« Crowley ? » appela Aziraphale en frappant à la porte de la bergerie. Il ajouta, bien inutilement : « C'est moi ! »
Il avait occulté son aura aussi complètement que possible pour ne pas avertir le démon de son arrivée. Qui sait dans quel état d'esprit il se trouvait… Autant ne pas lui laisser l'occasion de préparer un piège.
Après un long silence, une voix lasse lui parvint de l'intérieur :
« Qu'est-ce que tu veux ? »
« Juste te parler. Je… heu… viens en paix. Je n'ai pas de drapeau blanc, mais considère que c'est tout comme, d'accord ? »
L'ange attendit une réponse, circonspect. La porte s'ouvrit brusquement sur un Crowley passablement énervé, une bouteille de vin entamée à la main.
« Au nom du ci… de l'enf… de n'importe où sur cette Terre sauf ici ! Arrête tes salamalecs et entre ! Qu'est-ce que tu crois ? Que je me planque derrière la porte, prêt à te sauter dessus ? »
Aziraphale demeura coi un instant avant de se décider à entrer. Est-ce qu'un jour, ce démon allait cesser de l'étonner ?
« Ecoute, Crowley, je… je suis désolé. »
« Et qu'est-ce qui te désole le plus ? De m'avoir sauvé ou d'avoir arrêté d'essayer de me désincorporer chaque fois que tu me croisais ? » lança agressivement le démon avant de boire une rasade au goulot.
« Ni l'un, ni l'autre. »
Comme Crowley n'avait pas l'air convaincu, Aziraphale ajouta avec sincérité :
« Je t'assure. C'est juste que, parfois… je ne sais pas si je fais ce qu'Il attend de moi. »
Son interlocuteur le dévisagea longuement et finit par lâcher, plus calmement :
« Je doute qu'Il attende de toi que tu empêches la destruction d'un démon. »
« Qui sait ? » répondit l'ange avec un petit sourire.
« Prononce le mot "ineffable" et tu pourras Lui poser la question en face dans une minute, » affirma Crowley, dont le ton peinait à être réellement menaçant.
« Je suis désolé, » répéta l'ange, « d'être monté sur mes grands chevaux. Tu as essayé de m'expliquer quelque chose, à propos de l'arrangement et de cet homme que tu as… hum… mis hors d'état de nuire et je n'ai pas voulu t'écouter. Vas-y. »
« Ah mais au départ, je ne voulais rien expliquer du tout, moi ! Seulement, tu as fait ton borné, comme d'habitude, et… »
« Ca va, d'accord, je me suis montré obtus. Combien de fois va-t-il falloir que je te présente mes excuses ? »
« Oh, je ne crois pas que je m'en lasserai un jour ! » répliqua le démon, narquois.
« Cesse tes enfantillages et dis-moi ce que tu t'apprêtais à dire ce jour-là. »
Crowley posa sa bouteille et soupira.
« Tu aurais préféré qu'on livre ce timbré aux villageois. C'est bien joli, mais que crois-tu qu'ils auraient fait de lui ? Ne me dis pas que tu es assez niais pour penser qu'ils allaient avertir les autorités et attendre bien sagement qu'elles arrivent. Ils sont morts de peur et en colère. Plusieurs familles ont retrouvé un de leurs enfants massacré. Si je ne l'avais pas tué, ils l'auraient fait. Et même si c'est moins grave qu'un crime crapuleux, on sait tous les deux l'effet que ça aurait eu sur leur âme. »
Cette réponse déconcerta l'ange.
« Cela n'aurait fait qu'étoffer ton rapport, non ? »
« Evidemment. Mais je peux faire sans. Hastur ne saura pas que j'ai gâché une occasion de ternir quelques âmes supplémentaires. »
« Mais… pourquoi ? »
« Oh bon sang ! Faut te mettre les points sur les "i" ? C'était en échange de ton accord de ne pas récupérer la future mort de Dévoreur pour le compte de ton camp. Je sais ce que ça te coûte. Je voulais… te rembourser. Appelle ça comme tu veux. Notre arrangement, quoi ! »
Aziraphale prit le temps de réfléchir.
