Merci à YuuKyun pour la relecture !
Harry Pottter appartient à JK Rowling
Chapitre quatre : La chute
Harry leur fraya discrètement mais efficacement un chemin dans la foule du Hall et des couloirs du rez-de-chaussée, entraînant Hermione derrière lui. Il se tendit lorsqu'ils parvinrent aux cachots. Les actions de l'adolescent se firent plus aiguisées. Il ne plaçait plus un pas au hasard, vérifiant machinalement le sol et les recoins sombres. À force d'être constamment sur ses gardes depuis qu'il savait marcher, Harry avait fini par acquérir une conscience parfaite de son corps. Il limitait ses gestes au strict nécessaire, accompli avec une sorte de grâce nerveuse, quoiqu'un peu saccadée. Certes, il n'avait pas le masque froid des autres Serpentards, mais son visage n'en était pas pour autant expressif. Avec le temps, ses émotions s'étaient elles aussi réduites, du moins quand Hermione n'était pas à ses côtés pour le faire rire. Il réservait ses sentiments pour l'air libre.
Harry entendit avant Hermione les élèves de sa Maison qui s'avançaient au coin du couloir, et sa prise sur sa main se raffermit tandis qu'ils se retrouvaient face à face avec le groupe de cinquième années.
En un éclair de seconde, Rinata Lestrange le parcourut du regard comme s'il était une chose insignifiante, et il était certain qu'elle l'aurait effacé de sa mémoire visuelle tout aussi vite.
Elle était l'aînée des soeurs Lestrange, une beauté brune, les traits royaux et les yeux aussi noirs que son tempérament. Elle était bien différente de ses deux cadettes Ruth et Rachel, les jumelles bouclées et moqueuses, qui n'avaient pas encore le visage mature de la plus grande. Parfois, les deux pestes rappelaient à Harry les jumeaux Weasley; le côté sympathique en moins. Rinata, elle, avait parfaitement appris le rôle qu'on lui avait inculquée dès sa naissance : elle savait où se trouvait sa place et comment la tenir sans déshonorer les siens, une leçon que les jumelles, trop libres, ne semblaient pas avoir tout à fait intégré encore... Mais Rinata était surtout la fiancée de Justinian. Celui-ci lui avait dit qu'il en était simplement satisfait, comme dans tout mariage arrangé : elle tiendrait parfaitement son rôle à son bras, comme une icône grave et silencieuse. Harry avait depuis longtemps compris que Justinian avait une idée très simple du rôle des femmes. Du rôle de tout le monde en fait : être à ses pieds et faire les quatre volontés de l'aristocrate de haute naissance qu'il était – ou bien était-ce celles du prodige capricieux qu'il était aussi ?
Un pas derrière elle, Blaise Zabini le transperçait de ses étranges yeux noirs. Il ne lui avait jamais rien fait, se contentant de quelques moqueries, et surtout de l'observer à chaque fois. Le métisse, capitaine de l'équipe de Quidditch, avait toujours l'air de vous inclure dans une quelconque stratégie qu'il était en train d'échafauder lorsqu'il vous dévisageait, que vous soyez un Sang pur, un Serpentard, un Poufsouffle, un Né-moldu, une fille ou un première année. Cette tendance était assez effrayante, considérant la réputation de sa mère : un nombre assez incroyable de maris rapidement décédés lui avait valu le surnom de veuve noire. Il était impossible de savoir si son fils avait hérité de ses talents de préméditation. Les yeux de Zabini descendirent sur leurs mains, celle d'Hermione toujours dans celle d'Harry, avant de s'écarter d'eux et de se poser sur son voisin, qui enserrait la taille de Rinata. Justinian pencha la tête pour voir ce qui avait poussé les deux autres à s'arrêter, et son visage s'étira d'un sourire de requin. Sa joie de les voir donna un frisson de dégoût à Harry.
« Oh, les tourtereaux. Ne vous appliquez tout de même pas trop à perpétrer l'espèce, Sang de bourbes...
Harry pinça les lèvres, un goût amer dans la bouche. Il ne réagissait plus à l'insulte depuis longtemps et Justinian le savait. Les coups étaient bien plus efficaces dans son cas. Encore que, ça aussi, maintenant... Il déconnectait toujours plus vite à chaque fois. Bientôt un punchingball serait plus interactif que lui. On s'habitue à tout, pensa-t-il avec cynisme. Et Justinian se lassait de tout, il comptait un peu là-dessus aussi. L'insulte était donc uniquement contre Hermione cette fois. Comme personne ne réagit, à part le soupir léger de Rinata qui regardait sa montre, le préfet reprit, sur un ton plus intime :
- Enfin, je vois que tu t'es bien remis, Harry ? Tu nous as manqué dans la salle commune hier soir.
