Le couple s'arrêta devant la porte. Ils restèrent là, immobiles quelques instants avant que Julia ne lève les yeux vers son époux. Elle vit ce sourire qu'elle aimait tant, lorsqu'il relevait simplement un côté de sa bouche en plongeant son regard dans le sien. Ce geste qu'il faisait toujours pour se faire pardonner, pour la charmer. Elle esquissa un timide sourire en retour. Il savait qu'elle craquait toujours lorsqu'il lui jouait ce jeu, et cette fois-ci n'échappa pas à la règle.

-Comptes-tu me laisser entrer William? Demanda-t-elle timidement en regardant le sol.

-Je te laisse l'honneur de passer la première, répondit-il doucement en tournant la poignée de la porte pour que celle-ci ne s'ouvre.

Ils échangèrent un autre regard et Julia entra sans un mot. Elle sentit alors la main de William se poser dans le milieu de son dos et une agréable décharge électrique la transperça de part en part, comme le bout des doigts de son époux laissait une agréable brûlure sur sa peau. Elle ferma les yeux quelques secondes, l'espace d'un souffle, savourant le doux touché , se souvenant à quel point il lui avait manqué, à quel point ses tendres attentions et ses gestes d'amour lui avaient manqué. Elle reprit rapidement ses esprits et elle s'éloigna de lui, s'avançant dans le couloir de leur entrée. Elle voyait encore le matériel traîner tout autour d'eux, il manquait des fenêtres dans la pièce qui devait être leur salle à manger. Sur la gauche, une porte donnait sur le salon, elle y entra sans un mot, remarquant l'immense cheminée, les moulures au plafond, le parquet tout neuf mais encore recouvert par endroit par des tissus pour éviter de l'abîmer. Il y avait un lit sur le sol, un simple matelas et des draps, un oreiller au centre de la pièce.

-Il y a encore beaucoup à faire, lança William derrière elle alors qu'elle laissait glisser ses doigts sur la pierre sombre de la cheminée, je dors ici le temps des travaux.

-Tu as bien avancé, murmura-t-elle sans pour autant le regarder, puis-je aller voir les autres pièces?

-C'est ta maison Julia.

Elle le regarda alors enfin et elle lui sourit simplement avant de passer l'autre porte de l'autre côté de la pièce. Elle déboucha sur la cuisine qui était presque terminée. Il ne manquait que le lustre, la peinture sur les murs et une seconde chaise autour de la table. Elle regarda par la porte vitrée qui donnait dans le jardin arboré, puis, elle continua sa visite, impatiente d'en voir davantage. Elle passa par la salle de bains où se trouvaient simplement un lavabo et un WC mais les murs étaient encore de simples planches de bois qu'il fallait recouvrir de plâtre. Il n'y avait pas encore de baignoire, seuls les tuyaux, le sol n'était pas encore recouvert de carrelage qui reposait dans un coin. Elle vit alors leur chambre de l'autre côté de la maison, la petite pièce qui lui servirait de boudoir tout à côté. Rien n'y était fait pour l'instant, seul le toit se trouvait en place et William s'afférait à y mettre les fenêtres.

-J'ai pensé que nous pourrions mettre le lit en face des fenêtres, dit-il timidement, je sais que la décoration te reviens à toi, mais c'est ce que nous avons à l'hôtel et...j'aime beaucoup. La pièce est tournée vers l'est nous aurions le soleil lorsque nous ne réveillons chaque matin.

-Et chaque matin je suis éblouis, soupira Julia.

-Oui, c'est pour cette raison, acquiesça William ce qui lui fit froncer les sourcils, chaque matin le soleil caresse ta peau et j'aime le voir se refléter dans tes cheveux défaits. Lorsque tu te réveilles, tu pousse un petit grognement de mécontentement et tu t'approches aussitôt de moi pour mettre ton visage dans ma nuque. J'aime ces instants.

