Disclaimer : Je ne possède pas Naruto. Par contre, je possède trois lapins nommés respectivement Magnus, Napoléon et Lafayette.


Il y avait un silence confortable à la table du petit-déjeuner. Shikaku était déjà parti, appelé par ses devoirs de Commandant Jounin siégeant au conseil. Mais Yoshino était assise près d'eux, une présence apaisante qui leur passait le sésame grillé avec un sourire sur le visage. Sakura n'avait pas commenté l'expression de bonheur pur qui avait fait son apparition sur le visage de Shikamaru en retrouvant ses parents au matin. Avec tout ce qui s'était passé, il était facile d'oublier qu'ils n'étaient revenus que le jour précédent.

Sakura picora dans son bol d'umeboshi, savourant le goût des prunes vinaigrées. Yoshino avait préparé de la soupe miso et du tamagoyaki et les deux amis redécouvraient le plaisir d'un vrai petit-déjeuner. Elle ne se souvenait pas de la dernière fois où elle avait avalé plus que des pilules du soldat sur le champ de bataille. Une boule se forma dans sa gorge et ses yeux se perdirent dans les grains de riz de son bol.

Le silence la poursuivait. D'aucun aurait pu croire que le plus dur aurait été les cris d'agonie, amis et ennemis confondus. Mais c'était le silence abominable du choc passé, l'absence totale de bruit qui suivait le chaos des armes et des jutsus. Quand il ne restait plus que l'odeur rance de sueur et de fumée, le sang poisseux tartinant les joues des moins adroits. Quand seuls les gémissements de douleur de ceux qu'il faudrait achever pour ne plus les laisser souffrir résonnaient dans l'air moite.

Sakura fixa, horrifiée, les grains blancs se transformer en asticots. Une fois le riz disparu, remplacé par des larves grouillantes, ce fut la soupe miso qui laissa sa place. Du pus suintant entourait maintenant les morceaux de tofu – ou était-ce du cartilage, brisé par un coup trop puissant ?

Un souffle chaud, pâteux, se colla contre sa nuque. Elle eut un haut-le-cœur qui ne l'empêcha pas d'empoigner le manche d'un kunai dans la sacoche contre sa cuisse. Elle avait été inconsciente, et l'ennemi l'avait retrouvée. Un mouvement fluide guida son bras alors qu'elle se retournait en une fraction de seconde. Son avant-bras s'écrasa contre une trachée et le souffle chaud disparut.

Sakura plaqua son assaillant au sol, le coude toujours enfoncé dans sa gorge, et enfonça son kunai avec une précision chirurgical dans l'artère qui traversait l'aine et rejoignait la cuisse. Elle laissa l'arme dans la plaie, pour stopper le sang. La mâchoire serrée, elle relâche lentement la pression sur la gorge de son attaquant.

« Comment est-ce que tu m'as retrouvée ?

— J-Je- Sak-...

— Ta gueule. Une réponse, ou tu crèves.

— Sakura, écoute-moi, je-

— RÉPONDS ! »

Un mouvement dans sa périphérie lui fit tourner brusquement la tête. Il y en avait d'autres. Elle appuya un genou sur le bras de son prisonnier pour l'empêcher de bouger et se tourna complètement vers l'autre attaquant. Il était grand, bien plus grand qu'elle, et bougeait avec une lenteur calculée qui ne présageait rien de bon.

« Sakura, regarde autour de toi. »

La voix de l'homme lui fit l'effet d'une claque. Incapable de résister, elle fit ce qu'il lui demandait. Elle fronça les sourcils. Quelque chose clochait.

« Décris-moi ce que tu vois. »

Là encore, la voix lui intimait d'obéir et elle n'arrivait pas à la contrer. Avec l'impression qu'une force extérieure arrachait les mots de sa bouche, elle répondit.

« Il- il y a une table renversée, là. Une bouteille cassée. Du liquide sur le tatami. »

Sur le tatami ? N'était-ce pas des lattes de bois ?

« Continue.

— La porte est entr'ouv- non, cassée. Arrachée de ses gonds.

— Et sur la porte ?

— Un- un symbole, je... »

Mais il n'y avait pas de symbole sur la porte de la taverne. Et ce symbole, elle le connaissait.

