« Aziraphale ! Sombre idiot ! Espèce d'imbécile ! »
Des invectives n'étaient pas précisément ce à quoi l'ange s'attendait à son réveil. La voix gagna en netteté – définitivement celle de Crowley, en mode aigu – et les sensations revinrent graduellement. Aziraphale prit d'abord conscience de l'absence du poids du chien sur son corps, puis de l'onde de chaleur dans sa poitrine. Il ouvrit péniblement les yeux. Penché sur lui, le démon, livide, le regarda un instant avec soulagement avant de reporter son attention vers la blessure qu'il achevait de refermer.
«Je pensais que j'étais arrivé trop tard ! Tu trouves ça drôle, de me faire croire que tu es mort ? Je te l'ai déjà dit : ton humour est déplorable. »
Se concentrer sur le sens des phrases qu'il entendait était difficile, mais Aziraphale assembla laborieusement ses pensées cahotantes. Crowley avait-il vraiment cru qu'il n'y avait plus rien à faire quand il était parvenu près de la fosse, ou avait-il hésité ? L'ange décida qu'il pouvait vivre sans la réponse à cette question. Parfois, seul le résultat final importe.
Crowley se redressa un peu pour juger son ouvrage.
« Je te préviens : c'est pas joli. Ces maudits chiens doivent avoir une salive spéciale, c'est pas possible autrement. »
Avec effort, Aziraphale prit appui sur ses coudes et examina sa poitrine à la lueur tremblotante qu'il parvint à tirer de son halo. C'était un entrelacs de cicatrices boursouflées d'un rouge violacé. Il grimaça. Crowley l'aida à s'asseoir en bougonnant :
« Ouais, ben, j'ai fait ce que j'ai pu. T'arrangeras ça quand t'auras récupéré. »
« Crowley ? »
« Mmmh ? »
« Merci. »
Assis à ses côtés, le démon retrouva des couleurs. Peut-être un peu trop.
« C'est juste que je ne voulais pas que tu puisses me rappeler sans arrêt que j'avais une dette envers toi pour cette histoire de balle bénite. Et au cas où tu aurais dans l'idée de pinailler : je sais que toi, tu n'allais pas être annihilé, mais moi, dans cinq minutes, je ne vais pas regretter de t'avoir sauvé. Alors, considère qu'on est quittes. »
« Tu oublies Dévoreur… » fit Aziraphale d'une voix encore faible mais non dépourvue de malice. Avec un petit sourire, il observa Crowley lutter quelques secondes contre lui-même avant de lâcher :
« Merccci, pour le chien. »
L'ange accueillit l'effort avec un hochement de tête.
« A charge de revanche, comme tu dis. Si toutefois tu es d'accord pour qu'on réinstaure notre arrangement. »
« Je ne l'ai jamais remis en question, pour ma part. »
Histoire d'éviter de prendre encore un air qui allait agacer le démon, Aziraphale tourna la tête vers le cadavre de la Bête. Pour la première fois, il put la détailler à la lumière, qui émanait de lui de façon de plus en plus assurée.
De la taille d'un veau, l'animal musculeux avait la tête plus grosse et la mâchoire plus large que celles d'un loup. Sa gueule entrouverte laissait apercevoir des crocs d'une taille et d'un nombre hors du commun. De longs poils rêches et rougeâtres le couvraient entièrement, à l'exception de son poitrail blanc sale et d'une bande noire allant de ses oreilles à sa queue touffue. Même mort, le molosse faisait froid dans le dos.
Ils laissèrent la dépouille sur place, mais Aziraphale insista pour que Crowley comble la tranchée.
« En journée, quelqu'un passera bien par ici et trouvera le cadavre. Je veux que les villageois sachent qu'ils n'ont plus rien à craindre. »
« Si ce quelqu'un n'est pas stupide, il prétendra avoir tué la Bête, » fit remarquer le démon.
« Et il touchera la récompense. Tant mieux pour lui. »
« Pas d'apparition angélique ? »
« Pas d'apparition angélique, » confirma Aziraphale, non sans une pointe de remords.
Crowley poussa un soupir soulagé.
« Tu sais, de toute façon, tu devrais laisser tomber ces vieilles méthodes. C'est passé de mode depuis le Moyen-Age. »
« Si tu crois que ça m'amuse… »
« Ca ira pour voler jusqu'à la bergerie ? »
« Je pense. »
Aziraphale dut s'asseoir en arrivant, tant le court vol l'avait fatigué.