Julia ne répondit pas. Elle ne savait pas quoi répondre. Elle aimait aussi ces instants où elle se réveillait dans ses bras, où le soleil qui l'éblouissait n'était qu'une excuse pour se blottir un peu plus contre lui. Mais elle ne voulait pas lui avouer, pas maintenant, pas à cet instant alors qu'elle essayait de se montrer forte et distante, pas maintenant qu'elle voulait le laisser reconquérir son cœur. Ce cœur qu'il lui avait brisé quelques semaines plus tôt en l'abandonnant, simplement. Elle ne voulait pas que les choses soient si simples pour lui, elle voulait qu'il comprenne. Il ne lui suffirait pas de lui sourire, de lui faire des sous-entendus, de la charmer comme il le faisait pour qu'elle oublie tout, pour qu'elle oublie la peine, le désespoir, la colère et l'incompréhension qu'elle avait connu. Il allait falloir bien plus que son sourire et son doux regard pour qu'elle baisse la garde, pas cette fois.

-Nous n'y sommes pas encore, grommela-t-elle dans sa barbe avant de passer à côté de lui pour quitter la pièce.

Il la regarda s'éloigner, remonter sa jupe et passer par une autre fenêtre qui donnait dans le jardin. Julia y marcha tranquillement, appréciait l'air frais qui caressait les hautes herbes qui entouraient la construction. Elle se dirigea vers le grand arbre en bordure de la propriété et ses doigts glissèrent sur des petite cabanes d'oiseaux. Il y en avait une dizaine, certaines étaient grossières et difformes, mais elle devenaient de plus en plus jolies, jusqu'à la dernière qu'elle prit en main.

-Tu te mets à faire des cabanes à oiseaux maintenant? Demanda-t-elle en se tournant vers William qui la suivait toujours.

-C'était pour m'entraîner et voir mes progrès.

Julia acquiesça simplement et reposa la cabane à côté ds autres avant de se tourner vers lui et d'inspirer profondément. Il la connaissait, il savait que cela ne présageait rien de bon, qu'elle tentait de calmer sa colère, de prendre le contrôle de ses émotions. Il ne l'en blâmait, mais plus que tout autre chose à cet instant, il voulait la prendre dans ses bras et la couvrir de baisers, et non l'entendre lui faire les reproches qu'il se faisait à lui-même depuis des semaines.

-William, murmura-t-elle, je suis heureuse que tu ailles bien, tu...tu sembles aller bien. Ta vue est revenue, je le vois dans ton regard, il est comme avant, doux et tendre et tu as cette petite étincelle lorsque le plonge dans le mien.

-Je peux te voir, j'ai encore des difficulté à voir clair lorsque les objets ou les personnes sont loin, mais ma vue est revenue.

-Mon cœur en revanche ne guérit pas si vite, rétorqua la jeune femme, tu...tu es parti en pleine nuit, pour...pourquoi?

-J'avais besoin d'être seul pour guérir.

-Nous sommes mari et femme William, j'ai juré devant TON Dieu que je prendrai soin de toi, jusqu'à ce que la mort nous sépare. Et c'est toi qui nous as séparé. Toi qui m'a rejeté, sans raison.

-Je t'ai donné mes raisons.

-Eh bien je ne les ai pas accepté figures-toi, grommela la jeune femme.

William ne répondit pas. Elle était en colère, pire que tout, elle était blessée. Il s'en était douté et il s'en voulait, terriblement. Il ignorait lui-aussi pourquoi il agissait de la sorte avec elle, pourquoi il l'avait rejeté. Il n'avait plus été l'homme dont elle était tombée amoureuse. Il ne pouvait plus la protéger, l'aimer comme avant, il avait peur d'oublier son visage, son sourire, la couleur si spéciale de ses yeux qui changeait selon son humeur et l'éclairage de la journée. Il avait eu peur de la perdre. Et pour ne pas la perdre, il l'avait rejeté, tout simplement. S'éloigner pour reprendre pieds, l'éloigner pour se reconstruire.

Doucement, William fit un pas vers Julia pour caresser tendrement sa joue. Il la sentit frémir une fois encore et elle voulut s'éloigner aussitôt. Mais il posa son autre main sur sa taille pour la maintenir proche de lui et plonger son regard dans le sien. C'était le moment, cet instant où il devait prendre la parole, la rassurer, lui dire tout ce qu'il ressentait. Elle était face à lui, vulnérable, tout autant qu'il l'était lui-même. Les mots se bousculaient dans sa tête, des centaines et des centaines de mots et pourtant, ils ne franchirent pas la barrière de ses lèvres. Il savait qu'il devait parler, il le savait au plus profond de son cœur et c'est comme si celui-ci criait à l'intérieur de sa poitrine. Mais sa bouche demeurait close, sa gorge sèche. Il vit Julia soupirer profondément et baisser les yeux vers le sol et il inspira profondément. S'il ne parlait pas maintenant, il la perdrait, pour ne bon, et il en mourrait.

