bureau de l'Inspecteur Murdoch. Oui, il l'admirait sincèrement pour son courage, pour oser sortir seul dans une ville aussi bondée que Toronto, dans sa condition. Il l'admirait depuis des années pour son travail, pour ses capacités intellectuelles et manuelles, pour sa sagesse, sa droiture. Aujourd'hui il l'admirait pour l'amour sans bornes qu'il éprouvait et qu'il ne se cachait plus de montrer à l'égard de son épouse. George savait que l'Inspecteur Murdoch trouvait la force de continuer et de se battre auprès de la femme qui partageait sa vie. Il l'avait vu si souvent malheureux auparavant, lorsqu'elle n'avait pas été là, lorsqu'elle avait été avec d'autres hommes, lorsqu'elle avait été l'épouse du Docteur Garland. Mais depuis qu'ils étaient mariés, George les avaient trouvé plus forts que jamais, en particulier l'Inspecteur Murdoch. Alors il allait se démener pour trouver ces fleurs, il allait retourner toute la ville si il le fallait, mais il allait le faire pour eux, parce qu'ils le méritaient, parce qu'ils avaient le droit d'être heureux, ensembles, enfin.
La nuit tombait sur la ville lorsque le Docteur Ogden quitta la morgue pour se rendre au poste de police. Elle était épuisée, la journée avait été longue et elle n'avait qu'une seule et unique envie, rentrer chez elle et passer la soirée dans les bras de son époux, à parler de tout et de rien, enlacés sur leur sofa. Personne ne remarqua son entrée dans le bâtiment et elle se dirigea aussitôt vers le bureau de William. Elle fronça les sourcils en voyant le bureau vide, la lampe éteinte, le chapeau de William manquant sur le porte-manteau. Elle s'approcha alors de l'Agent Crabtree somnolant à son bureau et elle se racla brièvement la gorge.
-George?
-Madame, Docteur, vous...je peux vous aider?
-Je souhaiterai savoir où se trouve mon époux, dit-elle en souriant.
-Il est rentré chez vous.
-Seul?
-Oui, mais ne vous en faites pas, il va bien je suis passé et il...
-Vous êtes passé à l'hôtel? Demanda Julia en fronçant les sourcils. Pour quelle raison?
-Je...hum, je ne peux pas vous le dire Docteur.
Julia resta bouche bée quelques instants, sentant son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Elle ne savait pas si c'était la nouvelle de savoir que William était rentré chez eux seul sans qu'il ne lui dise, ou la pensée qu'il devait préparer quelque chose. Bien entendu qu'il prépare quelque chose, c'est notre anniversaire de mariage, pensa Julia, et c'est William. Julia sourit timidement en pensant à l'homme exceptionnel qu'elle avait épousé. Elle avait encore davantage impatience de se précipiter chez eux et de se jeter dans ses bras. Elle n'eut pas le temps de répondre que l'Inspecteur sortit de son bureau et prit la parole.
-Docteur Ogden, encore ici si tard?
-J'avais un rapport à terminer, murmura-t-elle, j'allais rentrer, étant donné que William est déjà parti.
-Je suis certain que c'est pour une bonne cause, dit-il en lui faisant un clin d'œil, d'ailleurs, si tout va bien et qu'aucun timbré ne se mette à sévir cette nuit, vous êtes libres tous les deux demain. Vous vous souvenez m'avoir demandé une journée de libre le 29 mai?
-A dire vrai, avec tout ce qu'il s'est passé, je l'ai complètement oublié. Mais je saurai en faire bon usage, merci Inspecteur.
-Je n'en doute pas, à l'heure tous les deux jeudi matin, c'est tout ce que je vous demande.
-Vous connaissez William, répondit Julia en riant, il ne sera pas en retard. Bonne soirée Messieurs.
-Vous aussi Docteur, répondit Brakenreid alors que George acquiesça simplement en souriant avant que Julia ne s'éclipse.
Ils la regardèrent partir simplement, échangeant un regard et un sourire avant de se remettre au travail.
Le trajet jusqu'à l'hôtel lui avait paru être une éternité, lorsqu'elle monta les marches, son cœur battait la chamade, lorsqu'elle arriva devant la porte de la suite, son souffle se coupa une seconde. Elle prit ses clés et elle ouvrit avant d'entrer et de refermer derrière elle. Julia accrocha son chapeau au porte-manteau, elle en fit de même avec sa veste et elle sourit simplement en voyant le chapeau et la veste de William accrochés à côté des siens. Elle fit un pas dans la pièce pour voir le salon envahi de bouquets de roses, une couverture et des coussins se trouvaient sur le sol. Il y avait un panier en osier, des verres et une bouteille d'absinthe. Julia resta là, dans l'embrasure de la porte du salon, bouche bée, son cœur emplie de joie. Elle entendit alors ses pas derrière elle, très doucement. Elle ne se retourna pas, sentant les doigts de William toucher son dos, pour ensuite glisser sur sa hanche, son autre main la rejoignit et elle ferma les yeux en sentant le torse de William contre son dos. Il guida son souffle dans sa nuque pour inspirer profondément son parfum avant d'y déposer un doux mais humide baiser. Julia perdit pieds, elle posa ses mains sur celles de William et elle se mordit les lèvres de désir.
