Sur le pas de la porte, Aziraphale était en train de prendre congé du curé quand un garçon déboula sur la place en criant que la Bête venait d'être aperçue au hameau du Besset tout proche. Les hommes qui se trouvaient encore dans le village s'armèrent de gourdins, de fourches, de piques, quelques-uns de fusils, et organisèrent hâtivement une battue. L'ange se joignit à eux. Il sentait que l'animal était encore dans les parages et il ne pouvait pas perdre de temps en allant prévenir Crowley.

Les villageois lui parlaient peu, mais avec respect. Alors qu'il marchait à côté d'un jeune homme, celui-ci lui dit à mi-voix :

« Pourtant, mon Père, on a prié, vous savez… 'Y en a qui disent qu'y faudrait qu'on fasse des pèlerinages. Vous croyez que ça peut marcher ? »

« Ca ne peut pas faire de tort. Dieu vous entend, mon fils, » dit prudemment Aziraphale.

« Si vous l'dites. Mais Il a pas l'air décidé à nous aider, » marmonna le jeune homme, avant d'ajouter précipitamment : « Faites excuses, mon Père. »

Que répondre à ça ? Que ce n'était pas ainsi que les choses fonctionnaient ? Qu'il y avait tous les jours des massacres, et bien pires que celui-ci, quelque part dans le monde et que Dieu n'intervenait pas parce que… Parce que quoi ? Parce que les Hommes devaient se débrouiller avec leur libre arbitre ? Mais que faisait Aziraphale sur Terre, alors ? Pourquoi était-il parfois chargé d'accomplir un miracle – pourquoi là plutôt qu'ailleurs ? – ou d'exercer son influence sur des humains afin de déjouer une manigance d'En Bas – pourquoi celle-là plutôt qu'une autre ?

Il frissonna face à l'abîme qui s'ouvrait devant ses pieds. Se poser des questions menait à la rébellion et la rébellion conduisait à la Chute. L'exemple de Crowley était suffisamment édifiant. Une fois encore, Aziraphale parvint à se persuader que tout cela faisait partie du Plan divin et qu'il n'était donné à personne d'autre qu'à son Auteur de le comprendre. Pas même à Ses serviteurs.

Il se morigéna en s'apercevant que ses pensées lui avaient fait perdre la trace du molosse. Il se concentra, mais ne perçut plus rien. Conscient que la battue était devenue inutile, il faillit s'éclipser mais y renonça de peur d'attirer l'attention. Deux heures plus tard, les villageois, dépités, mirent fin aux recherches et rentrèrent à Nozeyrolles.

De là, Aziraphale partit directement pour la bergerie, laissant rayonner son aura pour prévenir le démon, qui devait fulminer, de son arrivée imminente. A sa grande surprise, ce dernier ne lui adressa aucun reproche pour son retard et écouta attentivement le récit des événements du matin.

« J'ai cru un moment que tu étais reparti, » dit calmement Crowley.

« J'ai dit que j'allais t'aider. Je ne m'en irai pas avant. »

Le démon lui lança un regard que, cette fois, Aziraphale ne parvint pas à interpréter. Puis, il enfourcha sa monture, attendant que l'ange en fasse de même et montre le chemin. Comme la Bête n'était pas perceptible, ils prirent une direction un peu au hasard.

Au soir, ils ne l'avaient toujours pas localisée. Ils avaient longtemps hésité à faire demi-tour pour regagner la bergerie, mais ils s'étaient entêtés et ils durent à nouveau passer la nuit à l'extérieur.

« Si je ne me trompe pas, sur ce versant, on pourrait faire un feu sans qu'il soit vu, n'est-ce pas ? » vérifia Aziraphale.

Ayant reçu confirmation, il alla ramasser du bois, que le démon enflamma d'un claquement de doigts. La chaleur était agréable. Mais, surtout, l'ange apprécia de pouvoir discerner le visage de Crowley. Ne pas être capable de voir ses expressions alors que le démon pouvait parfaitement lire les siennes dans l'obscurité le mettait mal à l'aise. Et Aziraphale n'avait pas vraiment envie de passer une deuxième nuit drapé dans un silence réprobateur. Ca ne changerait rien, de toute manière.

« Alors, euh… tu as été très occupé depuis notre dernière rencontre ? Avant d'être envoyé ici, je veux dire… » demanda-t-il.

« Bof. Je me suis baladé un peu partout en Europe. Quelques petites tentations à gauche, à droite. J'ai trainé un temps avec le marquis de Sade. La dernière fois que j'ai entendu parler de lui, il s'était fait arrêter pour débauche. »

« Aucun rapport entre ces deux faits, bien entendu, » ironisa l'ange.