« Que vas-tu faire maintenant ? » demanda-t-il en buvant à petites gorgées l'armagnac que le démon lui avait servi en guise de remontant.
« Me dépêcher de mettre la dernière main à mon rapport et l'envoyer aussitôt. Avec un peu de chance, j'échapperai à une convocation pour aller m'expliquer directement devant Hastur. Et toi ? »
« Je vais aller rassurer le curé. Il doit se demander où je suis passé. Puis je repartirai pour Paris dans la matinée. »
« En plein jour ? Pas par les airs, alors ? »
« Je ne me sens pas assez en forme. Je crois que je vais remonter tranquillement avec le cheval. Et ça me permettra de prendre le pouls des régions entre ici et la capitale. Il me semble que le peuple gronde de plus en plus et j'aimerais savoir si ça risque de dégénérer. »
Aziraphale se leva et ils échangèrent un regard.
« On se recroisera bientôt, je suppose, » dit le démon.
« Sans aucun doute. »
Ils hésitèrent puis se serrèrent la main.
Une lampe brûlait encore dans la cuisine de la cure. Assis sur le banc de bois grossier, le curé somnolait. Il sursauta à l'arrivée d'Aziraphale.
« Ah, vous voilà enfin ! Vous m'avez causé du souci ! »
« Je suis désolé. Je me suis perdu dans la montagne, » fit l'ange avec un air penaud.
« Tant que ce n'est que ça ! Un des hommes du marquis d'Apcher est passé en fin de journée et il a dit que la Bête avait tué une jeune femme au Sanil. J'avais peur que vous soyez dans ce coin-là. »
A quelques heures près, Dévoreur faisait une victime de moins. C'était la dernière, certes, mais cela n'atténua que peu l'amertume que ressentit Aziraphale. Comme il restait silencieux, son hôte poursuivit :
« L'homme venait rappeler aux villageois que le marquis a besoin de chasseurs pour la battue qu'il fera ce soir dans la forêt de la Ténazeyre. Je prie pour qu'elle soit plus fructueuse que les précédentes. La Bête est si insaisissable qu'il faudrait un miracle… »
C'était là que reposait le molosse. L'ange eut un sourire fatigué.
« Il y en a plus souvent qu'on le croit. C'est juste que, la plupart du temps, ils prennent des formes inattendues. » Une petite étincelle au milieu des ténèbres, par exemple.
Le curé opina, bâilla et se leva.
« Les voies du Seigneur sont impénétrables, comme on dit toujours. » Il examina brièvement Aziraphale, qui craignit un instant de pas avoir fait disparaître tout le sang dont il avait été couvert avant de changer ses vêtements. Mais le brave homme ajouta seulement : « Vous feriez bien d'aller vous coucher, vous aussi. Vous êtes pâle comme un mort. »
Le soleil de juin tapait durement et, à quelques lieues du village, la soutane céda la place à une tenue de voyage plus légère. Le cheval bai suivait nonchalamment le chemin qui descendait retrouver la route vers Saint-Flour. Un peu avant de rejoindre celle-ci, il formait un coude en contournant un énorme bloc de granit. Un endroit idéal pour une embuscade.
« Tu as renoncé à tes vœux ? » fit une voix moqueuse.
Aziraphale ne sursauta pas et devina l'expression un peu déçue sous la capuche, tandis que la monture noire sortait de derrière la roche pour venir se placer à côté de la sienne, adoptant le même pas lent.
« Tu as déjà eu une réponse d'Hastur ? »
« Non, mais je ne compte pas rester une seconde de plus dans ce trou à l'attendre. J'ai terminé mon rapport en lui expliquant que je me rendais à Paris pour mener à bien un ambitieux projet à long terme dont il pourrait s'attribuer tout le mérite. Ca le dissuadera peut-être de me rappeler En Bas. »
« Quel projet ? » s'enquit l'ange, soupçonneux.
