« On n'arrive à rien, comme ça ! Il faut changer de tactique ! » s'énerva Crowley en balançant ses bottes dans un coin de la bergerie.
« Qu'est-ce qui n'a pas déjà été tenté ? »
« Rien ! Des soldats et des chasseurs expérimentés ont fait des battues et ça n'a rien donné, même avec des chiens pisteurs. Le poison, les pièges, pareil. Notre seul avantage sur les humains, c'est qu'on arrive à savoir où le molosse se trouve, la plupart du temps, mais j'ai comme l'impression que c'est réciproque… »
« Tu crois qu'il peut sentir les chevaux, à trois lieues de distance ? Peut-être même qu'il les entend ? »
« Que veux-tu que j'en sache ? Je ne suis pas resté si longtemps que ça En Bas, et quand j'y étais, j'ai passé mon temps à éviter ces sales bêtes plutôt qu'à me documenter à leur sujet. »
« On devrait essayer sans eux. »
« C'est à moi que tu dis ça ? Seulement, quoi ? On se traine à pied dans la montagne ? »
« On utilise notre autre avantage : nos ailes. »
« Oh non ! Non, non, non ! Certainement pas ! » Crowley se carra dans le divan en croisant les bras.
« Pourquoi ? »
« Parce que c'est presque la pleine lune et que la dernière chose dont j'ai besoin, c'est qu'un de ces lourdauds crie au miracle en voyant ce qu'il prendra pour deux anges dans le ciel. Depuis que j'ai libéré le chien, Hastur me fout la paix. J'en conclus qu'il est satisfait. Quand tu auras tué Dévoreur, j'arriverai encore à lui présenter la mission comme un relatif succès. » Crowley débita d'un ton administratif : « Certes, l'Ennemi est parvenu à mettre fin à l'impressionnante carrière du regretté Dévoreur, mais en trois ans, nous avons gagné un nombre d'âmes non négligeable. En outre, la région a sombré dans la terreur et la foi des villageois dans le camp adverse a été durablement ébranlée. Vous daignerez noter que, si je n'ai hélas pas pu défendre votre fidèle compagnon contre l'Ennemi, qui est d'une puissance bien supérieure à la mienne, je suis néanmoins parvenu à mettre ce dernier en fuite avant qu'il puisse utiliser son ignoble forfait à des fins de propagande auprès des habitants. »
« Je vois que tu as un peu réfléchi à ton futur rapport. »
« Je l'ai écrit juste après que tu as accepté de m'aider. Il est presque fini. J'ajouterai les derniers détails en fonction de la tournure des événements. »
« Rappelle-moi la raison de ta sanction… » fit l'ange, sarcastique. « J'admire ton aptitude à tirer des leçons de tes mésaventures. Et tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Evidemment, que je devrais faire une apparition pour leur redonner foi en Notre Seigneur. »
« Ton Seigneur. Et ce sera à charge de revanche. C'est bien comme ça que fonctionne notre Accord, non ? »
Aziraphale pinça les lèvres, avant de faire remarquer :
« Encore faut-il qu'on réussisse. Tu es bien optimiste. »
« Toujours. Et là, j'ai une Principauté dans ma manche. »
« Je te remercie de ta confiance, mais jusque-là, nous n'avons obtenu aucun résultat. Il faut bien essayer quelque chose de neuf. »
« D'accord. Si à la nouvelle lune, on en est toujours au même point, on profitera de l'obscurité pour tenter notre chance par la voie des airs. En attendant, même si ça ne m'enchante pas, à partir de demain, on va marcher. »
Sur un geste de Crowley, les bougies disséminées dans la pièce s'allumèrent, peinant à lutter contre l'obscurité qui prenait possession des lieux. Aziraphale se racla la gorge.
« Si tu veux… heu… dormir, » dit-il en faisant un vague signe en direction du lit, « ne te gêne pas pour moi. »
« Je n'ai pas besoin de dormir. »
« Je sais. Mais… ça t'arrive, apparemment. »
Le démon ne répondit pas. Au bout d'un moment, l'ange demanda :
« Pourquoi ? »
« Pourquoi quoi ? »
« Pourquoi dors-tu, puisque tu n'en as pas besoin ? »
« Pourquoi est-ce que tu manges ? Ou bois ? Et depuis quand les anges ont-ils besoin de lire des livres et d'aller à des concerts, mmh ? »
« C'est agréable ? »
« La plupart du temps. Tu n'as jamais essayé ? »
« Si, par curiosité, mais je ne suis jamais parvenu à m'endormir. »
« C'est ton petit côté rigide, ça. "Il faut que je garde un œil sur ce qui se passe, le Bien doit toujours être vigilant", bla bla bla. »
« Peut-être », concéda l'ange avant d'ajouter tranquillement : « Ou peut-être ai-je moins de raisons que toi de vouloir fuir la réalité. »
Crowley le toisa froidement :
« Ce n'est pas que ce que tu fais dans tes bouquins ? »
« Ca n'a rien à voir ! » s'indigna Aziraphale.