« Sakura, tu es en train d'avoir un épisode. Il faut que tu te calmes.

— Je suis calme. »

L'était-elle ? Pourquoi son souffle sortait-il aussi haché ? Elle transpirait. Son regard quitta l'homme et revint vers son attaquant. Elle fronça les sourcils, incapable de regarder son visage. Ses traits étaient flous.

« Tu es en sécurité. Sakura, tout va bien. Tu es en sécurité, ici. »

La brume rouge s'effaça doucement de sa vision. La taverne disparut complètement et elle reconnut la pièce épurée dans laquelle elle se trouvait. Un sanglot sec s'arracha à sa gorge, la prenant par surprise. Et comme une vague, tout lui revint d'un coup. Elle entendit les pleurs de Yoshino, la respiration erratique de Shikaku qui la fixait depuis la porte. Elle vit les sept shinobis postés juste derrière leur chef de clan, prêts à intervenir.

La table du petit-déjeuner était brisée au centre, les plats éparpillés sur les tatamis beiges. Une marre de sang s'étendait sous le pied de Sakura, entaillé profondément par la coupe en porcelaine sur laquelle elle avait marché. Et elle entendit enfin, comme un shuriken se plantant dans son cœur, les gémissements de douleur de Shikamaru.

Son visage écœuré se tourna vers le corps qu'elle tenait toujours plaqué au sol. Sakura détailla les bleus noirâtres qui s'étalaient sur le cou fragile, le poignet tordu par une fracture brutale, le kunai enfoncé dans la plus grosse artère du corps, qui le viderait de son sang en moins de cinq minutes si on le retirait.

Elle hurla.

Propulsée en arrière par une force qui la dépassait, elle s'éloigna le plus rapidement possible de Shikamaru. Ses mains tremblantes trouvèrent ses cheveux et elle tira violemment sur ses mèches courtes. Des larmes brûlantes découpaient des tranchées sur ses joues pâles. Le goût métallique du sang se propagea dans sa bouche.

Elle hurlait.

Ses ongles raclèrent contre son cuir chevelu (le kunai qui tranche ses mèches courtes parce qu'il faut protéger Sasuke, protéger Naruto, protéger son équipe). L'air refusait de rentrer dans ses poumons, lui tirant un vertige (le poison de Sasori qui se propage dans son sang parce qu'elle a protégé Chiyo, qu'elle protège Gaara, qu'elle protège ses amis). Un craquement sec et une douleur vive lui apprirent, comme dans un rêve, qu'elle s'était probablement arraché un ongle (le craquement des os quand elle brise la nuque de la fillette pour protéger son escouade, parce qu'elle protège son village, parce qu'elle protège Konoha).

(Shikamaru, à deux pas d'elle, qu'elle n'a pas su protéger.)

La pensée fut électrisante. Le hurlement mourut dans sa gorge. Ses yeux écarquillés se posèrent sur la silhouette de Shikamaru, entourée de ses parents qui n'osaient pas le toucher.

Elle avait besoin d'un verre.

Avec une grimace douloureuse, elle vint s'agenouiller près du shinobi, ignorant le mouvement de recul de Yoshino et le regard prudent de Shikaku. Ses mains d'enfant s'illuminèrent de chakra vert et elle regarda sans le voir Shikamaru se détendre instantanément. D'un geste ferme, elle retira le kunai et posa sa paume sur le blessure. Elle ferma les yeux.

Le réseau de veines apparut comme un pochoir sur ses paupières closes. Une à une, elle les scella avant de les rapprocher, puis de les ressouder et d'enlever le bouchon de chakra qu'elle avait placé par précaution. Elle finit par l'artère, qu'elle joignit à nouveau. De son autre main, elle déboutonna le haut de son qipao. Ses doigts trouvèrent son cœur, battant toujours trop vite.

Une exclamation horrifiée échappa à Yoshino, mais Sakura l'ignora. Délicatement, elle tira le filet de sang depuis son cœur vers celui de Shikamaru. Shikaku regardait, incrédule, le sang s'illuminer de paillettes vertes avant de disparaître au travers de la peau de son fils. Ses yeux se posèrent sur le visage de Sakura qui pâlissait à vue d'œil. Un moment plus tard et un souffle épuisé passa la barrière des lèvres desséchées de la jeune fille. Le filet de sang s'interrompit.