-William, murmura-t-elle, c'est magnifique.
-J'avais prévu des bougies mais vu mon état, il est préférable de ne pas en mettre, j'aurai risqué de faire brûler tout l'immeuble.
-Tout est parfait, soupira Julia en penchant la tête sur le côté pour sentir les baisers de William remonter le long de son cou, tu es parfait.
-Il y a encore quelque chose, attends.
Il s'éloigna brusquement d'elle pour rejoindre le meuble le plus proche. Il l'atteignit et à tâtons, il mit en route le disque qui s'y trouvait puis, il se tourna vers elle, lui tendant la main simplement. Julia sourit, remarquant que son époux avait retiré ses chaussures et ses chaussettes, la veste de son costume, son gilet et sa cravate. Sa chemise était ouverte de deux boutons, il ne portait pas ses lunettes, il était là, relaxé, lui souriant tendrement, les yeux fixés au sol. Elle aurait tout donné pour croiser son regard à cet instant, pour y voir la lueur qu'il n'accordait qu'à elle, y briller. Doucement, elle approcha de lui, glissant sa main dans la sienne, se serrant tout contre lui, sentant sa poitrine se presser contre son torse alors qu'il plaça une main dans le bas de son dos. Elle glissa ses doigts dans ses cheveux sombres, caressant tendrement son cuir chevelu, échouant sa bouche au-dessus de son oreille. Jamais ils n'avaient une telle intimité lorsqu'ils dansaient en public, ils ne réservaient ceci que lorsqu'ils étaient seuls, dans le secret de leur chambre. Julia déposa un baiser dans la nuque de William qui la faisait se balancer doucement de gauche à droite. Elle avait fermé les yeux savourant la sensation de ses hanches contre les siennes, de cette chaleur qu'elle sentait dans le creux de ses reins, de son souffle tiède sur sa joue. Son cœur battait la chamade, elle était en paix. Plus rien ne comptait à cet instant, il n'y avait que William, que la chaleur de son corps, la force de ses bras, son odeur. La musique se termina bien trop vite à son gout et lorsque le silence retomba dans la pièce, il prit la parole d'une voix grave au creux de son oreille. De cette voix qui la faisait toujours tressaillir.
-J'ai préparé des sandwiches au beurre de cacahuète et à la confiture, j'ai aussi cherché une bouteille d'absinthe. Je t'invite à te joindre à moi pour le dîner Madame Murdoch.
-Avec un immense plaisir, Monsieur Murdoch.
Il sourit et l'instant d'après, il s'éloigna d'elle pour se rendre au salon. A quelques centimètres de la couverture, il s'arrêta, incertain de l'endroit où il se trouvait. Elle l'aida alors à avancer jusqu'au sofa et il s'assit devant, calant son dos contre l'assise. Julia prit place entre ses jambes, se calant confortablement contre son torse, et elle leur servit l'alcool, puis, ils commencèrent à manger, enlacés sur le sol de leur suite.
Lorsque leur deuxième verre fut terminé, William embrassa à nouveau la nuque de son épouse qui se perdait doucement dans ses bras.
-J'ai voulu revivre notre premier rendez-vous, murmura-t-il au creux de son oreille, l'un de nos plus beaux souvenirs ensembles.
-Dans ce cas, il manque quelque chose William.
Il arrêta ses baisers et Julia tourna simplement la tête vers lui, caressant du bout des doigts sa joue avant d'effleurer ses lèvres avec les siennes.
-Notre premier baiser, soupira-t-elle avant de l'embrasser avec amour.
-Tu as raison, murmura William en resserrant ses bras autour d'elle, il manquait notre premier baiser.
Ils se sourirent à nouveau et une seconde après ils renouvelèrent leur baiser. Julia glissa doucement sur son corps pour lui faire face et encercler son visage avec ses mains. Puis, elle caressa son menton et son cou, ouvrant un bouton de sa chemise, puis un deuxième, et un troisième.
-Julia, souffla William sur ses lèvres, allons dans la chambre, je risque de commettre des dégâts ici et je ne veux pas te blesser.
-Suis-moi, dit-elle en souriant avant de se lever.
Elle lui prit la main et il se mit debout à côté d'elle. Elle l'attira alors contre elle pour lui voler un autre baiser et sans le briser, ils quittèrent le salon, sentant la tension monter au fur et à mesure que leurs souffle s'accélérait. Julia éteignit la lumière au passage et une fois dans la chambre elle s'éloigna de William pour fermer les portes battantes.
à suivre...