Le démon lui lança un regard ouvertement sceptique puis se mura dans un silence hostile. Son interlocuteur leva les paumes en signe d'apaisement :
« Désolé. Je n'aurais pas dû… Je ne voulais pas te mettre en colère. »
Le démon soupira. Il se leva brusquement en claquant les mains sur ses cuisses.
« Etant donné la situation, est-ce que tu vois une meilleure façon de passer la nuit qu'en se prenant une bonne cuite ? »
« Ca me semble approprié », répondit Aziraphale avec un petit sourire, soulagé que l'atmosphère se détende. « Tout de même, » dit-il pensivement pendant que Crowley débouchait une bouteille de Château Cheval blanc, « quand je vois le mal qu'on a avec un simple chien, fût-il des enfers, j'espère qu'on ne devra jamais gérer des événements exigeant davantage de compétences. »
« D'une, mes compétences se portent très bien, merci, » répliqua Crowley en feignant l'indignation. « C'est juste que chasser un molosse infernal ne fait pas partie de la description de mes fonctions. »
« S'en faire obéir non plus ? » interrogea l'ange malicieusement.
Crowley renifla dédaigneusement et versa le vin.
« De deux, que pourrait-il bien arriver de si grave dont nous devrions nous occuper ? » fit-il avec insouciance, en entrechoquant son verre avec celui d'Aziraphale.
Au matin, incapables de se rappeler de quoi ils avaient parlé après la sixième bouteille, ils chassèrent les effets de l'alcool de leur organisme. Pour être sûrs d'échapper au sens olfactif surnaturel de Dévoreur, ils ôtèrent de leurs vêtements les odeurs de cheval et de feu de bois dont ils s'étaient imprégnés les jours précédents.
« C'est amusant, je sais que nos corps ne sentent pas comme ceux des humains, mais je ne me suis jamais demandé si j'avais une odeur, » se surprit à dire Aziraphale, qui se demanda s'il n'avait pas oublié un peu d'alcool dans son système sanguin.
« Intéressante question, mais je n'ai aucune intention de venir te flairer dans le cou pour y répondre ! » plaisanta Crowley.
Néanmoins, par mesure de précaution, ils s'entourèrent d'un léger effluve végétal. A regret, Aziraphale décida de ne pas s'encombrer de la lance.
En repartant de Chanteloube, lieu de l'attaque de la veille, ils tentèrent de retrouver la trace de Dévoreur. Pendant plus d'une semaine, ils arpentèrent monts et vallées en tous sens, s'imposant un silence absolu lorsqu'ils se déplaçaient. Mais c'était comme si l'animal avait tout simplement disparu. Ils ne savaient pas trop qu'en penser. S'était-il éloigné du périmètre dans lequel il avait pourtant concentré ses attaques depuis plusieurs mois ?
A la lumière déclinante d'un soir de juin, ils observèrent le village de Pompeyrin un peu en contre-bas. Tout avait l'air tranquille, là comme ailleurs. Les bergers, des garçons et filles d'une dizaine d'années, plus rarement une femme d'âge mûr, rentraient les troupeaux dans les étables. Quand tout le monde fut chez soi, Crowley et Aziraphale contournèrent les habitations, de loin.
« Tu crois qu'Hastur pourrait avoir rappelé son chien sans te le dire ? » demanda l'ange.
« J'en doute, il… » Crowley se figea. « Tu as entendu ? »
Un faible cri provint à nouveau d'un bosquet touffu quelques pas devant eux.
« Allons voir, mais ce n'est pas Dévoreur, » affirma Aziraphale. « Je ne sens rien. »
Le soleil était presque entièrement couché et il devenait difficile pour l'ange d'y voir clairement à cette distance. Soudain, il crut discerner, entre deux buissons, la tête d'un énorme loup rougeâtre se relever un instant avant de disparaître aussitôt derrière le feuillage.
« Ce n'est pas possible ! » murmura-t-il.