« Puisque les Français sont mécontents, j'ai pensé à une petite révolution. Mes supérieurs aiment bien ça. Tu sais, le côté chaotique. » Comme Aziraphale lui lançait un coup d'oeil désapprobateur, le démon argumenta : « Réfléchis : un changement de gouvernement peut servir tes intérêts. Ce n'est pas toi qui te plaignais que Louis trainait des pieds pour abolir l'esclavage dans les colonies ? »
Après un silence pensif, l'ange dit :
« Rien de sanglant, alors, n'est-ce pas ? »
« Allons, tu me connais. Je vais gérer ça avec prudence et doigté, comme d'habitude. » Aziraphale se retint de lever les yeux au ciel pendant que Crowley continuait : « Mais rien ne presse : après trois ans de retraite forcée, j'ai bien l'intention de goûter d'abord aux plaisirs de la capitale. »
« Tu seras ravi d'apprendre que, pendant que tu t'adonnais aux joies de la montagne, j'ai croisé quelques excentriques affublés de ces lunettes à verres teintés qui venaient d'être inventées et que tu m'avais montrées la dernière fois que nous nous étions vus à Londres. Je pense que tu pourrais maintenant les porter sans trop attirer l'attention. »
Crowley laissa échapper un sifflement de satisfaction.
« Tout de même, » continua Aziraphale, « je m'étonne que tu aies choisi de faire le trajet à cheval. »
« Je me suis dit que je ferais bien quelques étapes pour goûter les crus locaux. » Crowley lui jeta un regard de biais. « Evidemment, si, par hasard, tu étais tenté de te joindre à moi… » fit-il d'un ton détaché.
« Mon cher, essaierais-tu de me dire que tu ne refuserais pas un peu de compagnie ? »
« Voilà. »
« Malgré mon humour déplorable ? »
« Il a tendance à s'améliorer après deux ou trois verres. »
« Je me demande s'il en va de même pour tes compétences équestres. »
« Tu vois, mon ange, là, il est déjà grand temps qu'on trouve une auberge. »
Aziraphale n'avait pas besoin de se tourner vers Crowley pour savoir que son ton acerbe et sa capuche dissimulaient un sourire complice identique au sien.
Notes
Les événements, les lieux et les victimes évoqués ici sont avérés. Rendons tout de même hommage à Jacques Portefaix qui, avec ses camarades, a bien mis la Bête en fuite. Entre 1764 et 1767, cette Bête a tué une centaine de personnes (entre 88 et 124 selon les historiens), des enfants pour la plupart. Ce massacre a cessé lorsque, le 19 juin 1767, à la fin de la battue organisée par le marquis d'Apcher, Jean Chastel a tué d'une balle bénite ce qui semblait un énorme loup à la morphologie inhabituelle. Ou il s'est approprié le travail d'Aziraphale, c'est vous qui voyez.
Plusieurs hypothèses ont couru sur l'identité de l'animal : loup carnassier, hybride de chien et de loup, hyène ou autre animal ramené d'un pays exotique et qui se serait échappé… Il est même possible qu'il y ait eu plusieurs bêtes. D'autres théories avancent l'existence d'un ou plusieurs tueurs en série (fous ou assouvissant une vengeance familiale) accompagnés ou non d'un animal dressé et peut-être protégé d'une cuirasse. Jean Chastel lui-même a parfois été soupçonné d'être un meneur de loups. Et, comme toujours quand le mystère subsiste, on a évoqué un complot politique, sectaire ou religieux.
Si vous avez envie d'en savoir plus, j'ai mis des liens vers des sites qui m'ont aidée dans mes recherches sur Archive of our Own (ao3), mais ça n'a pas l'air de fonctionner ici (j'avoue: je ne suis pas douée).
Si vous avez trouvé que nos deux héros tournaient un peu trop en rond, c'est donc parce que j'ai voulu respecter les dates. En même temps, on les connaît assez pour savoir qu'ils sont tout sauf efficaces.
Chronologie respectée également pour les mots plus familiers dans la bouche de Crowley. Ceux que j'ai gardés existaient à cette époque, sauf si j'ai oublié d'en vérifier l'un ou l'autre (j'ai juste sciemment triché avec l'expression sous-entendue « On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs » qui n'était pas encore attestée, à l'écrit en tout cas).
Enfin, je peux comprendre si certains d'entre vous ont crié à l'OOC en voyant Crowley assassiner un homme. Malgré les raisons évoquées, c'est un peu plus démoniaque que coller des pièces sur les trottoirs. Ma représentation est que lui et Aziraphale n'ont cessé de se « ramollir » avec le temps. Entre l'époque où se situe cette fic et celle du livre d'origine, ils ont donc encore un peu plus de deux siècles pour évoluer. En outre, je pense que leur évolution se fait en parallèle avec celle des sociétés humaines dans lesquelles ils vivent, et la France du XVIIIème siècle était plus violente (sans tomber dans les clichés tout de même) que l'Angleterre de la fin du XXème siècle.
J'espère que ma première incursion dans le genre historique vous a plu et merci de m'avoir lue !
