Salut la compagnie ! J'espère que vous allez tous bien ! Je vous souhaite un joyeux Noël, voici un petit cadeau pour vous : le troisième chapitre.
Merci à Maneeya, Laurie, Taraimperatrice (Breeeeeeef) pour vos commentaire.
Ce mec a les yeux verts. Les yeux verts, les gars. Comme moi. Je ne plaisante pas. Je ne me rappelais même plus la couleur de ses yeux tellement il me saoulait la dernière fois que je l'ai vu.
On se détaille du coin de l'oeil, et je vois que ma mère appréhende ma réaction, qu'elle sait pouvoir être, sinon explosive, du moins mal élevée.
Mais je n'ai pas envie d'être mal élevée juste maintenant. Je n'avais jamais remarqué à quel point Jeremiah était beau. Peut-être parce que j'étais pas encore grosse chaudasse quand j'avais 12 ans. Mais le fait est qu'il est vraiment très beau. Dans un genre pas du tout conventionnel, attention. Il a une espèce de rudesse dans le visage qui montre qu'il a vécu des trucs pas spécialement rigolos, avec un profil brut et des sourcils sévères, mais il a une espèce d'aura, de lumière intérieure qui (à mon grand dam) m'empêche de détourner les yeux. Il est excessivement grand, plus grand que mon père, que son père à lui, avec une musculature pas dégueulasse, si vous voulez mon avis.
« Salut », finit-il par dire après m'avoir scrutée, des pieds à la tête.
J'ai l'impression de découvrir une autre personne. Ou est passé le Jeremiah geignard et cynique de mon enfance ? Il a la voix caverneuse de sa famille, et je sens les poils de ma nuque se dresser involontairement.
« Jeremiah », je dis, en hochant la tête, d'une voix de glace.
Personne ne suit notre interaction, excepté ma mère, plus ou moins discrètement (clairement, comprenez moins).
« Les garçons », propose Oncle Jake, et Jeremiah s'arrache à la contemplation de ma personne, que j'aurais aimé voir davantage béate que ça. « Ça vous dit, une petite partie de baseball ? »
Eric et Charles sautent de joie, mon père aussi, tandis que Matt et Jeremiah se contentent d'acquiescer vaguement. Mon oncle se tourne vers moi avec un sourire entendu.
« Ok » je dis, plus par pur esprit de compétition que par plaisir. « Mais pas de tricherie avec vos trucs surnaturels ».
Jeremiah sourit, mais dans le vide, et d'un seul côté, avec le coin gauche de sa bouche, et ça me fais penser à une grimace. Je m'en veux de faire aussi attention à ses faits et gestes : qu'est-ce que ça peut me foutre, qu'il fasse bouger la peau de son visage ? Rien à carrer, de sa tronche de cake.
Il faut savoir un truc sur moi : en plus d'être terriblement arrogante et géniale, je suis sur-compétitive. Comment vous croyez que j'ai réussi à entrer à Stanford, avec une bourse, alors que mes parents ne manquent clairement pas d'argent ? Quand je décide que quelqu'un me fait chier et qu'il faut que je lui montre que c'est moi qui commande, alors rien ne peut m'arrêter. Je faisais de la compétition de gymnastique dans le temps, je pense que ça vient de là. Je suis tellement compétitive que ça en devient maladif. Je me mets dans des états pas possible. Enfin, vous ne le croirez que lorsque vous le verrez.
« Je vais mettre un truc en coton », je dis, avant de disparaitre dans ma chambre.
Quand je redescends et que j'ai refichu Jeremiah dans la case des « cons » à laquelle il appartenait depuis mes neuf ans, à peu de choses près, ils sont tous dans le grand jardin de devant, à répartir les équipes. Maman ne veut pas jouer parce qu'elle a le dos fragile et Tatie non plus, parce qu'elle trouve que le baseball, c'est plus intéressant à regarder. Grand bien lui fasse.
« Chérie », m'apostrophe mon père, en courant sur place pour s'échauffer, « tu es le chien ! »
Bon. Visiblement je suis avec papa et Charles. On a intérêt à gagner.