- Oui, merci.
Court, sobre, efficace. Faîtes que cette mascarade se termine. Harry était tendu comme un arc, il savait bien que le moindre faux-pas pouvait être explosif, comme toujours avec Justinian. Il sentait Hermione prête à lui sauter à la gorge, mais il lui broyait les doigts pour l'en empêcher. Ça ne suffirait qu'à lui faire perdre des points à elle et à lui garantir une mauvaise rencontre plus tard à lui.
- Tant mieux, tant mieux. »
L'autre éclata de son rire grave, et murmura quelque chose dans l'oreille de sa fiancée, qui secoua la tête, indulgente, ou peut-être juste indifférente. Zabini haussa les épaules et repris son chemin le premier, entrainant le couple qui toisa la paire de quatrièmes années au passage.
Granger et Potter se glissèrent en avance dans sa salle, en continuant leur conversation murmurée. Severus avait été obligé de mettre un E à la Griffondor finalement. Le tas de copies trônait sur son bureau, et il vit le coup d'oeil qu'y jeta la jeune fille. Il lui rendrait la sienne en dernier, décida-t-il. Après tout, le prof devait bien s'amuser aussi. Il accrocha alors du regard la lettre que lui avait remise Draco.
« Potter. Une lettre pour vous. Vous n'étiez pas dans la Grande Salle, alors Draco l'a prise pour vous. Remerciez-le donc. »
La surprise passée sur le visage de Potter, Severus crut qu'il avait rêvé la lueur accusatrice dans les yeux verts lorsqu'il mentionna son absence au petit déjeuner. Granger, elle, serrait les poings et fusillait son encrier du regard. Mais les faits étaient bien les faits, il n'y pouvait rien si Potter avait décidé de prendre son jus de citrouille à l'infirmerie. Le brun adressa un bref signe de tête à son filleul à l'avant de la classe, qui le regarda d'un air hautain sans répondre. Severus voyait bien pourtant que le manque de déférence du Né-moldu et sa quasi-indifférence agaçaient Draco plus qu'il ne le montrait. C'était tout de même étrange que Potter ait fait naître une aversion aussi violente chez le blond, au point de détruire son calme en quelques secondes.
« Vous ne voulez pas que je vous l'apporte, pendant que j'y suis ? »
Sans un mot, son élève se leva pour prendre délicatement l'enveloppe posée au bord du bureau. Il l'examina, les sourcils froncés, avant de l'ouvrir en retournant à sa place. Séverus regarda l'horloge : il restait sept minutes avant le début du cours. Il reporta son attention sur la potion qu'il allait leur demander.
Un bruit mat, puis une exclamation féminine lui firent lever la tête. Potter ne s'était pas rassit, mais était à genoux devant le banc de sa table. Il détacha son regard du papier, pour essayer de regagner son calme, tremblant. Il aspirait de grandes goulées d'air et se remit lentement debout, les deux bras tendus sur la table pour se soutenir alors qu'il pressait ses paupières l'une contre l'autre. Granger lui arracha fébrilement la lettre, et la parcourut une fois, deux fois du regard.
« Harry ? Oh mon Dieu, Harry ! »
Severus, lui, était bien trop sidéré par les épaules secouées de sanglots, sans larme ni son, mais sans non plus aucune retenue. Potter, qui ne craquait jamais, peu importe le nombre de fois où il se retrouvait à l'infirmerie. Il ne pensait pas que c'était de l'ordre du possible.
« Severus. »
C'était Draco, débout à présent aussi, qui s'adressait à lui et lui rappelait qu'il fallait réagir.
Par Méduse ! Qu'est-ce qu'il était supposé faire avec un gamin en pleurs ? D'habitude il les renvoyait du cours et leur disait d'aller faire la banshee chez leur préfet, mais au vu de la situation et de l'identité du préfet de Serpentard, ce serait criminel. Ça ne devrait pas l'étonner pourtant. Les gens pleurent. Tout le monde. Brillante déduction, Severus. Même les Serpentards. Voilà qu'il en était réduit aux vérités générales. Mais à sa décharge, il n'avait jamais eu à jouer les consolateurs. Les Serpentards étaient pudiques par nature, et si une tragédie se présentait, le concerné rentrait plutôt dans sa famille, ou se confiait à un de ses amis.
