- Bon, Monsieur Le Grand-Vermont, je ne vais pas y aller par quatre chemins, nous savons que vous vous êtes absenté de l'hôtel ou vous séjourniez la nuit ou Alice a été assassinée, assena Antoine à son interlocuteur d'un ton péremptoire.

Il avait placé devant lui une photo du dit hôtel, une petite bâtisse en pierre dans un écrin de verdure avec en arrière fond de hauts massifs rocheux.

- Je ne vois pas de quoi vous parlez.

Le père d'Alice restait impassible.

- Nous avons un témoin. Il est en route pour Sète. Vous préférez qu'on l'attende?

Un silence lourd s'était installé entre les deux hommes. Antoine les bras croisés regardait fixement l'homme en face de lui. Quel genre d'homme orchestre le meurtre de son propre enfant, de sa fille qui plus est. Cette pensée le frappa brutalement en boumerang. Et lui, qu'est –ce qu'il s'apprêtait à faire ? Quitter la mère de son futur enfant. Il chassa vite ses idées sombres pour revenir à son interrogatoire.

- Qu'est qu'elle vous a fait pour que vous vous en preniez à elle de cette façon ?

- Je demande qu'on fasse venir mon avocat. Vous m'accusez sans fondement, c'est de la diffamation !

Antoine posa lentement ses avant-bras sur la table formant un poing avec ses doigts entrelacés.

- Alice voulait partir, se libérer de votre emprise, vous ne pouviez pas le supporter, c'est ca ?

Monsieur Le Grand-Vermont restait silencieux, le regard maintenant fixé sur le mur derrière Antoine. Il n'en tirerait rien pour l'instant. Il décida de changer de stratégie. Il se leva et quitta la pièce.

- Quel salopard ! s'exclama Antoine en direction de Meddhi après avoir refermé la porte.

- Pas facile, il a l'air tellement sur de lui.

- C'est parce qu'il n'a pas l'habitude que les choses lui résistent. Je connais bien ces gens là… Mais cette fois-ci, il n'emportera pas la partie.

Sur ce, Antoine s'assit sur la chaise à côté de Meddhi et observa Monsieur Le Grand-Vermont sur le moniteur.

- Il va craquer… murmura Antoine.

Chrystelle était avec Madame Le Grand-Vermont dans l'autre pièce, le bureau de Candice transformé pour la journée en salle d'interrogatoire. Celle-ci paraissait entièrement désemparée. Les larmes au bord des yeux, elle s'était mouchée une bonne dizaine de fois dans les dernières cinq minutes.

- Madame, est-ce que vous vous souvenez de quelque chose en particulier cette nuit ? Je veux dire, la nuit de mardi à mercredi ? Je voudrais que vous me retraciez la soirée en détail encore une fois.

- Nous avons diné dans le seul restaurant de Serdinya, nous sommes rentrés tôt à l'hôtel, j'était fatiguée, Madame Le Grand-Vermont à bout de souffle reprit une grande inspiration, il devait être 21h30 peut-être 22h quand je me suis endormie jusqu'au lendemain.

- Madame, nous avons un témoin qui a vu votre voiture, partir de l'hôtel vers 22h et revenir au petit matin. Il faut nous dire si vous savez quelque chose, lança Chrystelle d'un ton compatissant mais déterminé.

- Il faut nous laisser et chercher le vrai coupable, dit la mère d'Alice dans un murmure quasi inaudible.

Dans l'autre pièce Antoine était en ébullition. La vérité était qu'il n'avait rien de tangible. Avec uniquement le témoignage du gérant ce ne serait pas assez pour faire inculper le père d'Alice. Sans les aveux, il repartirait d'ici quelques heures, dans la nature et surtout en tout liberté.

- On a des nouvelles d'Aline ? Est-ce qu'ils ont trouvé quelques choses dans les affaires d'Alice ? demanda Antoine à Meddhi qui s'était absenté brièvement.

- Non, mais elle doit m'appeler s'ils trouvent quoi que ce soit.