-Julia, je t'aime, de tout mon cœur, tu es ma vie. Toute ma vie. Mais je t'ai éloigné de moi, je suis parti pour redevenir l'homme que tu as aimé autrefois. Même si tu me jure n'avoir jamais cessé de m'aimer, moi je me suis détesté. Je me suis détesté de t'avoir fait du mal, de ne pas être en mesure de t'aimer comme tu le mérite, je me suis détesté pour avoir cru que tu m'étais acquise. Rien n'est jamais acquis. Je veux continuer à te courtiser, à tomber amoureux de toi chaque jour un peu plus. Je suis parti pour m'éloigner de toi, pour y voir plus clair, mais il y a toujours ce lien entre nous. Je pourrais me trouver à l'autre bout de la terre que ce la ne changerait rien. Tu es ma première pensée le matin, la dernière le soir. Tu es dans mes nuits, dans chaque décision que je prends. Je pense à toi sans cesse, je me demande ce que tu fais, où tu te trouves, à quoi tu pense. Je t'imagine dans notre lit, à ton bureau à la morgue, sur le sofa à lire, je te vois marcher dans la rue. J'ai toujours su que tu étais là à veiller sur moi, dès le premier jour. J'ai voulu te le faire comprendre, plus que tout au monde j'aurai voulu que tu saches que j'avais tout compris, mais je n'en avait pas le courage. J'ai eu peur de te perdre si tu comprenais que je savais. Je t'ai blessé et j'ai eu peur de te faire fuir, une fois encore. Et jamais je ne supporterai de te faire fuir à nouveau. J'ai besoin de toi, auprès de moi, à veiller sur moi, j'ai besoin de te parler, de te regarder, de te toucher. Et je ne pouvais plus te regarder, je ne pouvais plus voir cette étincelle si spéciale dans tes yeux. Je suis désolé, terriblement désolé, mais je sais que j'ai fait le bon choix. Je devais m'éloigner de toi pour comprendre une fois encore à quel point tu m'es vitale. A quel point je t'aime. J'en avais besoin afin de me reconstruire, et aujourd'hui, si tu veux encore de moi, je te promets que je veillerais sur toi à nouveau, que je t'aimerai comme je l'ai toujours fait, du fond du cœur, de toute mon âme. Comme personne sur cette Terre ne pourrai jamais t'aimer. Personne à part moi Julia. Toi et moi.

Elle resta là, silencieuse, immobile, reprenant son souffle qu'elle avait retenu alors que William avait presque tout dit d'une traite. Jamais il ne s'était montré si ouvert, jamais il n'avait laissé son cœur parler de la sorte. Elle en était touchée, profondément bouleversée. Comment pouvait-elle lui en vouloir? Comment pouvait-elle ne pas lui pardonner? Il avait souffert, toutes ses années par sa faute. Et encore il y a quelques semaines, il avait été celui qui avait souffert. Il n'était qu'un homme après tout, même si elle considérait comme son héros, William était un homme, avec ses forces, ses faiblesses, sa pudeur et sa fierté. L'homme de sa vie.

Julia se pinça les lèvres une seconde avant de baisser les yeux vers le sol et en un bond, elle se lova dans ses bras. Elle inspira profondément en fermant les yeux. La paix. Voila ce qu'elle ressentait à cet instant, la paix d'être à l'endroit où elle devait se trouver, avec lui, à sa place, chez elle. Il était son univers, tout ce dont elle avait besoin. Jamais en d'autre place elle ne s'était sentit aussi en paix et vivante que lorsqu'elle se trouvait dans les bras de William, lorsqu'elle sentait ses mains dans son dos et son souffle au-dessus de son oreille. Il resserra les bras autour d'elle pour la tenir encore plus proche. Et un seul mot franchit la barrière de ses lèvres.

-Merci, murmura Julia.

Il ne répondit pas, déposant un baiser sur sa tempe. Et ils restèrent là, enlacés dans leur jardin, laissant la nuit tomber un peu plus et les étoiles apparaître au-dessus de leur tête.


à suivre...