Le lendemain, Aziraphale quitta le village qui s'éveillait au chant du coq. Il avait prévenu le curé qu'il allait prier avec les habitants de Paulhac et qu'il passerait peut-être la nuit là-bas. A mi-chemin de la bergerie, il fit halte dans un bosquet. Après avoir vérifié que personne n'approchait, il matérialisa une lance. Il se concentra et prononça les paroles consacrées afin d'en bénir le fer, puis attacha l'arme tant bien que mal d'un côté de la selle. Il sortit ensuite de son sac la dague que lui avait confiée Crowley la veille et répéta l'opération avant de la fixer à sa ceinture.
Il changea sa tenue de prêtre en un vêtement plus commode de drap solide, que vinrent compléter des bottes et des gants de cuir, ainsi qu'une veste rembourrée, renforcée de cuir également. Il songea qu'il devrait demander à Crowley de jeter un voile d'illusion sur son équipement, au cas où ils croiseraient des villageois. Il pourrait le faire lui-même, mais il ne maîtrisait pas aussi bien ce genre de pouvoir que le démon. A chacun ses spécialités. Une fois de plus, il se demanda pourquoi il était cependant impossible pour les démons de modifier l'apparence de leurs yeux. Les humains disent que les yeux sont le reflet de l'âme mais les démons, tout comme les anges, en sont dépourvus. Le reflet de leur nature, alors ? Ou Dieu avait-il voulu laisser une petite chance aux humains d'identifier à qui ils avaient affaire ? Un élément de plus à ranger dans l'épais dossier des choses ineffables.
Crowley occupait la même place que la veille, et on aurait pu croire qu'il n'en avait pas bougé si ce n'est qu'il avait sellé son cheval et qu'il portait à présent une tenue assez semblable à celle de l'ange, mais d'un noir profond et indiscutablement d'une coupe plus soignée. Comme toujours, il avait privilégié l'apparence au détriment de la protection. Même dans ces montagnes isolées, ce n'était pas aujourd'hui qu'Aziraphale prendrait le démon en défaut sur son style.
Ils se saluèrent d'un signe de tête, un peu tendus. Ils savaient l'un comme l'autre que, même avec leurs pouvoirs, tuer un molosse des enfers n'était pas une tâche aisée. C'étaient des créatures résistantes et sournoises, dressées au combat et capables de dévorer un adversaire en quelques minutes. En outre, leur flair surnaturel leur permettait de suivre la piste la plus ténue et de localiser leurs proies à des distances incroyables. Pas étonnant que les humains, en trois ans, ne soient pas parvenus à s'en débarrasser.
« Le curé m'a dit que la Bête avait attaqué un garçon à Servières, hier. »
« Parfait, commençons par là. Avec un peu de chance, le chien traîne encore dans les parages. C'est à environ deux lieues d'ici, » dit Crowley en tâchant d'avoir l'air à l'aise tandis qu'il se mettait en selle.
L'équitation n'avait jamais fait partie de ses dons naturels. Aziraphale fut tenté de faire un commentaire mais sa bienveillance emporta la partie. Curieux, il demanda tout de même :
« Comment se fait-il que tu n'aies pas une de ces inquiétantes montures aux yeux rouges ? »
Crowley marmonna quelque chose à propos du fait qu'une seule créature infernale lui suffisait amplement et ouvrit la voie le plus dignement possible.
Au début, ils progressèrent parmi de vastes pâturages, ponctués çà et là de zones de hautes herbes mouchetées de fleurs sauvages. Quand ils apercevaient de loin un troupeau de moutons, de chèvres ou, plus rarement, de bovins, ils s'arrêtaient un instant, leurs sens aux aguets. Crowley se tournait vers Aziraphale, guettant une confirmation de ses propres sensations. L'ange secouait la tête, et ils faisaient alors un large détour pour éviter d'être vus par les bergers.
Progressivement, les pentes se firent plus raides, les arbres plus nombreux et ils se retrouvèrent bientôt au milieu de la forêt. Il y régnait un demi-jour à la fraîcheur agréable mais au silence angoissant, le chant des oiseaux cessant à leur approche. Ils n'échangèrent plus aucune parole. A l'affût du moindre son, ils craignaient et espéraient à la fois de voir apparaître à tout instant la silhouette du molosse entre les troncs. Ils ne pouvaient se départir de cette tension, sachant pourtant qu'ils percevraient la Bête avant de la voir.