- On n'a pas le temps, dit Antoine avec agacement, bon, je vais l'appeler, on peut bien le faire ruminer encore un peu avant que son avocat ne débarque, dit-il en indiquant l'écran d'ordinateur.

Antoine sorti dans le couloir. Il prit son téléphone et chercha le numéro d'Aline dans son répertoire. Mais alors qu'il s'apprêtait à appeler sa collègue, son attention fut attirée par une voie familière.

- Bonjour Commandant Renoir, ca fait plaisir de vous revoir !

- Vous pensiez vous être débarrassée de moi, dit Candice en accompagnant sa remarque d'un grand sourire. Et bien désolée, mais me revoilà !

- Candice ? Antoine resta planté au milieu du couloir un peu benêt. Il ne s'attendait pas à la revoir aussi tôt. La surprise lui réussissait mal, il aimait bien pouvoir anticiper les évènements. Qu'est-ce que tu fais là ?

- Content de me voir ? Candice toujours tout sourire.

- Oui, bien sur, se rattrapa-t-il.

Candice chercha un petit moment dans son grand sac rose. Puis elle sortie une grand enveloppe blanche sans cachet ni adresse. Elle fixa Antoine dans les yeux.

- Mon certificat de reprise, finit-elle par dire doucement, en rapprochant sensiblement son visage du sien.

- C'est super… tu es contente ? C'est ce que tu voulais ? Antoine marchait sur des œufs, il ne savait pas trop ou s'en tenir, s'il devait être tout à fait honnête, il n'était pas sur que Candice était prête à reprendre du service.

- Je crois qu'il est temps…

Candice ne pu finir sa phrase.

- Commandant Renoir ? Je ne pensais pas vous revoir de si tôt, vous avez l'air… fatiguée.

Leclerc n'avait rien perdu de sa diplomatie se dit Candice presqu'amusez par les maladresses de sa supérieure.

- Vous auriez quelques minutes à m'accorder.

- Oui, fit Leclerc avec surprise, on peut aller dans mon bureau j'ai un quart d'heure devant moi. Elle fit une pause avant d'ouvrir la porte de son bureau.

- Antoine, ca avance avec les parents d'Alice ?

- Je n'ai pas encore d'aveux mais j'y travaille.

Les deux femmes disparurent dans le bureau du commissaire Sylvie Leclerc.

Antoine pressa sur la touche appelle de son téléphone.

- Aline, c'est Antoine, dit moi que vous avez du nouveau.

- J'ai bien peur de te décevoir. J'ai trouvé une sorte de journal intime, mais il n'y pas grand chose dedans à part des histoires et des rêves d'une gamines de dix-sept ans.

- Il n'y a pas la moindre piste qui pourrait nous aider ?

- Dans les trois derniers mois elle a beaucoup écrit sur ce qu'elle projetait de sa vie à la fac. Elle fait mention de l'opposition de ses parents à son départ à Paris.

- Et ?

- A oui, elle parle d'une violente dispute avec sa mère sur ce sujet le 6 avril dernier.

- Avec sa mère ?

- Oui, il semblerait qu'elles étaient très proches, et la mère vivait mal sa décision de prendre des distances, en quelques sortes. Elle était très mure pour son âge si tu veux mon avis.

- Elle parle beaucoup de sa mère dans son journal ? Qu'est-ce qu'elle dit sur ses parents ?

Pour résoudre cette affaire Antoine sentait qu'il lui fallait décrypter la dynamique de ce couple, et comprendre leur relation à leur fille. Que pouvait-il bien se tramer dans cette famille. Depuis le début, il avait eu une drôle d'impression, un malaise.

- Elle se plaint à plusieurs reprises de sa mère qui protège son père mais c'est très vague, on ne comprend pas bien de quoi il s'agit. En clair, pas de quoi monter un dossier pour le proc.

- D'accord Aline. Tiens-moi au courant.

Antoine raccrocha rapidement. Il avait une idée.