Crowley fit un demi-sourire avant de poursuivre :

« Je suis aussi allé voir ce qui se passait du côté des francs-maçons. Mais j'ai surtout pris du bon temps. Tiens, tu as eu l'occasion d'entendre le petit Mozart jouer ? C'est quelque chose. »

« Non, j'ai été plutôt occupé. »

« Beaucoup de missions ? »

« Rien d'important depuis 1763. Le tout-venant. »

« Ah. Ta marotte, alors. Je ne comprends pas pourquoi tu t'obstines. Ce n'est pas demain la veille que les humains vont arrêter d'exploiter leurs semblables. »

« Ca mettra le temps qu'il faudra, mais j'y arriverai, » affirma l'ange avec ferveur. « Tu sais combien d'esclaves meurent rien que pendant le trajet jusqu'aux Amériques ? »

« Ca va, épargne-moi ton couplet. Je sais comment ça se passe. Et tu t'étonnes que je veuille des vacances ! Tu devrais en prendre aussi, si tu veux mon avis. »

« Le Bien ne prend pas de vacances. Et ce qui m'étonne surtout, c'est que tu ne sois pas heur… satisfait de voir toutes ces horreurs. Non seulement cela sert ton camp mais, après tout, c'est le fruit du libre arbitre des humains et donc, indirectement, ton œuvre. »

« Ah, on ne va pas encore avoir cette conversation ! Tu sais très bien que je ne me suis pas dit "Tiens, et si j'allais filer le libre arbitre à ces deux ahuris ? " Fallait semer le trouble et il y avait un truc auquel ils n'avaient pas le droit de toucher. Si tu crois que j'ai réfléchi aux conséquences à long terme… »

« Ca a toujours été ton problème, » le taquina Aziraphale.

« Dit celui qui leur a donné leur première arme, » rétorqua Crowley, goguenard.

« Hmpf. Tu as raison : nous avons déjà eu cette conversation trop souvent. A tel point que je connais déjà ton prochain argument : tu vas me dire qu'il Lui aurait été facile de t'arrêter s'Il n'avait pas voulu que ça se passe ainsi. »

« Et tu vas me répliquer que c'est ineffable. Tu vois ? Pourquoi insistes-tu pour toujours remettre ça sur le tapis ? Ca te travaille, pas vrai ? » L'ange ne répondit pas. « Un jour, tu arrêteras de te retrancher derrière ce mot qui ne veut rien dire et tu te mettras à réfléchir. »

Une angoisse diffuse tordit l'estomac d'Aziraphale. Il déclara, d'un ton qui se voulait assuré, sans savoir s'il cherchait à convaincre Crowley ou lui-même :

« Sans façon. On ne questionne pas les motivations divines. »

« Oh, c'est certainement la décision la plus sage. Pour ton propre bien… » dit gravement le démon avant d'insuffler à sa voix une gaieté forcée : « Et le mien. Tu ferais un collègue épouvantable ! » Il fut le seul à lâcher un bref éclat de rire. Qui sonna presque juste.

Après un instant de silence, il ajouta placidement :

« Tu sais, même si parfois j'en ai assez de leurs inepties, je ne regrette pas ce que j'ai fait. Ils sont bien plus intéressants comme ça. Ils sont libres de faire leurs propres choix… c'est plus que ce que toi et moi aurons jamais. »

« Certains d'entre eux sont libres, » corrigea Aziraphale. « Les autres n'ont le choix qu'entre l'obéissance et la mort. »

« C'est vrai. Et corrige-moi si je me trompe mais leur situation à eux, tu la trouves scandaleuse et tu te bats pour qu'elle cesse. »

Cette réflexion plongea l'ange dans un silence pensif. Crowley continua :

« Tu peux m'en vouloir pour ce qui se passe ici, mais j'ai autant de latitude que ceux que tu défends. »

« Pourtant, tu as fait appel à moi… »

Le démon eut un fin sourire.

« J'ai toujours aimé voir jusqu'où on pouvait transiger avec les règles du jeu. »

Aziraphale résista à l'envie de lui demander s'il trouvait que, jusque-là, ça lui avait réussi. Il maintint la conversation sur des sujets plus légers jusqu'à la fin de la nuit.