Merlin, il ne fallait pas que les autres élèves, qui paressaient encore dans le couloir pour ne rentrer qu'au dernier moment, le voient dans cet état. Ça ne ferait qu'attiser leur curiosité, au mieux, et leur donner de quoi le persécuter davantage, au pire. De plus, il doutait que Potter, s'il était dans son état normal, ait très envie qu'il y ait des témoins.
Il claqua la porte d'un coup de baguette, et peut-être un peu sèchement, il s'en rendit compte, il ordonna :
« Granger ! Occupez-vous de son sac et venez. Potter, suivez-moi à l'infirmerie. Draco, charge-toi des trolls qui s'agitent dehors et dis leur que le cours est annulé. » Une excuse pour ne pas rendre sa copie à Granger, et il n'avait pas envie de faire sa classe de toute façon. Il se leva dans un envol de cape noire et se dirigea vers son bureau, attrapant au passage le pot de poudre de cheminette.
Granger agita sa baguette, et le sort fourra toutes leurs affaires dans leurs sacs, avant de claquer des doigts sous les yeux d'Harry et de l'entraîner par le bras. Cette Griffondor était une tornade, mais cette fois, Severus ne s'en plaignait pas. Elle lui rappelait quelqu'un, autrefois... Quelqu'un à la crinière de feu, et qui avait d'ailleurs les yeux verts, comme ceux qui s'accrochaient instinctivement à lui en cet instant, mais sans vraiment le voir, brouillés par les larmes.
Peut-être que c'était ce vieux souvenir, appartenant à un monde révolu, qui le fit agir. Le visage de cette petite fille, sa voisine, le jour où il lui avait annoncé qu'il partait en train et qu'il ne reviendrait pas. Si on le lui avait demandé, après coup, Severus aurait nié en bloc. Mais, sans même réfléchir, il attrapa le garçon par le coude, et, un bras autour des épaules, le fit marcher jusqu'à la cheminée. Pire, pour la première fois, le terrible Severus Rogue prononça ces paroles fatidiques, dignes d'Albus Dumbledore : « Ca va aller, Harry. Tout ira bien. » Et encore pire que tout le reste, pour la première fois, il mentit à un élève.
Mais il supposait que ce n'était pas très grave, puisque le mensonge ne prit même pas pendant un quart de seconde.
« Je ne m'inquiète pas pour vous professeur, vous vous en remettrez ».
Severus abandonna Potter aux mains de Pomona et se dirigea en flèche vers sa bouteille de Whisky Pur-feu.
Draco ratura brutalement sa démonstration sur les propriétés de l'arsenic. Il avait l'esprit ailleurs, mais pas très loin. Il tentait, sans succès notable, de dépasser la curiosité qui le rongeait depuis deux semaines, soit depuis que Potter avait reçu cette lettre.
Il ne pouvait pas s'en empêcher, il voulait savoir ce qui l'avait bouleversé à ce point. Il avait beau se dire que ça ressemblait à une obsession malsaine, étant donné qu'il détestait le brun (sauf ses yeux) et que n'importe qui penserait qu'il voulait juste se réjouir de sa douleur. Ce n'était pas le cas, et cela ne faisait qu'ajouter à la confusion du dernier des Malfoy. Les sanglots de l'autre l'avaient plus choqué qu'autre chose.
Pourquoi ?
Il se rendait maintenant compte de son erreur. Il avait pensé que Potter était seul, simplement, plus ou moins par choix. Il s'était contenté de cette surface familière, en oubliant que l'autre avait une vie ailleurs, loin de sa vue. Qui savait ce qu'il s'y passait ?
Encore une fois, il passait pour un imbécile à ses propres yeux, et ce serait vraiment bas de blâmer Potter et de lui en vouloir ce coup-ci. Réfléchis, Draco, se dit-il.
Il n'avait que trois certitudes. D'abord, il ne voulait pas tirer profit de l'information pour enfoncer le clou. Ensuite, il tenait absolument à être au courant. Il se sentait concerné d'une manière ou d'une autre. C'était sans doute le plus étrange pour lui, qui ne se souciait pas tellement de son prochain. Ou plutôt, il ne s'en souciait que dans l'absolu, abstraitement. Il suivait les mesures politiques, il s'intéressait aux problèmes de société sorciers et souhaitait honnêtement en régler quelque uns. Mais il le faisait par principe et pour lui-même, par attachement à son propre code de conduite, sans s'occuper de ceux impliqués dans les situations qu'il analysait. Les siens avaient la réputation d'être froids et sans coeur après tout. S'il s'investissait émotionnellement, il risquait de perdre le sens des choses et ses propres règles. Il ne l'avait jamais fait jusqu'à présent, mais le cas Potter l'amenait à considérer cette ligne, et c'était déjà beaucoup, lui qui n'en avait jamais été tenté.
