C'était un dimanche pluvieux, un de ces dimanche où William s'était levé tôt afin de se rendre au premier office. Deux jours avant il avait terminé une nouvelle invention, une simple horloge assez grande pour qu'il puisse lire l'heure avec ses doigts sans faire bouger les aiguilles. Il avait construit bien des inventions, toutes plus compliquées que celle-ci, mais sans ses yeux, il avait passé de très longues minutes à la faire. Depuis, il l'avait installé à côté de son lit, il la consultait lorsqu'il se réveillait. Ce tout petit détail marquait un peu plus son indépendance, il n'avait plus besoin de demander l'heure à Julia, il ne la réveillait ainsi plus pour cela. Il était aussi plus sensible à la luminosité qui entrait dans la chambre, et un timide sourire se dessinait sur son visage lorsqu'en vérifiant du bout des doigts les aiguilles de l'horloge, il remarquait qu'il avait raison dans ses hypothèses. Il était six heures quinze lorsqu'il quitta l'étreinte de son épouse pour se lever et rejoindre la salle de bains. Une fois encore au passage il butta dans le guéridon sur lequel il trébuchait chaque jour. Un faible grognement passa ses lèvres, mais il tendit l'oreille pour entendre s'il avait réveillé Julia. Rien ne bougea, il pouvait simplement entendre le silence de la chambre. Il reprit son chemin et il fit sa toilette, se rasant et s'habillant. Il rejoignit la chambre et il contourna le lit sans bruit, pour s'asseoir sur le bord et passer ses chaussettes. Il entendit alors les draps se froisser dans son dos, le couinement du sommier et il ne put s'empêcher de sourire. Cela faisait quelques semaines à présent qu'il couinait, depuis un soir particulièrement mouvementé où il avait fait passionnément l'amour à sa femme.

-Où crois-tu aller comme ça Murdoch ? Murmura celle-ci dans le creux de son oreille en passant ses mains sur son torse pour se presser dans son dos.

Il sourit à nouveau, posant sa main sur celle de Julia qui en profita pour l'embrasser dans le cou.

-Le premier office du matin, murmura-t-il simplement.

-Je vois qu'à présent que tu as ta nouvelle pendule tu n'as plus besoin de moi, continua-t-elle en souriant dans son cou.

-Tu sais que je ne peux me passer de toi.

-Alors reste encore un peu, tu iras au second.

Elle sourit à nouveau et elle remonta doucement ses mains sur le torse de William qui ne put s'empêcher de fermer les yeux à la tendre caresse.

-Il y a moins de monde a premier, murmura William, je n'ai pas envie d'alimenter les conversations.

-Veux-tu que je t'accompagne?

-Non, je ne te l'imposerai pas.

-Je le fais pour toi, soupira Julia en posant son menton sur l'épaule de William, mais tu sais que l'Eglise...

-Je sais, répondit William en souriant, j'irai seul, nous aurons qu'à nous retrouver après.

-Je viendrai te chercher à l'Eglise, nous irons manger au restaurant qu'en dis-tu?

-Que j'en serai ravi Madame Murdoch.

-Bien, soupira-t-elle avant d'embrasser sa joue, dans ce cas je suis d'accord de te laisser partir.

Elle relâcha son étreinte autour de lui et il n'hésita pas une seconde pour se retourner et lui voler un long et langoureux baiser. Il cala aussitôt sa main dans la nuque de Julia, l'attirant contre lui en une seconde à peine pour glisser sa langue dans sa bouche. Elle poussait déjà un gémissement de plaisir alors que son baiser lui coupa le souffle. Il savoura le goût de sa langue, la douceur de ses lèvres, l'odeur de sa peau. William savait qu'il ne se passera que quelques courtes minutes avant qu'il ne perde pied, avant qu'il ne glisse la main sur la cuisse de Julia et qu'il ne s'allonge contre elle. Alors, doucement, il quitta sa bouche, capturant entre ses dents sa lèvre inférieure, avant de la quitter. Ils se séparèrent doucement.

-Je t'aime, murmura William sur ses lèvres en replaçant une mèche de ses cheveux derrière son oreille.

-Moi aussi je t'aime William, fais attention, dit-elle avant de caresser ses lèvres avec les siennes et qu'il ne quitte le lit.