« Je ne peux pas dire que j'approuve ce que tu as fait, mais maintenant que je sais pourquoi, je ne peux pas te donner entièrement tort non plus. »
« Au cas où tu n'aurais pas encore remarqué, les beaux principes et la réalité ne cohabitent pas toujours bien. Mais je parie que tu penses que je prends du plaisir à faire ce genre de choses, » dit amèrement le démon.
« Il faut dire que si tu avais expliqué tes motifs directement, au lieu de les cacher sous ton cynisme légendaire… »
« Il se trouve que je n'en avais pas spécialement envie. »
« Pourquoi ? »
« Parce que tu aurais fait la tête que tu fais en ce moment. Et c'est un air particulièrement horripilant. »
« Quel air ? »
« Ton air d'attendre de moi je ne sais trop quoi. Ton air de Tiens-peut-être-qu'on-peut-espérer-quelque-chose-de-ce-démon-finalement. Un : si tu crois ça, tu te goures. Et deux… » Il s'interrompit.
« Oui ? » le relança Aziraphale.
« Je ne veux pas que tu traines avec moi uniquement parce que tu t'imagines que tu vas pouvoir me changer, » marmonna Crowley en regardant ailleurs.
L'ange sourit.
« Je te promets que ce n'est pas le cas. Et je n'essaierai pas de te changer. » Il se fit railleur : « Je risquerais de perdre tout le charme de ta compagnie affable et de ton caractère accommodant. » Pour achever de tranquilliser le démon, il ajouta : « Et contrairement à ce que tu crois, je ne suis pas naïf au point d'espérer la moindre amélioration de ta part. »
D'accord, ça, ce n'est pas tout à fait honnête. Mais il n'était pas absolument indispensable d'aborder la question du petit Jacques Portefaix, pas vrai ?
Après un grognement qui pouvait passer pour une approbation, Crowley demanda, dans l'intention manifeste de changer de sujet :
« En parlant d'influencer l'autre, depuis quand me piques-tu mes trucs ? Je ne me souviens pas que tu sois déjà parvenu à faire disparaître ton aura aussi bien. Je ne la perçois pas du tout. »
Assez fier de lui-même, Aziraphale la relâcha légèrement et répondit :
« Il faut croire que Dévoreur est un tout petit peu plus sensible que toi. Mais j'ai tout de même réussi à l'approcher plus près que jamais. »
Il fit le récit de la nuit précédente.
« On fait une belle paire d'imbéciles ! » s'exclama Crowley quand il eut fini. « Moi non plus, je n'avais jamais entendu que les molosse infernaux avaient cette faculté. Ou alors, avec notre chance, on est tombé sur une exception. »
« Quoi qu'il en soit, il a quand même fini par me repérer avant que je sois assez près pour le tuer, même si j'avais eu la lance. Je ne comprends pas pourquoi il ne m'a pas attaqué. »
« Parce qu'il a peur de toi, pardi ! S'il sent ton aura, il sait ce que tu es. » Les yeux de Crowley brillèrent d'une lueur rusée. « C'est parfait. Ce petit bâtard a fini de nous faire courir. On va l'obliger à venir à nous. »
L'ange haussa un sourcil.
« Comment ? »
« Avec un appât. »
« Tu avais dit que… »
« Je sais. Mais je vais en tester un nouveau. »
L'ange déglutit en voyant la façon inquiétante dont Crowley le regardait.
« Tu prétends qu'il a peur de moi. Il ne s'approchera pas. »
« Oh, que si ! Réfléchis : que fait une créature des enfers dotée de deux sous de bon sens quand elle se retrouve face à un agent céleste plus puissant qu'elle ? Elle l'évite. »
Ou elle fait semblant de fraterniser, glissa dans la tête d'Aziraphale une petite voix soupçonneuse, rescapée issue des cinq-mille ans de confrontation qui avaient précédé l'Accord. Il la fit taire aussitôt.