Le lendemain matin, l'ange sentit à nouveau l'aura, lointaine, du molosse. Ils le suivirent un temps puis le perdirent pendant deux heures. Quand ils le repérèrent enfin, l'animal se trouvait non pas devant eux, comme ils s'y attendaient, mais derrière, toujours à une distance d'environ trois lieues. Une pensée déplaisante envahit l'ange : au final, étaient-ils les chasseurs ou les proies ?

Ils essayèrent de le rejoindre tout le reste de la journée, sans succès. Il en fut de même le jour d'après. Le chien restait à l'extrême limite de la perception d'Aziraphale. C'était rageant. Lorsqu'ils s'arrêtaient le soir, il était à trois lieues, et il y était toujours au matin, comme s'il les avait attendus. On aurait presque pu croire qu'il dormait quand ils faisaient halte, si toutefois une créature surnaturelle – qu'elle soit occulte ou éthérée – avait eu besoin de sommeil.

Ils tentèrent quand même leur chance et décidèrent de laisser les chevaux se reposer l'après-midi pour se déplacer durant la nuit. Le démon, qui y voyait parfaitement, prit la tête pour repérer les fondrières et les ravins, et lorsqu'ils étaient à couvert, Aziraphale tirait de son halo une lumière discrète. Cette nuit-là, Dévoreur se déplaça en même temps qu'eux.

Durant ces trois jours, la température avait grimpé franchement et ils prirent l'habitude d'ôter leur veste, ne s'attendant même plus à approcher suffisamment du chien pour qu'il constitue une menace.

Leur découragement était tempéré par la supposition que, pendant ce temps, la Bête ne faisait pas de nouvelles victimes. Nul corps ne joncha leur route nul glas ne fut sonné aux clochers qu'ils voyaient de loin. Les villages semblaient tranquilles, et ils ne virent aucune battue. Peut-être le chien était-il trop occupé à leur échapper – ou à les balader si on considérait les faits de façon moins optimiste – pour s'en prendre à ses proies de prédilection.

Dans ces conditions, le sentiment d'urgence se fit moins aigu. Aziraphale était bien conscient qu'ils auraient dû cesser cette vaine poursuite et mettre au point un plan plus élaboré, mais le danger semblait loin et le temps splendide transformait presque leur traque en une agréable randonnée.

Il n'avait jamais passé autant de temps en compagnie du démon. Les premières rencontres après l'instauration de l'Accord, lequel consistait simplement en un pacte de non-agression et de non-intervention, étaient encore empreintes de méfiance. Ils ne se voyaient que brièvement pour s'informer de leurs projets en cours, après quoi chacun retournait à ses petites affaires, en se félicitant qu'elles soient ainsi devenues plus faciles. Et, dans le cas d'Aziraphale, en tentant d'ignorer les tiraillements de sa conscience.

Ce dernier s'était cependant rapidement rendu compte que Crowley, sous son apparente indifférence soigneusement cultivée, recherchait avidement ces occasions de pouvoir enfin échanger autre chose que des menaces avec le seul être qui partageait sa condition. D'autres anges et démons oeuvraient parfois sur Terre mais ponctuellement aucun n'y vivait depuis le début. Les brèves réunions s'étaient ainsi de plus en plus souvent prolongées en discussions sur leurs camps respectifs et sur les événements de l'Histoire, discussions à bâtons d'autant plus rompus qu'elles s'accompagnaient d'une quantité non négligeable d'alcools divers.

Aziraphale savait qu'il aurait dû éviter ces conversations qui prenaient trop souvent un tour philosophique. Crowley n'avait pas son pareil pour l'amener à s'interroger dangereusement sur le Plan. A bien y réfléchir, c'était après avoir confié son épée de feu à Adam et Eve, expulsés du jardin d'Eden, qu'il avait commencé à se poser des questions. Déjà à cause de Crowley, en somme. Mais l'ange ressentait lui aussi le besoin de parler à quelqu'un d'autre qu'un humain, à quelqu'un qui comprenait, qui se souvenait de la Terre, si exaltante, quand elle brillait encore de l'éclat du neuf.

Même si plusieurs années s'écoulaient parfois entre ces entrevues et si aucun sujet personnel n'était évoqué, cela faisait donc longtemps qu'Aziraphale considérait qu'« ennemi » était un terme un peu excessif pour désigner le démon. Mais si vous lui aviez demandé, quelques jours plus tôt, de décrire leur relation, il aurait sans doute employé les mots « adversaires » et « exacts contraires ». Ils envisageaient les soubresauts du monde selon des points de vue diamétralement opposés. L'ange incarnait la patience et persévérance Crowley était nerveux et versatile. Le démon se passionnait pour la moindre nouvelle invention humaine Aziraphale la regardait de loin avec circonspection, en se disant qu'il serait encore temps de s'y intéresser si elle n'était pas tombée aux oubliettes un siècle plus tard.