Aziraphale arrêta son cheval brusquement. Crowley l'imita et fixa l'ange tandis que celui-ci tournait lentement la tête de tous côtés. Il lui semblait discerner, très faiblement, une aura démoniaque. Pas celle, familière, de Crowley – et il réalisa soudain à quel point celle-ci avait fini par devenir une présence presque rassurante – mais une émanation inconnue, bestiale. Un véritable concentré de rage et de faim insatiable. Aziraphale finit par pointer du menton une direction, avant de demander à mi-voix :
« Tu le sens ? »
« Non. Loin ? »
« Difficile à dire. Trois ou quatre lieues, si je devais me prononcer. De l'autre côté du sommet. »
Ils échangèrent un regard et se remirent en route. Pendant qu'ils avançaient, Aziraphale se demanda distraitement si Crowley était incapable de percevoir le molosse d'aussi loin parce qu'en tant que démon lui-même, il était moins sensible aux auras infernales auxquelles il était forcément accoutumé, ou si c'était parce qu'il était moins puissant qu'une Principauté.
Hêtres et genévriers cédèrent la place aux pins et aux épicéas. Ils atteignirent ensuite une veine de granit dépourvue de végétation, que suivait un étroit chemin rocailleux montant jusqu'au sommet. Le massif de la Margeride était une zone de moyennes montagnes qui devaient culminer à quelque chose comme 700 ou 800 toises[1]. Aziraphale engagea son cheval le premier sur le sentier. Ces petites montures s'avéraient d'excellents grimpeurs, au pas sûr et à l'endurance sans faille. Mais le terrain était traître et des cailloux se dérobèrent sous les sabots du cheval bai qui glissa un peu puis continua sa route sans broncher. Une pierre en entraînant une autre, un petit éboulis descendit la pente. Aziraphale entendit la monture de Crowley se cabrer, puis un épouvantable juron. Il se retourna. Le démon se relevait déjà en toute hâte, grimaçant de douleur, se frottant vigoureusement le bas du dos et insultant copieusement le cheval – qui le regardait, comme un peu surpris d'avoir perdu son cavalier. L'ange faillit lui demander si ça allait, mais Crowley lui jeta un regard furibond qui l'en dissuada. Ca, et le rouge qui lui montait aux joues. Aziraphale se contenta de regarder à nouveau devant lui pour dissimuler son sourire.
Parvenus tout en haut, encerclés de bruyères, ils scrutèrent le paysage. D'une beauté sauvage, c'était un camaïeu infiniment nuancé de gris et de verts profonds. Les affleurements granitiques, les frondaisons et les tourbières – appelées « molières » dans la région - contrastaient avec le vert tendre, en contrebas, des prés et des champs qui, durant l'été, vireraient au jaune. Les grottes, les forêts et les gorges profondes séparant les plateaux, au fond desquelles on devinait des rivières, constituaient autant de cachettes pour la Bête. Ils n'étaient pas au bout de leurs peines.
Le cheval d'Aziraphale entama la descente et celui de Crowley lui emboîta le pas. Ils cheminèrent ainsi pendant plusieurs heures, l'ange faisant régulièrement halte pour vérifier s'il percevait toujours le chien, qui ne cessait de se déplacer. Lors d'une de ces pauses, il avertit Crowley :
« On se rapproche. Je crois qu'on le rattrape. »
Il s'étonnait que le démon le suive sans lui poser de question ni manifester la moindre exaspération, faisant preuve d'une patience inhabituelle.
En fin d'après-midi, ils parvinrent en vue d'un village que Crowley pensait être Les Costes. Ils s'apprêtaient à le contourner quand Aziraphale se tourna brusquement vers le démon, qui acquiesça avant qu'il dise un mot.
« Je sais. Je le sens aussi, maintenant. Il est tout près. »
L'ange détacha sa lance et la tint prête. Crowley s'empara de sa dague, défense dérisoire puisqu'elle n'était pas bénite. Comme, de toute façon, il ne voulait pas être celui qui tuerait le chien, elle lui servait probablement plus à se rassurer qu'autre chose. Tout à coup, un hurlement aigu retentit. Ils lancèrent les chevaux dans sa direction et se retrouvèrent dans un vaste pâturage où s'égaillaient en bêlant des chèvres terrorisées.
« Là ! » s'écria Crowley, pointant de son arme une vague forme immobile dans les herbes. Mais ils savaient tous les deux que ce n'était pas Dévoreur.
Quelques instants plus tôt, la forme était encore un jeune garçon. Crowley jeta à peine un coup d'œil au corps avant de le dépasser au galop et de se lancer à la poursuite de la Bête dont l'aura indiquait la proximité. Mais elle s'éloignait à une vitesse prodigieuse et Aziraphale sut qu'ils ne la rattraperaient pas, surtout avec leurs chevaux fatigués.
Il mit pied à terre et s'agenouilla près de la victime. L'état dans lequel le molosse l'avait laissée ne permettait que de supputer son âge, une dizaine d'années peut-être. Baignant dans une mare de sang que la terre absorbait déjà, l'enfant était affreusement défiguré. Sa tête se détachait presque de son tronc et ses entrailles étaient répandues autour de lui. Aziraphale ferma les yeux et, la gorge serrée, étendit la main au-dessus de ce qui avait été le visage du garçon. Il achevait de murmurer des paroles rituelles destinées à accompagner les âmes dans l'au-delà lorsque le démon revint en annonçant :
« Il a filé. Trop rapide. »
En grommelant, il tourna bride, immobilisa son cheval et, restant en selle, fixa le bois dans lequel il avait perdu la trace de l'animal.