Elle le regarda partir sans un mot. Elle l'admirait, la façon dont il s'était adapté à la situation, sa façon de se déplacer et d'agir comme si il voyait, comme avant. Elle admirait sa confiance en lui et sa force. Lorsque la porte claqua derrière son époux, Julia se laissa tomber sur le matelas dans un soupir de contentement, riant doucement en l'entendant couiner se souvenant de l'instant quelques semaines plus tôt où William l'avait coincé entre le matelas et son corps pour s'emparer d'elle passionnément, ce qui avait provoqué la cassure d'un ressort. Julia un immense sourire sur les lèvres, elle était folle amoureuse de son époux, plus qu'elle ne l'avait jamais été, heureuse, elle était heureuse malgré l'épreuve qu'ils traversaient. William guérissait, elle en était persuadée, et lorsqu'il aurait retrouvé la vue, lorsqu'elle pourrait à nouveau plongé son regard dans le sien et y voir cette étincelle d'amour qui y brillait, elle savait que toute la peine et la douleur seraient derrière eux. Elle savait qu'elle pourrait continuer à l'aimer de tout son cœur, de tout son corps et de toute son âme.


William se trouvait seul sur le banc en bois. La messe était déjà terminée depuis quelques minutes et il avait simplement attendu patiemment que le prête ne finisse de saluer ses fidèles à l'entrée de l'église. Il avait échangé quelques mots avec des personnes qu'il connaissait, mais il s'était très vite mis un peu à l'écart, bien trop embarrassé par les questions et les excuses qu'on pouvait lui faire sur son état. Il avait suivit la messe comme il l'avait toujours fait, soulagé de constater qu'il en connaissait si bien le déroulement que son handicap ne l'empêchait en rien de faire comme toute autre personnes présentes dans le sanctuaire. Il avait prié, pendant de longues minutes, et à présent, il attendait. Il avait des doutes, des peurs, des incertitudes et il se devait d'en parler au père Cléments. Lorsque William remarqua l'église vide, lorsqu'il entendit la lourde porte en bois se fermer un peu plus loin, il termina sa prière, il se signa et il attendit simplement.

-Vous vouliez vous entretenir avec moi William? Fit la voix douce et compatissante du prêtre qui prit place à côté de lui sur le banc.

-Je...j'ai des doutes, murmura le jeune homme.

-Après ce qu'il vous est arrivé je le comprends, acquiesça le Père Cléments, avez-vous peur de l'avenir?

-Oui, admit le jeune homme, peur de ne plus trouver ma place au poste de police si la vue ne revenait pas. J'ai l'impression de faire des progrès, mais le temps passe et l'Inspecteur ne pourra pas me garder encore bien longtemps. Que vais-je devenir si je ne peux plus être policier? Je ne peux plus rien faire seul, je ne peux plus lire, créer, je ne peux plus la...la regarder, dit-il dans un souffle.

-Julia, murmura le jeune homme, c'est elle le plus important n'est-ce pas?

-J'entends ce que l'on dit sur notre passage, "pauvre femme avec un homme infirme, elle ne mérite pas une telle épreuve, il ne mérite pas une femme pareille. Elle a déjà tué son premier époux, peut être a-t-elle tenté d'en faire de même avec lui".

-Votre histoire était dans les journaux, répondit le Père, les gens savent que votre épouse n'a rien à voir là-dedans.

-Ils parlent pourtant, et je les entends. Julia doit les entendre elle-aussi. Je sais qu'elle ne se soucie guère de ce que l'on peut dire sur elle et je devrais penser la même chose. Mais ça me met en colère, tellement en colère. Personne ne voit ce qu'elle fait pour moi, personne ne sait qu'elle femme merveilleuse elle est.

-Vous, vous le savez.

-Je remercie Dieu chaque jour de l'avoir mise sur ma route, si seulement je pouvais la rendre heureuse.

-Je crois que vous le faites William.

Celui-ci voulut lui répondre, lui demander comment il pouvait le savoir, lui ne voyait Julia que très rarement car William venait souvent la trouver à ses œuvres de charités et qu'elle ne passait presque jamais à l'église. Comment pouvait-il savoir si Julia était heureuse, si elle ne souffrait pas de cette situation?

Lorsqu'il entendit la porte de l'église se refermer un peu plus loin, William sursauta. Des talons résonnèrent sur le sol carrelé de la nef centrale. Il connaissait cette démarche.

-Son bonheur se voit dans son regard, continua le Père Cléments un peu plus bas, dans son sourire, la façon qu'elle a de vous regarder. Vous traversez une dure épreuve en ce moment William, mais votre épouse est là, auprès de vous, et elle vous aime, de tout son cœur. L'amour peut faire des miracles, ne l'oubliez pas.