En tous cas, quoiqu'ait été le contenu de l'enveloppe, cela avait réussi là où Justinian Nott échouait depuis trois ans : Potter était entièrement abattu. Ses yeux étaient ternis, et cela, ça n'allait pas du tout.
Et ça contrariait vivement Draco de ne pas être dans le secret. Après réflexion, il supposait que son intérêt était légitime dans la mesure où Potter et lui était ouvertement ennemis depuis leur arrivée au château. Il suspectait Severus de ne pas en savoir plus long que lui : Potter refusait absolument de raconter à son maître de Maison et ne parlait plus qu'à Granger.
Sa plume craqua dans sa main, la pointe fendue sous l'effet de l'étincelle de magie qui avait échappé à son contrôle. Une goutte de sang glissa le long de son index. Celui de Potter serait de la même couleur, sans aucun doute. « Sang de bourbe », quelle bêtise.
Ce n'était clairement pas le problème ici.
Harry était seul dans la tour d'astronomie, assis au bord du précipice, le dos contre une des arcades. Enfin, presque seul; Nagini était enroulée autour de sa jambe. Plongée dans ses rêves, elle laissait s'échapper des sifflements sans queue ni tête qui réussissaient à faire sourire Harry. Il nota avec amusement que les noms de Trévor et Pattenrond revenaient souvent. Harry préférait ne pas savoir si c'était le début d'une belle amitié entre animaux ou juste un prochain menu.
Il avait réussi à échapper à la surveillance d'Hermione et de Pomfresh. Il voulait pouvoir se laisser aller à son chagrin en paix. Cela faisait trois semaines et il commençait tout juste à faire son deuil. Il ne voulait pas qu'on l'entoure, il ne voulait pas de câlin, il préférait que la morsure du froid renforce sa peine et lui montre que lui était toujours là, toujours vivant, alors que Rémus lui était mort.
Mort et enterré, car sa tante ne s'était pas pressée pour lui faire suivre la lettre à Poudlard. Le temps qu'elle décide d'ouvrir l'enveloppe, de juger si elle devait lui faire passer le message, puis qu'elle aille la reposter... L'enterrement avait eu lieu il y a deux semaines. Tonks lui pardonnerait, même s'il aurait voulu être là pour elle et Teddy. Mais surtout, Remus méritait au moins ses adieux, il lui devait bien cela. Accident de voiture, disait la missive, sans plus de précisions.
Harry avait rencontré Remus Lupin lorsqu'il était enfant. Il était devenu le nouveau pasteur de l'église où Pétunia traînait sa famille tous les dimanches, "pour faire bien". Il était très différent de l'ancien prêcheur, et Pétunia n'avait pas apprécié le changement. Peut-être aussi parce qu'il avait une partie du visage couverte par des cicatrices de brûlures, suite à un premier accident, et que son épouse, Nymphadora Tonks, avait une préférence pour les colorations de cheveux assez...vives. Harry les avait immédiatement adorés. L'enfant triste qu'il était avait commencé à s'ouvrir peu à peu au couple, qui vivait juste à côté de l'école. Tonks lui faisait des gâteaux et lui parlait de ses projets pour repeindre les pièces de la maison, et Rémus lui faisait raconter ses journées et l'écoutait avec le plus grand sérieux. Le jeune Harry n'avait jamais cru auparavant qu'on puisse s'intéresser à lui et c'était une transformation. Il rayonnait pendant ces quelques mois, souriait davantage, ce qui creusait de petites fossettes dans ses joues rondes. On les voyait sur les photos.