Sakura laissa retomber ses mains et se recula rapidement pour laisser la place aux parents de Shikamaru d'enlacer leur fils. Elle retrouva sa place contre le mur et ramena ses genoux contre sa poitrine, les enserrant des ses bras et enfouissant sa tête dans le creux de ses jambes. Sa honte lui donnait la nausée.

Une main se posa sur son épaule et elle sursauta brusquement. Ses yeux verts se plantèrent dans leurs jumeaux noisette. Shikamaru était accroupi devant elle, détendu, avec un léger sourire sur les lèvres. Exactement comme il l'avait toujours regardée.

« Salut, Haruno.

— Yo, Nara, souffla-t-elle.

— Comment t'avais formulé ça, déjà ? On devient dingue, on ne tiendra plus longtemps ?

— Ouais. Ouais, je l'avais formulé comme ça. »

Et la compréhension infinie, l'acceptation complète, l'affection éternelle dans le regard de Shikamaru lui répondirent.


Konoha n'avait pas changée. Évidemment, puisqu'ils étaient dans le passé, et pas dans une sorte d'univers parallèle. Mais ça n'en était que plus frappant. Les échoppes étaient là où elle se souvenait les avoir vues, les mêmes vendeuses souriantes y étalant leurs derniers articles. Rien n'avait changé, pourtant jamais Sakura ne s'était elle sentie aussi décalée.

Shikamaru marchait à côté d'elle, les mains dans les poches et les épaules courbées dans sa posture habituelle. Ses yeux intelligents parcouraient la foule rassemblée pour le marché sans ne rien perdre de ce qui se passait. Il n'y avait plus aucune trace de ce qui s'était passé plus tôt, à l'exception des mains tremblantes de Sakura et de l'ombre qui les suivait à distance.

Elle avait demandé à Shikaku s'il était prêt à détacher l'un de ses ninjas auprès d'eux. Elle ne se faisait pas confiance. Le chef du clan avait été chanceux d'arriver à l'arracher à ses souvenirs avant qu'elle ne fasse plus de dégâts. Ils ne pourraient sans doute pas en dire autant la prochaine fois.

Shikamaru n'avait rien dit, mais sa posture défiante avait parlé pour lui. Il trouvait la requête de Sakura ridicule. Elle ne lui avait pas demandé son avis. Il ne le lui avait pas donné. Ils marchaient sur des œufs, sans pour autant priver l'autre du réconfort constant de sa présence. Et en attendant, Shikaichi Nara avait été assignée à leur surveillance. La tokubetsu jounin avait accepté la mission sans un mot, disparaissant dans les arbres dès qu'ils eurent quitté les quartiers du clan.

Les deux amis rejoignaient leurs terrains d'entraînement respectifs où les équipes 7 et 10 les attendaient. Là où Sakura retrouverait un Sasuke qui n'avait pas encore trahi son village, un Naruto recherchant toujours l'acceptation de ses pairs, un Kakashi rieur et plein de mordant. Là où Shikamaru retrouverait Asuma, vivant et souriant, attentionné envers ses élèves et fou amoureux de Kurenai. Ino, belle comme le soleil, gorgée de cette vie arrachée trop tôt par une guerre sans merci. Chôji, joueur et gourmand, un éternel paquet de chips à la main. Là où tous deux pourraient s'assurer que jamais la Quatrième Grande Guerre Shinobi n'aurait lieu, main dans la main avec ceux qui leurs étaient les plus chers.

Qu'importe que Sakura ait glissé une flasque de saké dans sa sacoche médicinale. Qu'importe que Shikamaru ait enfilé sa veste de chuunin flambante neuve, encore intouchée par le sang de ses amis. Qu'importe qu'ils soient un peu dingue et que leur santé mentale ne tienne qu'au fil fragile de leur amitié.

Ils étaient shinobi. Et rien, pas même la mort, n'arrêterait un shinobi avec une mission. C'était ce que Senju Hashirama, Senju Tobirama et Uchiwa Madara avaient dressé au rang de philosophie de vie. C'était leur nindô, leur voie du ninja. C'était hi no hishi. La Volonté du Feu.