Candice s'était empressée de s'installer dans l'une des chaises. Même si elle se sentait infiniment mieux son corps accusait encore le coup de ses dernières semaines. Ce bureau était triste. Mise à part un petit cadre que Sylvie Leclerc avait placé sur son bureau face à elle, il n'y avait aucune velléité de sa part de rendre l'endroit plus familier, cosi ou juste agréable. Candice avait rarement prit place en face du bureau de la jeune commissaire. En général, on fait tout pour ne pas s'y attarder. Aujourd'hui s'était diffèrent, il n'y avait pas d'enquête, pas de course contre la montre, juste deux collègues, deux femmes, tellement dissemblables que chaque interaction est une épreuve.

- Je vous doit des excuses, débuta Candice.

- Ce n'est pas nécessaire. Ce que je fais au travail, je le fais pour le bien du travail.

Sylvie Leclerc comprit aussitôt qu'elle avait parlé trop vite. Elle ne voulait pas sembler insensible, juste épargner à Candice un exercice inutile. Et en plus les excuses, les sensibleries en tout genre, ca l'a mettait très mal à l'aise.

- Très bien.

Candice n'insistait pas. Elle commençait à connaître un peu son interlocutrice.

- C'est pour cela que vous vouliez me voir ? Questionna Leclerc peu crédule.

- Non, Candice déposa l'enveloppe qu'elle avait gardée à la main sur le bureau. Ca vient du psy. Il approuve ma reprise de service.

- Très bien, finit par répondre Sylvie Leclerc, vous seriez prête à reprendre la semaine prochaine ? Après un exercice de tir complet, s'empressa-t-elle d'ajouter.

- Oui, bien sur, confirma Candice en se levant.

- Alors c'est bon pour moi, Sylvie Leclerc tendit une main ferme à Candice, bon retour à la brigade.

- Merci commissaire, se contenta Candice en lui serrant la main.

Antoine entra sans frapper dans le bureau de Candice ou se trouvait actuellement Chrystelle et Madame Le Grand-Vermont. Chrystelle le regarda faire sans poser de question. Il avait un air grave. Antoine parcouru lentement les quelques pas qui le séparait du bureau et s'assit sur la chaise libre à côté de la mère d'Alice. Il lui prit doucement les mains. D'une voix douce, il commença :

- C'est fini. Antoine fit une longue pause. Votre mari a avoué avoir tué Alice.

- Non, ce n'est pas possible. Madame Le Grand-Vermont avait répondu avec assurance. Elle chassa les larmes sur ses joues du revers de la main.

- Notre témoin l'a identifié, il était acculé. Nous allons le transférer à la maison d'arrêt.

- NON ! cria-t-elle affolée Vous ne pouvez pas faire ca !

- Il y a tué votre fille Madame Vermont ! Antoine la saisie par les épaules.

Elle se débattait, elle frappa les bras d'Antoine pour se dégager et se leva brutalement de sa chaise.

- Je veux le voir ! Hurla-t-elle.

- C'est impossible.

- Vous ne comprenez pas, il faut que je lui parle.

- Pourquoi ? demanda Antoine

Chrystelle assise derrière le bureau assistait spectatrice à cette scène improbable : la femme soumise qui défend son mari envers et contre tous. Elle avait des hauts le cœur ; pauvre petite Alice.

- Ca ne vous regarde pas, je veux voir mon mari tout de suite !

- Vous ne reverrez pas votre mari avant un moment, Madame, il faut vous calmer.

- Mais vous ne comprenez pas…

- Expliquez-nous alors ? Lança Chrystelle qui n'y tenait plus.

Madame Le Grand-Vermont tomba à terre les mains sur le visage, le flot des larmes avait reprit.

- C'est moi qui lui dit de le faire… elle allait partir… et s'en aurait été fini.

Antoine jeta un coup d'œil à Chrystelle. Il fallait la laisser continuer.

- Il ne peux pas s'en empêcher… il fait des choses puis il regrette… mais ca Alice elle ne comprenait pas… elle voulait partir… me laisser toute seule. Je n'aurais pas pu le supporter.

- Qu'est-ce qu' « il » fait ?

Toujours en larme les genoux au sol, Madame Le Grand-Vermont continua :

- il a des pulsions… c'est un homme.

- Tous les hommes ne sont pas comme ca, corrigea Chrystelle d'une voix pale.