C'est Jeremiah qui doit courir en premier. On se met en position. On se regarde dans les yeux. Je lui lance la balle avec le moins de précision possible tout est essayant de rester dans les règles, mais il l'intercepte sans difficulté et l'envoi su-per loin. Charles décolle pour aller la chercher, et j'ai le temps de voir Jeremiah atteindre la première base sans que je comprenne ce qui m'arrive. Angoissée et grisée par l'urgence de la situation, je vois Charles revenir en courant, lancer la balle à mon père et quand je l'intercepte, Jeremiah est sur la troisième base. Je tremble, j'ai chaud. J'ai envie de gagner. Je lance la balle, et, haletante, je distingue, impuissante, Jeremiah finir son tour sans problème. Il a de longues jambes et je vois ses muscles se bander sous ses vêtements. Sa cage thoracique se soulève tranquillement. Quand il revient devant moi après que notre équipe ait réussi à éliminer Matt, je vois une veine de son front qui bat, brusquement, et frénétiquement.
Je lui lance la balle, suivant ma première stratégie, et cette fois, à mon grand plaisir, je réussis. Jeremiah rate son tir et atteint la première base de justesse. C'est moi qui suis aux commandes, j'ai l'impression jouissive de maîtriser la situation.
Poursuivant sur cette cadence qui me correspond mieux, nous échangeons les rôles. Cette fois-ci, c'est Jeremiah le chien, et il me lance la balle dans un a-coup précis et une trajectoire linéaire. Je frappe dedans, avec toutes mes forces, et me lance dans une course débridée. Je passe une, deux, trois bases et chacune me fais encore un peu plus de bien. J'atteins la quatrième base, en transe, un sourire coquin aux lèvres. J'ai fait un coup de circuit. Un tour entier. C'est aux autres membres de mon équipe de courir, et puis c'est reparti pour un tour, mais ça s'annonce bien.
Quand je m'y remets, j'attrape la batte, en place consciencieusement l'extrémité entre mes genoux, avant de la remonter le long de mes cuisses. Je vais tout donner. Oncle Jacob a remplacé Jeremiah, et quand j'entend le bruit satisfaisant de la balle qui claque contre le bois de la batte de baseball, je repars dans une course effrénée. Je ne sais pas ce que j'ai à prouver à quiconque, mais je cours, je cours, je cours, sans m'arrêter, comme si j'avais des oeillères de cuir près des yeux, et comme je n'ai sans doute jamais couru aussi vite, tout à coup je ne vois plus que la prochaine base, la quatrième, la dernière, celle que je dois atteindre pour faire gagner mon équipe et mon ego. Elle est droit devant moi, plus que quelques mètres, je la vois, elle est là, j'y suis presque et je heurte quelque chose. Contre ma joue, mon front, je sens que le sang afflue et tape contre la paroi de ma boite crânienne et ça fait si mal, comme un vif coup de fouet. Je tombe au sol, sur quelques chose de très dur, comme une longue pierre ou du caoutchouc séché, et j'ouvre les yeux : je suis affalée sur Jeremiah, qui, les yeux grands ouverts, porte une main ébahie sur son pectoral gauche. On se regarde dans les yeux, nos souffles ératiques s'entremêlant d'une façon qui me met un petit instant mal à l'aise, et je vois, dans un éclair jaune, la balle dans sa main.
HA !
Ni une ni deux, je m'échappe de nos membres enchevêtrés, et je cours, je vole presque, jusqu'à cette dernière base. Quand je l'atteins, Oncle Jacob n'a pas encore récupéré la balle et on a gagné.
« OUAAAAAIS C'est ma fille ça ! » me hurle papa en venant me prendre dans ses bras, et il me frotte la tête avec ses phalanges comme lorsque j'étais enfant. Je vois Maman et Nessie qui m'applaudissent et, ah, qu'est-ce que ça fait du bien de gagner.
Tatie et Maman me sourient, puis ma mère va réconforter Eric qui a perdu. Jeremiah vient me voir, un demi-sourire pendu aux lèvres, et après une poignée de main bizarre, il me dit :
« Ça va, ta joue ? »
« Oui », je dis simplement, parce que c'est la vérité, et que je ne vois pas ce que je peux dire d'autre.