Les Dursley les virent aussi, et l'intérêt que Rémus lui portait les avait déjà obligés à arrêter de le battre. Au fil du temps, Dudley se plaignait de plus en plus à sa mère des friandises que recevait son cousin, tandis que lui n'avait rien (il s'était moqué un jour du visage de Rémus, et Tonks refusait de reconnaitre son existence depuis). Mais l'interdiction pour Harry de retourner les voir tomba le jour où Remus, ne le voyant pas à l'école, téléphona pour savoir s'il était malade. Du fond du placard, Harry entendit les exclamations de rage étouffées de sa tante, et les imprécations angoissées de son oncle. Et si ce type sortit d'on ne savait où venait fouiner dans leur famille parfaite ? Si Harry lui avait raconté quelque chose ? Même si c'était un original, il était homme d'église, les gens l'écouteraient et que penseraient les voisins ?
L'amertume lui donnait envie de vomir à la face du monde. Harry n'avait même plus la force de se sentir égoïste quand il pensait aux conséquences de la mort de son ami sur son propre sort. Il ne pouvait pas se retenir d'imaginer ce qui allait lui arriver maintenant que Remus n'était plus là pour faire peur à sa famille. Sans doute qu'ils allaient vouloir lui faire payer, avec les intérêts, les années où ils avaient été privés de leur punchingball. Ça serait bien leur genre.
Quand il avait eu neuf ans, afin de l'empêcher de retourner le voir, les Dursleys avaient doublé ses corvées, et Dudley était chargé de le surveiller pendant les récréations, pour ne pas qu'il aille au grillage regarder dans le jardin de Tonks - qui ressemblait plus à une jungle, soit dit en passant. C'est à dire que Dudley le pourchassait dans toute l'école, au point qu'un jour, Harry se retrouva comme par magie sur le toit et fut privé de récréation jusqu'à la fin de l'année. Harry ne voyait plus Rémus qu'à l'office (cela aurait eu l'air louche de changer d'église, selon Pétunia). L'adulte s'amusait à ajouter à l'hostie un morceau de chocolat.
Le souvenir fit sangloter Harry de plus belle. Il serra dans sa main la petite croix taillée en jade que le défunt lui avait offert pour ses onze ans. Cela avait été son premier cadeau d'anniversaire. Le second, la lettre de Poudlard, s'était révélé empoisonné.
Harry se calma lentement et appuya lourdement la tête contre le mur, écoutant le bruit du vent qui s'était levé. A cette hauteur, il se transformait en souffle assourdissant. Harry bailla. Il était épuisé, au point où il pensait le sentir jusqu'au fond de ses os. Même son sang lui donnait l'impression de ne plus couler de la même façon. Ses yeux rougis et gonflés commençaient à le piquer, et il avait des heures de sommeil en retard. Il faudrait qu'il trouve un endroit où dormir, il n'avait plus l'énergie de tenter de traverser les cachots. Surtout que Justinian avait rapidement deviné qu'il avait perdu un être cher, et le lui jetait à la figure dès qu'il pouvait. Connard. Vraiment pas une rencontre qui le tentait ce soir. Sans doute que les Griffondors l'accueilleraient une nuit de plus.
Il regarda distraitement vers le ciel. La nuit était claire et la lune éclairait le château. Une bourrasque lui envoya ses cheveux dans la figure. Allez, il fallait qu'il rentre, Hermione allait s'inquiéter. Harry s'essuya une dernière fois le visage et réveilla Nagini d'une caresse.
"Attensssssion, je vais me mettre debout, Nagini."
Le serpent, trop engourdi pour répondre, se contenta de se détacher paresseusement de son genou. Harry étouffa un autre bâillement, tandis que le vent sifflait plus fort entre les toitures alentours.
Draco, arrêté au milieu de sa promenade dans le parc, plissait les paupières pour mieux distinguer la forme ramassée au bord du parapet de la tour d'astronomie. Satanées bourrasques qui l'obligeaient à cligner souvent des yeux.
La forme se déplia en une silhouette entièrement noire et il reconnut Potter. Sans surprise, puisqu'il l'avait souvent aperçu là au cours des trois dernières semaines.
Mais même s'il avait vite remarqué la nouvelle habitude du brun, et bien que son besoin de savoir ne se soit pas atténué, Draco n'avait pas encore osé l'approcher pour essayer d'en apprendre davantage. Lui, l'héritier Malfoy, n'avait pas osé poser une question à un simple Sang de bourbe, qu'il méprisait de surcroît. Pourtant, plusieurs fois, en rentrant de ses sorties nocturnes, il avait songé à monter à la tour d'astronomie. Mais il finissait par s'arrêter devant les escaliers. Parfois il montait quelques marches. Une fois, il était allé jusqu'à la porte de la terrasse de la tour. A l'instant où il avait posé la main sur la poignée, un sifflement menaçant s'était fait entendre de l'autre côté du bois. Draco avait battu en retraite. Et plus le temps passait, plus Draco hésitait à aborder Potter. Déjà, Granger le laissait très rarement seul, et l'objet de sa curiosité ne dormait plus du tout dans leur dortoir.