Il est vrai que les cépages - et les satanistes - les mettaient d'accord. Était-il donc si surprenant de se découvrir d'autres convergences, lors de ces soirées autour du feu où ils perdaient de vue qu'ils étaient là pour arrêter Dévoreur et où Crowley parlait à n'en plus finir, comme pour rattraper trois ans de silence ? Même « adversaire » s'appliquait de plus en plus mal à un être qui appréciait Purcell et Haendel autant que vous, qui partageait votre opinion sur Jérôme Bosch, et avec qui vous pouviez disséquer les pièces de Shakespeare pendant des heures, citations à l'appui – Crowley semblait les avoir vues un nombre incalculable de fois. Et le Métatron était une source inépuisable de blagues de plus ou moins bon goût - les plus douteuses venant immanquablement du démon.


Le quatrième jour n'apporta aucun changement dans le comportement du molosse. La chaleur était à présent accablante. Aussi, en milieu de journée, le clapotis d'une rivière bondissant sur les cailloux fut un appel irrésistible. Ils laissèrent les chevaux s'abreuver et firent de même. L'eau était délicieusement fraiche. Aziraphale retroussa ses manches et s'aspergea le visage, tandis que Crowley ôtait carrément sa chemise. Possédait-il déjà ce corps-là la dernière fois que l'ange l'avait vu torse nu ? Cela faisait longtemps qu'ils ne s'étaient plus rencontrés que dans des pays dont les coutumes ou le climat imposaient de se couvrir largement. Si ce n'était celui-là, son corps de l'époque était de toute façon aussi élancé et souple. Il n'en avait jamais porté d'autre sorte. Quelque chose était différent, cependant, remarqua l'ange comme son regard était attiré par une épaisse cicatrice blanchâtre sur le bras droit du démon. Elle avait distinctement la forme d'une énorme mâchoire.

« C'est le chien qui t'a mordu ? » s'étonna Aziraphale.

Crowley parut surpris un bref instant puis tenta de cacher la marque de sa main gauche en marmonnant :

« Quand je te dis que c'est un vicieux… »

« Il a fait ça quand tu l'as attrapé pour le remettre en cage ? »

« Ouais. »

« Et tu ne t'es pas soigné ? »

« Bien sûr que si. Mais je n'arrive pas à me débarrasser de ça. Saleté de bestiole. » Il ajouta pensivement : « Ca fait bizarre. C'est la première fois que j'ai une cicatrice. »

« Tu veux que j'essaie ? » proposa l'ange en s'approchant. « Nous sommes meilleurs que vous dans ce domaine. »

Crowley amorça un pas en retrait.

« Non, c'est bon. Ca ne fait pas mal. Ce n'est qu'une question d'apparence. »

« Ne sois pas bête, » dit Aziraphale, qui tendit prudemment la main vers le bras du démon en veillant à ne pas faire de gestes brusques et en guettant sa réaction. Ils avaient eu bien plus de contacts physiques brutaux avant l'Accord, qu'amicaux après celui-ci. Voyant que Crowley, un peu déconcerté, se laissait faire, l'ange apposa sa paume sur la peau balafrée et se concentra quelques secondes. Quand il la retira, la cicatrice avait complètement disparu. « Je sais à quel point l'esthétique t'importe. »

Crowley fixa son bras puis Aziraphale, qu'il remercia d'un signe de tête après une hésitation.

Le cinquième jour fut marqué par une chute particulièrement mémorable du démon. C'était la troisième de la semaine mais, cette fois, son pied resta coincé dans l'étrier et il fut trainé sur une dizaine de mètres. Aziraphale découvrit de nouveaux jurons, dans sept langues différentes, et ne put retenir un rire interminable. Crowley finit par se dégager et se relever. Il soigna ses écorchures et répara ses vêtements d'un geste en menaçant sa monture des pires tourments. Pendant quelques secondes, il toisa l'ange, toujours hilare et qui s'en excusait en bredouillant. Puis, contre toute attente, il se mit à rire à son tour. Egoïstement, Aziraphale se dit que Dévoreur pouvait encore courir quelques jours de plus, tant qu'il continuait à se tenir tranquille.

Il regretta cette pensée lorsque, le lendemain, ils tombèrent sur le cadavre encore tiède, démembré et éviscéré, d'un autre jeune garçon. A Chanteloube, à une lieue de la bergerie. Comme une provocation.