- Bonjour, Madame Renoir, asseyez-vous.
Candice étudiait ses choix. Le canapé noir comme à la première séance ? Confortable mais trop loin de la fenêtre. La chaise en plastique signée Philippe Starck comme la dernière fois ? Cette chaise était à peu de chose près aussi design qu'inconfortable. Il restait donc deux possibilités, le fauteuil en daim marron clair ou la chaise noire près du bureau. Cette dernière option impliquait de faire face durant les prochaines quarante minutes au Docteur Meyer. Non merci, pensa Candice. Et puis si on y regardait attentivement, ses jolies sandales compensées allaient à merveille avec le daim.
- Lors des deux premières séances vous avez évoqué la colère que vous ressentez ces derniers temps. Cette colère semblant être dirigée d'une part envers votre supérieur le commissaire Leclerc et d'autre part vis à vis de votre ex-compagnon David Canovas, c'est bien cela ?
Candice se contenta d'un hochement de tête.
- Alors si vous le voulez bien, j'aimerai approfondir ces deux aspects. Pourriez–vous me parler de ce qui a initié votre colère vis à vis de votre supérieur ?
- Si je peux me permettre, elle est la raison de ma présence dans votre cabinet, Docteur. Ce n'est pas une raison valide à vos yeux ?
- Vous pensez que le commissaire Leclerc a eu tord de vous suspendre ?
- C'est plus compliqué, répondit Candice inconfortable.
- Alors expliquez-moi, je suis là pour ca, rétorqua le Docteur.
Il avait la manie de vous piéger avec ces questions. Il aurait fait un très bon interrogateur de suspects. C'était un homme d'âge mûr, la petite cinquantaine, mais très bien portée. Rasé de près, des mains fines avec des ongles impeccables ; un homme soigneux, voir un peu maniéré.
- Leclerc et moi, on n'est pas de la même école. Nous évoluons toutes deux dans un milieu d'hommes et il est difficile pour une femme de faire sa place. Leclerc a décidée que pour se faire accepter par les hommes elle devait prétendre en être un. Et ca fonctionne, pour elle en tout cas. Mais moi, je ne fais pas comme ca. Et ca lui est insupportable.
- Et vous pensez que c'est pour cette raison qu'elle vous a suspendu ?
Candice ne répondit pas. Elle savait que non. Le silence était lourd, Candice aurait voulu sortir, rentrer chez elle, retrouver son lit, le seul endroit où elle se sentait bien depuis quinze jours.
- Pouvez-vous me raconter comment cela s'est passé ? Proposa le Docteur, avec son ton faussement léger.
Il avait cette façon de parler très singulière. Toujours très lent en début de phrase, puis il accélère le débit pour finir sur une note très aigue. Candice poussa un long soupire, puis débuta lentement le récit.
- C'était le lendemain de l'explosion. Je me suis rendue au commissariat comme chaque matin. Et je suis allée directement dans le bureau du commissaire pour connaître les avancées de l'enquête sur la mort de David.
Candice fit une pause, comme si elle cherchait à se remémorer les faits avec exactitude.
- Elle m'a regardé, et m'a répondu qu'il n'y avait pas d'enquête, nous avions arrêté le suspect, la bombe avait explosé avant l'arrivée des démineurs, c'était un accident. Je me suis emportée, je lui ai répondu qu'on ne pouvait pas classer l'enquête comme ca, « c'est un collègue » ! J'ai insisté un disant qu'il fallait « remonter la filière », qu'on ne pouvait pas « laisser des explosifs circuler comme ca », « il a des responsables ».
- Comment a-t-elle réagit ?
- Elle est restée très calme, elle m'a regardé, et m'a simplement répondu « quelle filière ? Le mode de fabrication du type d'engin en question est disponible sur internet, 100% des matériaux requis pouvant être achetés au plus banal supermarché du coin » puis elle a ajouté « c'est fini Renoir ».
Candice fit une pause visiblement émue de revenir sur ce dernier point. Etrangement c'est ce qui l'avait le plus blessé, la sentence finale, son aspect irrévocable. Elle poursuivit.
- Après elle a ajouté « vous me remercierez un jour Renoir. Je vous suspends de vos fonctions, je ne vous réintégrerai que sur avis favorable d'un psy. Donnez-moi votre arme commandant ». La salope pensa Candice.
A nouveau un silence. Celui-ci n'était pas aussi inconfortable. Candice avait beaucoup parlé, maintenant elle se sentait faible.
- Madame Renoir, je vous repose ma question, pensez-vous que le commissaire Leclerc a eu tord de vous suspendre ?
- Non. Répondit cette fois-ci Candice.
Silence.
- Parlez moi de cette colère que vous ressentez envers votre ex-compagnon, David, c'est ca? Est-ce quelque chose de familier ? Je veux dire, ressentiez-vous cette colère avant l'accident ?
- Non, puis elle hésita et se reprit, enfin pas au début, mais sur la fin un peu.
- Quelle était la source de cette colère ?
- Sa jalousie. David était un homme plutôt jaloux. Ce n'est pas quelque chose que j'apprécie chez un homme.
- Considérez-vous qu'il n'avait pas de raison d'être jaloux ?
Candice senti monter les larmes dans ces yeux. Elle détourna la tête tachant de feindre un intérêt pour la mouette qui pavanait sur la rambarde de la fenêtre.
- Je crois que ce sera tout pour aujourd'hui Madame Renoir. On se voit vendredi.
Candice hocha la tête, se leva, et pris la direction de la sortie.