Mais surtout, ce qui retenait Draco, c'était l'air de douleur sourde qui continuait à l'entourer. Potter ne donnait aucun signe apparent d'aller mieux. Le deuil l'avait frappé avec une force inhabituelle. Ou alors, son chagrin s'enracinait bien plus profondément que cela.
Or, si le blond parvenait à entrer dans le secret de la tristesse de Potter, il craignait, confronté à celle-ci, de plus pouvoir s'en détourner. La carapace craquait, il le sentait, et il ne savait s'il devait combler les brèches ou la faire exploser. Potter allait l'entraîner vers le fond avec lui. Et sa raison lui soufflait que ce ne pouvait être qu'une mauvaise chose, qu'il fallait qu'il s'en éloigne.
Alors Draco, tandis qu'il observait la silhouette d'oiseau, mince et décoiffée, se découpant dans la nuit, se disait qu'il était peut-être mieux, pour son propre bien, qu'il reste dans l'ignorance. Et pourtant tout une partie de lui se rebiffait à l'idée d'être lâche à ce point, et de préférer ne pas savoir plutôt que regarder en face. Son dilemme intérieur le rendait irritable, et sa patience craquait à la moindre contrariété. La vie dans la grande salle et dans l'antre des Serpentards l'insupportait. Elle lui rappelait qu'au fond, il était aussi séparé de Harry Potter que tous ses camarades. Sauf qu'eux, de leur côté ignorait aussi l'existence du brun, à l'inverse de lui. Son attention était à sens unique, et il fallait y mettre un terme ou trouver une passerelle.
C'est pourquoi il se contentait d'errer dans le parc le soir tombé, comme à présent. Il s'approcha de quelques mètres, irrésistiblement attiré comme un beau papillon, sans détacher son regard du haut de la tour. Potter avait la main appuyée sur le mur, et la tête baissée vers les dalles. Il avait l'air sur le point de s'en aller. Draco frissonna, se disant qu'il ferait mieux de rentrer lui aussi, le froid s'insinuait lentement jusqu'à ses os. Comme il fixait une dernière fois l'autre garçon, un coup de vent particulièrement violent le décida. Une brève seconde, il ferma les yeux et se détourna. Puis il chercha instinctivement du regard l'ombre de l'adolescent qu'il détestait, comme pour lui adresser un unique "bonne nuit".
Et ses yeux ne trouvèrent rien.
La partie rationnelle et éveillée du cerveau de Draco lui disait que sa réaction était ridicule. L'autre, celle qui était déraisonnable, celle qui parlait quand il n'était qu'un enfant qui avait peur du noir, le poussa à courir vers le pied de la tour. Son appréhension était sans aucun doute totalement infondée, juste le fruit de son imagination, se répétait Draco, le sang lui battant aux tempes. Il sprinta comme il ne l'avait jamais fait. Potter avait disparu du parapet. Il était juste parti se coucher. Lui-même allait avoir honte de son moment d'égarement dès qu'il serait dans le hall éclairé, hors des ombres bruissantes et biscornues du parc, mais à bout de souffle.
Draco était maintenant au pied de la tour, mais l'ombre du château l'empêchait de distinguer quoique ce soit. Il n'y avait que les bruits confus de la nuit. Soudain, un sifflement beaucoup trop strident attira son attention sur la gauche. Par Merlin, qu'est-ce que c'était que cette chose ! Aucun serpent ne devrait être capable d'un tel son ! Le cri du reptile se répéta et Draco se figea. Il sortit sa baguette et s'avança lentement. La bouche sèche, il dut s'y reprendre à deux fois avant de réussir à lancer faiblement son Lumos.
La lumière blafarde le surprit, et il écarquilla les yeux. Il sentit son cœur arriver jusque dans sa gorge et bloquer un instant sa propre trachée. Face à lui, au sol, Nagini, une aile étrangement tordue, était enroulée autour du corps d'un jeune garçon. Potter, avec sa chevelure sombre et son uniforme noir, disparaissait presque dans l'obscurité. La lumière de la baguette ne s'accrochait qu'à deux détails, et leur éclat sauta au visage du Sang-pur : le blason argenté de Serpentard, et une tâche luisante et rougeâtre sur la tempe.