« C'est pas le chien ! » s'écria Crowley. « C'est le maniaque ! »
Sans réfléchir, Aziraphale se mit à courir. Il émergea des hautes ronces qui bordaient le bosquet sans avoir ralenti sa course et eut à peine le temps de prendre conscience de la scène qui se déroulait sous ses yeux. C'était bien un homme, couvert d'une peau de loup dont la gueule était posée sur sa tête comme une capuche à la fois saugrenue et terrifiante. Sa main gauche était munie d'une sorte d'armature prolongeant les doigts en griffes de métal. Il pesait de tout son poids sur un jeune garçon, inerte et à moitié dévêtu. Il sursauta et arrêta de serrer la gorge de sa victime quand il vit une forme humaine foncer vers lui. Le meurtrier croisa, l'espace d'un instant, le regard de son assaillant et ce qu'il y lut le convainquit d'essayer de saisir l'impressionnant couteau de chasse posé à côté de lui. Aziraphale ne lui en laissa pas l'occasion. Il chargea l'imposteur, de toute sa masse et de tout son élan, oubliant que ses pouvoirs angéliques lui auraient permis de l'écarter aisément de l'enfant. Le crâne de l'homme alla heurter un tronc et il s'affala en gémissant.
L'ange était déjà auprès du garçon, l'éclairant de son halo pour juger de son état. Sa poitrine portait des marques de griffes heureusement peu profondes. Le plus urgent était de soigner son cou, cerclé de marques rouges et labouré d'un côté. La respiration de l'enfant, faible et noyée de sang, reprit progressivement une amplitude normale comme Aziraphale apposait ses mains sur sa gorge meurtrie. Du coin de l'œil, celui-ci entraperçut Crowley qui tirait l'homme inconscient derrière un fourré. Qu'allait-il faire de lui ? Aziraphale hésita à intervenir mais craignit de perdre sa concentration. Quand le démon revint, sa dague était maculée de sang, qu'il fit disparaître d'un froncement de sourcils avant de la remettre à sa ceinture. L'ange écarquilla les yeux.
Au même moment, le gamin revint à lui et s'assit péniblement. Hébété, il fixa Aziraphale, puis Crowley, qui jura en se rendant compte que sa capuche reposait sur ses épaules. L'enfant se mit à hurler, se releva à une vitesse surprenante pour quelqu'un qui venait de frôler la mort, et s'enfuit à toutes jambes. Le démon fit un geste compliqué de la main en direction du jeune miraculé qui courait vers le village.
« Que… ? » commença Aziraphale.
« Il se souviendra juste qu'il a été attaqué par la Bête et qu'il a réussi à la mettre en fuite. Ca expliquera la blessure que tu n'as pas eu le temps de soigner. C'est facile, avec les enfants. Ils ont déjà tellement de mal à ne pas confondre leur imagination avec la réalité. » Il ramassa le couteau de chasse puis fit un second geste en se retournant à demi vers le fourré. « Voilà, ça ressemble à un type ordinaire attaqué par Dévoreur, maintenant. Il vaut mieux que personne ne se demande qui s'en est pris à lui. »
Cet homme était un assassin, se répétait Aziraphale, pourtant ébranlé par le fait que Crowley l'ait tué sans sourciller, presque sous ses yeux. Il ne pouvait pas rejeter la faute sur le chien, cette fois. Enfin, pourquoi s'étonner ? Il avait été responsable de choses bien plus effroyables que celle-là dans le passé, par ses tentations et ses paroles trompeuses. Mais au final, c'étaient les Hommes qui faisaient le sale boulot. Le libre arbitre. N'était-ce pas hypocrite de s'offusquer qu'il ait mis la main à la pâte, pour une fois ? Pour une fois ? Sans doute avait-il déjà fait pire, s'arrangeant juste pour qu'Aziraphale ne le sache pas. C'était un démon, après tout. Je l'ai un peu perdu de vue ces derniers jours. Faut-il que je sois stupide pour me laisser berner par son côté charmeur et oublier ce dont lui et ses semblables sont capables.
« Tu n'étais pas obligé de le tuer », dit l'ange d'un ton où le choc le disputait à la colère.
« J'aurais dû me douter que tu allais faire des histoires. Tu voulais que j'arrête ce malade. C'est fait. Il ne massacrera plus personne. Tu ne vas quand même pas te plaindre ? »
« Ne me rends pas responsable de ça ! Il était assommé, on aurait pu le ligoter et le déposer près du village. Equipé comme il l'était, les gens auraient compris. Tu sais très bien que ce n'est pas notre rôle de… »
« Si tu tiens à ergoter, fais-le quand on se sera éloignés d'ici, » le coupa sèchement Crowley en faisant quelques pas pour sortir du bosquet.