Pris d'une colère subite, l'ange serra les poings. Il aurait voulu obliger Crowley à regarder l'enfant mais il y renonça. A quoi bon ? Comme si un démon était capable d'éprouver de la compassion… D'une voix rageuse, il dit :
« Il faut qu'on le ramène au village. »
«Excellente idée ! » répondit sarcastiquement Crowley. « Comme je ne meurs pas d'envie que le premier pécore qui croisera mon regard essaie de me pendre, je vais te laisser y aller tout seul. Ils ne te connaissent pas, ils vont te voir avec le cadavre, et tu crois peut-être que personne dans le coin n'a pensé que la Bête pouvait être dirigée par un homme ? Imaginons même que, grâce à un de tes petits tours de passe-passe angéliques, tu parviennes à les persuader de ton innocence, tu auras réussi à attirer leur attention, ce dont on se passerait bien. Le soir tombe ils vont partir à sa recherche dès qu'ils ne le verront pas rentrer et ils le trouveront. »
A contrecoeur, Aziraphale dut se ranger à sa logique.
« Que fait-on, alors ? » demanda-t-il sèchement. « Le chien est à nouveau aussi loin de nous que ce matin. »
« On s'éloigne, au cas où ils feraient une battue, et on trouve un endroit où passer la nuit avant qu'il ne fasse tout à fait noir. De toute façon, les chevaux sont épuisés. »
Ils dépassèrent le village de trois bonnes lieues. En chemin, ils entendirent, porté par le vent, le glas sonné à l'église qu'ils laissaient derrière eux. Ils ne trouvèrent aucun bâtiment, même en ruine, pour s'abriter et résolurent d'attendre le matin dans une petite gorge. Ils s'installèrent près d'un cours d'eau où les chevaux se désaltérèrent. Ils n'osèrent pas faire de feu et ils étaient trop fourbus pour mobiliser leurs pouvoirs afin de lutter contre la fraicheur nocturne, un peu étonnante en cette fin de mois de mai. Chacun s'adossa à un tronc et serra sa veste autour de lui. Le feuillage masquait la pâle clarté de la lune et, dans l'obscurité totale, la lueur dorée des yeux de Crowley était la seule chose qu'Aziraphale pouvait distinguer. Le démon ne les ferma pas de toute la nuit – cligna-t-il des yeux seulement une fois ? - et l'ange constata qu'il évitait soigneusement de regarder dans sa direction. Tout comme il évita de lui adresser la parole. Aziraphale ne chercha pas davantage à entamer la conversation.
La traque reprit à l'aube. Etonnamment, le molosse semblait encore se trouver à environ trois lieues, et il maintint cette distance toute la journée, malgré les efforts de ses poursuivants pour forcer l'allure.
Au milieu de l'après-midi, Crowley, qui n'avait jusque-là prononcé que des monosyllabes, poussa une exclamation étouffée.
« Qu'y a-t-il ? » s'enquit Aziraphale.
« Tu ne vois pas où on est ? »
L'ange regarda autour de lui. Des arbres, des rochers, des prairies. Encore.
« Pas vraiment. »
« On est en train de revenir à notre point de départ. Il nous a fait tourner en rond. Cette saloperie se fout de nous ! »
Crowley ne prêtait-il pas un peu trop d'intentions à cet animal ? Une heure plus tard, la bergerie apparut au détour d'un bosquet et sembla les narguer.
« Il est trop tard pour tenter quoi que ce soit d'autre aujourd'hui, » affirma l'ange, un peu abattu. « Je vais en profiter pour rentrer passer la nuit à Nozeyrolles. On reprendra demain, à moins que d'ici là, l'un de nous deux ait une idée de génie. »
« Tu ferais bien de dire au curé que tu as reçu un message te rappelant dans ta paroisse ou que tu vas aller convaincre d'autres abrutis que prier les sauvera. Qui sait jusqu'où ce chien va nous entraîner demain ? »
Aziraphale soupira mais acquiesça. Inutile d'inquiéter ce brave ecclésiastique en disparaissant plusieurs jours d'affilée sans une explication. Il cacha sa dague dans son paquetage et remodifia sa tenue. Il laissa son autre arme à la bergerie, passant outre les protestations du démon qui affirmait qu'il allait mal dormir avec cette pâle copie de la Sainte Lance sous son toit. Il redescendit ensuite vers le village avec, en tête, l'image du molosse en train de se moquer d'eux quelque part dans la montagne.
[1] Une toise équivalait à un peu moins de deux mètres.