« C'est exactement ce que Dévoreur a fait jusqu'à présent, et maintenant nous savons comment il savait où tu te trouvais. Mais, » poursuivit Crowley, « si l'agent en question est affaibli et que la créature pense qu'elle va pouvoir le tuer, crois-moi, elle n'hésite pas. »
« Pourquoi est-ce que ça me rappelle la destruction de Carthage ? » fit l'ange d'un ton grinçant.
Le démon s'esclaffa, nullement embarrassé.
« Je t'ai déjà raconté que tu avais conservé cette délicieuse expression de surprise même après que ta tête avait roulé sur le sol ? »
« Au moins trois fois, » rétorqua l'ange, blasé. « Et comment va-t-on lui faire croire que je suis affaibli ? »
« Ca va être le moment de prouver que tu aimes le théâtre. »
Allongé sur le sol de la forêt obscure, Aziraphale songeait qu'il préférait nettement le théâtre depuis le siège confortable d'un balcon.
Ils avaient attendu la nuit pour survoler furtivement la région des trois monts à la recherche de Dévoreur. Lorsqu'ils l'eurent localisé, du côté du hameau du Sanil, ils se posèrent à un peu moins de trois lieues de lui, la distance de sécurité que le chien avait toujours maintenue. Celui-ci pourrait ainsi percevoir l'aura d'Aziraphale sans s'estimer directement menacé. Crowley, en revanche, étouffait soigneusement la sienne et s'était caché plusieurs toises en retrait, au cas où le molosse, une fois sur place, parviendrait à la sentir comme il avait fini par sentir celle de l'ange la nuit précédente. Le démon doutait que Dévoreur le craigne, mais sans doute se méfiait-il de lui depuis le coup du filet. De toute façon, pour l'essentiel, Aziraphale allait devoir se débrouiller seul.
C'était là toute la faiblesse du plan : quand on chasse à l'appât, ce dernier n'est pas censé ne faire qu'un avec le chasseur. A moins de se contenter d'une stratégie sommaire pouvant se résumer en « et quand il se rapproche pour te manger, tu le poignardes ». Un tantinet téméraire face à un molosse infernal. Grâce à leurs pouvoirs, ils avaient donc rapidement, en espérant que Dévoreur ne s'éloignerait pas pendant ce temps, aménagé une fosse large et profonde devant Aziraphale. Un pan de montagne escarpé protégeait ses arrières. Pour atteindre sa proie, Dévoreur serait donc obligé de passer sur les légers branchages et les feuilles qui recouvraient la tranchée, dont le fond était hérissé de piques garnies de pointes de métal que l'ange avait bénites quelques heures plus tôt. Avec un peu de chance, cela suffirait à tuer l'animal. Si son cœur n'était pas atteint, cela l'immobiliserait et l'affaiblirait en tout cas suffisamment pour qu'il soit facile de l'achever.
En cas de besoin, Crowley se tenait prêt avec un filet et un gourdin mais il fallait éviter que le chien se sente pris en tenaille tant qu'il avait la possibilité de fuir. Il était trop rusé pour tomber dans pareil piège une deuxième fois. Ils n'avaient droit qu'à un essai.
L'aura d'Aziraphale trembla, vacilla, puis s'affaiblit soudainement. Il s'était entrainé durant l'après-midi – après avoir vérifié que Dévoreur n'était pas dans les parages – sous la direction de Crowley, jusqu'à ce que ce dernier déclare la supercherie convaincante. « Tout à fait comme à Carthage, » avait-il approuvé. « D'ailleurs, si je ne me retenais pas… » Il avait éclaté de rire en voyant l'expression de son apprenti-comédien, avant d'affirmer que les anges manquaient vraiment d'humour.
Aziraphale percevait Dévoreur qui se rapprochait lentement, par à-coups, comme hésitant. Pour le décider, il s'entailla le lobe de l'oreille avec sa dague, qu'il cacha ensuite dans son dos afin de paraître désarmé, et se barbouilla du sang qui coulait abondamment. « Il ne pourra pas résister à cette odeur, » avait dit Crowley, « et c'est une blessure qui ne te handicapera pas pour combattre si jamais les choses tournent mal. » Il avait ajouté précipitamment : « Bien qu'il n'y ait aucune raison que ça arrive, évidemment. »
C'était beaucoup plus facile de faire preuve d'optimisme quand on ne servait pas d'appât, se dit l'ange en sentant l'aura bestiale, vibrant d'avidité, foncer dans sa direction plus vite qu'un cheval au galop.