« Pourquoi as-tu fait ça ? » s'entêta Aziraphale.
Le démon haussa les épaules.
« Son âme était à point. Et Hastur la recevra avant mon rapport. Ca le mettra de bonne humeur, enfin, de moins mauvaise humeur que d'habitude, pour le lire. »
Ce cynisme acheva de mettre l'ange hors de lui. Il s'apprêtait à se lancer dans une diatribe quand une balle siffla à ses oreilles, lui laissant une impression familière et fugitive.
« Merde, il a fait vite, le mioche ! » grommela Crowley en plongeant derrière un buisson, imité par Aziraphale.
Des voix d'hommes s'élevèrent :
« Ici, qu'il a dit, le petit ! »
« Là ! Elle est là ! »
Une seconde détonation retentit. Aziraphale, dans un réflexe forcément surhumain, leva la paume et dévia la balle juste avant qu'elle n'atteigne le crâne de Crowley. Il l'entendit pousser une exclamation étouffée dans la pénombre, puis chuchoter d'une voix pressante :
« Tirons-nous d'ici ! »
Sans doute créa-t-il une illusion pour détourner l'attention de la poignée de villageois, car l'un d'eux affirma avoir vu la Bête et les autres le suivirent hors du bosquet. L'ange et le démon en profitèrent pour filer silencieusement dans la direction opposée, avant de se mettre à courir.
Quand ils estimèrent avoir mis assez de distance entre eux et les chasseurs, ils s'adossèrent à un gros rocher. S'ils avaient eu besoin de respirer, ils auraient repris leur souffle. Au lieu de ça, le démon eut un bref éclat de rire :
« Si on m'avait dit qu'un jour, je serais sauvé par un ange ! T'aurais vu ta tête, t'étais tout blanc ! Fallait pas t'en faire, Hastur m'aurait renvoyé illico continuer ma pénitence. Pour une fois, je parie qu'on m'aurait trouvé un corps de remplacement dans la minute. »
Aziraphale le fixa.
« C'étaient des balles bénites, » dit-il lentement.
Le sourire de Crowley s'évanouit instantanément. Il renvoya son regard à l'ange. Les mains de ce dernier tremblaient encore, et il ne savait pas si c'était parce que Crowley avait failli être annihilé ou parce qu'il avait sauvé la vie d'un démon. Un démon qui venait de tuer un être humain de sang-froid et dont la mission consistait à lâcher un molosse sur des enfants. Celui que Dieu l'avait chargé de combattre et d'empêcher de nuire. Et il l'avait protégé.
« Aziraphale… je… » commença gravement Crowley.
« Qu'est-ce que j'ai fait ? » murmura l'ange en contemplant la main avec laquelle il avait détourné la balle. Il se tourna à nouveau vers le démon dont l'expression douloureuse se changea aussitôt en un masque d'une neutralité inquiétante. « Tu n'aurais pas dû le tuer. Ce n'est pas ainsi que nous sommes supposés intervenir, » dit Aziraphale d'un ton monocorde et absent.
« Tu as bien sauvé l'enfant. C'était de l'intervention indirecte, ça, peut-être ? » répliqua hargneusement Crowley. « Et je te signale que si je l'ai fait, c'est au nom de notre arrangement, parce que… »
« C'était une erreur. »
« Manifessstement. Comment j'ai pu croire que tu pourrais comprendre ? »
« Non. L'Accord. L'Accord était une erreur, » rectifia Aziraphale d'une voix glaciale. « Je me suis laissé embobiner. Parce que c'était plus facile. Parce que c'était tentant, de ne plus surveiller mes arrières sans arrêt et de pouvoir mener mes tâches à bien sans que tu essaies de ruiner mes efforts. Mais je me rends compte à présent à quel point je me suis compromis. » Il se redressa. « Considère que cet arrangement ne tient plus. Et débrouille-toi tout seul. »
Il s'éloigna dans la forêt d'un pas décidé, s'attendant à moitié à se faire attaquer dans le dos par le démon. Ce dernier resta sans voix plusieurs secondes, avant de lui lancer avec colère :
« Tu veux me laisser ici ? Parfait ! Mais t'auras les prochains morts sur la conscience ! »
Aziraphale ne se retourna pas.