Les bruits de pas s'arrêtèrent un peu plus loin. Voyant que William s'entretenait avec le Père, Julia s'était arrêté, ne voulant pas s'immiscer dans leur conversation qui devait être privée. Elle avait croisé le regard du Père Cléments lorsqu'elle était entrée, mais à présent, elle attendait patiemment. Ce ne fut qu'il lui adressa un signe de la tête, qu'elle lui sourit timidement et fit un pas de plus.

-Bonjour mon Père, dit-elle poliment, je suis navrée de vous interrompre, ne voyant pas sortir William je me suis inquiétée, mais je vais attendre dehors si vous avez besoin de discuter tous les deux.

-Ce n'est pas la peine Madame Murdoch, dit-il en se levant et en lui souriant tendrement, j'en avais terminé avec votre époux.

A ces mots, un immense sourire naquit sur les lèvres de la jeune femme. De la fierté, voila ce qu'elle ressentait à cet instant, la fierté d'entendre que l'homme qui se trouvait là, à quelques mètres d'elle, cet homme exceptionnel, son héro, était son époux.

-Allez en paix William, dit-il en se tournant vers le jeune homme, il n'y a pas de doutes à avoir. Dieu est dans votre cœur et il saura vous guider, tous les deux.

William acquiesça alors simplement et une seconde plus tard, le prêtre s'éloigna, accordant un simple signe de la tête à Julia qui en fit autant pour le saluer. L'Inspecteur Murdoch quitta alors le banc en bois et il tendit la main vers l'endroit où il pensait que se trouvait son épouse. Une seconde plus tard, sa main se posa juste en dessous de sa poitrine alors que son pouce effleura son sein. Il sentit le corps de Julia être secoué par quelques soubresauts lorsqu'elle riait discrètement.

-William, voyons, nous sommes dans une église.

Il rit doucement lui aussi et il la sentit lui prendre la main avant qu'elle ne dépose un baiser sur sa joue et qu'elle ne l'attire vers la sortie sans un mot.


La pluie s'était enfin calmée et il avait décidé de faire le retour au Windsor hôtel à pieds, parlant de tout et de rien, souhaitant rejoindre leur suite rapidement afin de savourer un thé brûlant, enlacés sur leur sofa pour terminer cette journée de repos. Mais alors qu'ils prirent l'angle de la rue, des cris se firent entendre. Julia se figea sur place. Un homme se tenait un peu plus loin, agressant deux jeunes femmes, voulant leur voler leurs sacs. Elles se débattaient comme elle le pouvaient, mais il était bien évident qu'il était bien plus fort et bien plus costaud qu'elles.

-Julia, lança William dont l'instinct lui criait que quelque chose d'inhabituel se passait, que se passe-t-il, ces cris, qu'est-ce que c'est?

-Un homme est en train d'agresser deux jeunes femmes je...

En un bond, William lui lâcha le bras et se précipita dans la direction où il entendit les cris.

-Non, rétorqua Julia en lui prenant le bras, n'interviens pas, tu ne peux pas.

-Il est hors de question que je laisse des innocentes se faire agresser Julia.

Elle n'eut pas le temps de répondre que William se précipita vers les personnes un peu plus loin.

-Maréchaussée de Toronto, Inspecteur Murdoch, laissez ces femmes tranquilles immédiatement.

Il vit une masse sombre lui faire face, il jugea qu'il était nettement plus grand et plus fort que lui. Il entendit son rire.

-Un Inspecteur aveugle, que voulez-vous me faire Monsieur?

Il donna un coup dans l'épaule, ce qui déstabilisa William quelques secondes et fit rire l'agresseur un peu plus fort.

-Il ne tient même pas sur ses pieds, c'est pitoyable.

-Monsieur vous...

William ne termina pas sa phrase qu'il sentit le coup de poing en plein visage. Les deux jeunes femmes insultèrent aussitôt leur agresseur. Il sentait le sang couler de son nez, les genoux au sol, des mains tendres se poser sur ses épaules.

-Vous allez nous suivre au poste de police, lança la voix de Julia à côté de son oreille.

-Non ma jolie, par contre je connais un endroit où tu pourrais me suivre toi.

S'en était trop pour lui, la colère montait en lui, comme rarement il cela avait été le cas par le passé. William se souvenait parfaitement des rares fois où il s'était mis en colère, à chaque fois cela impliquait Julia. A chaque fois, sans exception, il l'avait été pour la protéger, pour sauver sa vie, son honneur, parce qu'une personne remettait en doute ses capacités ou son jugement. En un bond, il se remit sur ses jambes et aussitôt, il donna un coup de poing. L'homme en face de lui émit un gémissement, il avait touché son nez avec force.

-Tu vas me le payer, murmura-t-il.

-Attention, cria une jeune femme.