Peu après, il entendit les pas du molosse sur le sol, plus ténus que sa masse ne les laissait présager. Un souffle rauque lui indiqua la position de Dévoreur. A travers ses cils, Aziraphale distingua les yeux rouges de l'animal. Il s'était arrêté pile au bord de la fosse. L'ange poussa un faible gémissement, espérant l'inciter à avancer encore un peu.
C'est là que le plan se mit à dérailler, à une vitesse grand V.
D'un bond impressionnant, le chien se propulsa de l'autre côté de la tranchée et se reçut dans un bruit étouffé juste devant Aziraphale, qui n'eut que le temps de brandir sa lame avant que l'animal se jette sur lui avec un grondement caverneux. Etourdi par le choc, l'ange sentit sa main, coincée entre leurs deux corps, se couvrir d'un liquide chaud et poisseux. Il comprit que l'animal s'était empalé sur la dague. Celle-ci était fichée dans le ventre de la Bête, rendue enragée par la douleur. Elle referma ses crocs dans un claquement sec à un pouce à peine du visage d'Aziraphale, qu'elle maintenait plaqué au sol de ses pattes massives, malgré les efforts qu'il faisait pour la repousser. Ils luttèrent un court instant. Le chien cherchait toujours à mordre, la gueule dégoulinant de bave et brûlant d'une haleine pestilentielle. L'ange essayait désespérément de dégager son arme. Il y parvint à grand-peine, mais son mouvement laissa une ouverture à Dévoreur, qui se rua sur sa poitrine et déchira avec une facilité affolante la protection de cuir rembourré. Aziraphale sentit les dents acérées s'enfoncer à plusieurs reprises dans son corps avant qu'il réussisse enfin, dans un ultime sursaut, à planter la dague dans le poitrail du molosse infernal. Celui-ci fut secoué par un spasme, fourragea une dernière fois, avec moins de conviction, dans les chairs sanguinolentes de l'ange puis se figea et s'affaissa sur lui.
La lutte n'avait duré que quelques battements de cœur et, dans un reste de conscience, Aziraphale entendit Crowley stopper net sa course au bord de la fosse et crier son nom. Il aurait voulu lui répondre, mais il en était incapable. Rien qu'ouvrir les yeux lui semblait impossible. Ecrasé sous le pesant cadavre du chien, il concevait qu'il lui restait peu de temps pour se soigner mais, même s'il avait été libre de ses mouvements, il soupçonnait qu'il n'en avait plus la force.
Il avait mal. Il avait froid. Et il avait peur. C'était idiot, il le savait. Ce n'était qu'une simple désincarnation. Certes, c'était douloureux. Et il allait perdre plusieurs semaines au ciel à attendre la fin des procédures administratives pour qu'on lui donne un nouveau corps. Quelques mois, si les fonctionnaires se sentaient d'humeur tatillonne. Mais il n'allait pas disparaître. Et pourtant, chaque fois qu'il avait été désincorporé – oh, ça n'était pas arrivé si souvent – il n'avait pu s'empêcher de ressentir cette peur, comme si elle émanait directement de l'humanité de son enveloppe charnelle.
Pourquoi Crowley ne l'aidait-il pas ? La petite voix tapie dans un coin de son cerveau, moqueuse, lui souffla un seul mot : Carthage.
Bien sûr. Voilà qui terminerait son rapport en beauté. J'ai renvoyé l'Ennemi Là-Haut et nous avons maintenant les coudées franches pendant un bon moment. Nul doute que cela achèverait de faire passer la pilule de la mort de Dévoreur auprès d'Hastur. L'ange n'arrivait même pas à lui en vouloir. C'était lui-même qui avait révoqué l'Accord, après tout.
Il accueillit avec soulagement le néant qui mit fin à ses souffrances et à ses pensées.