Un autre coup frappa William, avant que lui aussi ne donne un coup de poing. Julia resta là, immobile, voyant son époux frapper de toutes ses forces, parfois il touchait l'homme grand et fort qui se trouvait devant lui, parfois il le manquait et il prenait un coup violent dans le visage ou les côtes. Il se trouvait une fois encore à cracher son sang lorsqu'elle arriva auprès de lui.

-William, arrêtes, s'il te plait, laisse-le partir, laisse...

Mais il la poussa alors plus violemment qu'il ne l'aurait voulu et il frappa une fois encore sans toucher l'homme en face de lui qui lui donna un violent coup de genoux dans le ventre.

-Ecoute ta poulette mon gars, et laisse tomber.

Avec une rage sans nom, William se redressa, bien décidé à ne pas se laisser faire, à ne pas le laisser salir son épouse, à lui prouver qu'il n'était pas diminué. Mais à peine avait-il frappé qu'il regretta dans la seconde. Il l'entendit gémir, alors que l'homme riait simplement. Julia tomba sur le sol face au coup. Dans sa chute, elle se réceptionna sur le rebords du trottoir et elle roula simplement sur le dos, sentant sa lèvre saigner, sa joue la brûler, son bras totalement engourdi.

Il mit quelques secondes à réaliser, à comprendre qu'il venait de la frapper, elle. Il entendit les sifflets de la police, l'homme partir en courant, un policier à sa suite, mais il ne s'en souciait pas, tout ce qui comptait était les gémissements étouffés de la jeune femme se trouvant au sol tout près de lui.

-Oh mon Dieu, Madame, vous allez bien? Demanda une jeune femme qui se trouvait à présent à genoux à côté d'elle alors qu'elle essayait de se relever.

-Je vais bien, soupira Julia, je dois...mon bras, je dois aller à l'hôpital, il est, il est peut être cassé.

-Julia? Lança William en approchant d'elle à tâtons pour poser sa main sur son épaule.

-Aaaah, William, cria son épouse de douleur, ne me...touche pas.

-Pardonne-moi je...je ne voulais pas, je ...

Il était totalement paniqué et déboussolé, elle pouvait le voir à sa posture, l'entendre à sa voix. L'homme elle croyait si sûr de lui était perdu, totalement perdu. Il ne savait pas quel était son état, il ne pouvait pas la toucher, pas regarder ses blessures, c'était le noir total. Il ne sentait même plus son ventre et son nez douloureux, tout ce qui comptait était de savoir que Julia allait bien.

-Je sais, soupira Julia en caressant tendrement sa joue pour le rassurer, ce n'est pas ta faute, je ne t'en veux pas William. Je vais attendre l'ambulance, rentre à l'hôtel. Appelle George pour faire une déposition.

-Je ne vais pas te laisser seule je...

-S'il te plait, supplia Julia dans un gémissement, s'il te plait William. Ca va aller mais je dois me faire soigner, rentre.

-Je resterai avec elle Monsieur, lança la jeune femme à côté de Julia, ne vous en faites pas, mais elle a raison, c'est peut être mieux que vous ne veniez pas avec. Vous devez aussi soigner votre blessure à la lèvre et vous changer, votre chemise est pleine de sang.

-Je reviendrais vite et je te soignerai, murmura Julia, mais tu ne peux rien faire pour moi en m'accompagnant. S'il te plait, murmura-t-elle en posant son front contre le sien.

Il mit quelques secondes avant de se résigner. Julia avait raison, il commettait plus de mal que de bien. Il était peut être préférable qu'il la laisse partir seule, qu'il l'attende chez eux simplement. Ainsi il ne la blesserait pas, il ne blesserait personne.

-Je suis désolé, murmura-t-il en caressant du bout des doigts la lèvres de Julia où il sentit le sang couler, je vais...faire demander du thé et je t'attendrai.

-C'est une excellente idée Murdoch, répondit Julia en un souffle avant de déposer un baiser sur les lèvres de son époux.

Il resta avec elle le temps que l'ambulance ne vienne, puis, il prit le chemin de l'hôtel. La pluie recommençait à couler à nouveau, le cœur de William était lourd. Lourd de chagrin et de remords. Je suis tellement stupide, pensa-t-il, mais qu'est-ce qu'il m'a pris, bien entendu que je suis aveugle, aveugle, bon sang William. Tu l'as frappé, tu as frappé Julia.

Ce fut d'une humeur noire qu'il regagna la suite, qu'il se laissa tomber sur le sofa dans un gémissement de douleur et qu'il attendit simplement l'Agent Crabtree afin de faire sa déposition sur l'incident.


à suivre...