Il lève son bras, allonge sa main qui se rapproche dangereusement de ma joue. Ce n'est pas un geste maladroit et intéressé. Croyez-moi, je connais ces attitudes-là, celles des garçons bien élevés, des timides, de ceux qui n'ont aucune confiance en eux. Andrew, mon copain actuel (qu'il faut vraiment que je largue, d'ailleurs) me l'a fait pas plus tard qu'il y a deux semaines, quand il croyait encore que j'étais du genre à attendre qu'un mec fasse le premier pas. Pfeu. Mais non, le geste de Jeremiah se concentre sur ma joue seulement, son regard ne m'enveloppe pas, il prend simplement ma joue en considération, comme si elle ne m'appartenait pas. Il l'effleure, et puis son bras s'affaisse le long de son corps, et il pousse un soupire incrédule.
Sérieusement, je ne comprends pas ce mec.
Le moment gênant est interrompu par l'intervention effusive de mon frère Charles, qui me fais un high five avant de me prendre dans ses bras, introduisant un contraste assez flippant entre le comportement incompréhensible de Jeremiah et l'attitude super cool de Charles.
« Bien jouée, sis » me dit-il dans le cou. « C'est toi la meilleure »
Je jette un coup d'oeil dans la direction de Jeremiah, qui, sur le chemin de la maison, sa main derrière la tête, frotte ses cheveux et sa nuque. De dos, on dirait une statue grecque a qui on aurait de force enfilé un jogging et un sweat sans manche, à capuche. Je déteste ce genre d'attifement d'habitude, je trouve que ça n'a aucun style, mais sur Jeremiah, c'est beau.
Oh, chiotte. C'est reparti. Jeremiah doit être mis dans la case « cons » de ton cerveau, Cathy, ok ? Pas dans celle des « beaux gosses » ni des « mecs stylés ».
De toute façon, je suis sûre qu'il est bête comme ses pieds. Je ne veux pas paraitre médisante, mais on ne peut pas vraiment dire que son père soit une lumière et bon, ils vivent à La Push, dans le trou du cul du monde. Et le mec est un loup garou, je ne suis pas sûre qu'il prévoit de devenir autre chose qu'un mécanicien comme son père. Ok c'est un bon mécanicien, mais ça reste un mécanicien quand même.
Une odeur de sueur m'agresse les narines, et, quand je suis sûre que personne ne me regarde, je soulève mon bras, renifle mon aisselle et …Seigneur. Je vais devoir reprendre une douche.
Je monte quatre à quatre les escaliers, alors que Tatie s'occupe de faire du thé pour tout le monde et que maman commence à cuisiner pour ce soir en chantant (affreusement faux) ce qui ressemble à la Marseillaise.
Parfois, il faut juste arrêter d'essayer de comprendre ce qui se passe dans le cerveau de ma mère.
Dans ma chambre, je retire mon t-shirt en coton avec un soulagement presque inexprimable. Je me sens sale, mais en forme, et relaxée aussi.
Quand je suis en train de retirer mon soutien-gorge, dos à l'entrée de la chambre, j'entends qu'on toque à la porte, et, je jure que si c'est Charles, je vais l'éborgner.
Il n'attend pas ma réponse, entre, et ce n'est que lorsque j'entends un « oh, pardon » que je me rend compte que ce n'est pas Charles.
« Excuse moi Catherine, » commence-t-il, et ça fait tellement longtemps que je n'ai pas entendu mon prénom entier dans la bouche de quelqu'un qu'il parait nouveau, il prend comme un sens différent. Mon prénom vient du grec katharos, qui veut dire « pur ». Honnêtement, je ne vais même pas essayer de vous faire croire que c'est ma philosophie. Pure. Sérieusement. Je vis comme une débauchée depuis un certain nombre d'années déjà. Ce n'est pas que je me bourre la gueule tous les week-end, que je fume des joints après les cours ou que je dors n'importe où (ça, c'est ce qui ressemblera à mes soirées étudiantes à Stanford). C'est juste que je couche avec beaucoup de gens.
En revanche, j'aime bien la signification que moi et moi seule j'ai donné à ce prénom : pure, dans mes choix et dans les actes qui en dépendent. C'est-à-dire que si je dis blanc, je fais blanc. Je suis intègre et je reste sur mes positions. Même si elles sont stupides (je ne crois pas que je devrais me vanter à propos de ça, mais allons-y quand même). Et sérieusement, mon prénom qui roule sur la langue de Jeremiah avec le « th » et le « r », j'aime bien. J'imagine un instant l'entendre, murmuré dans un soupir rauque, pendant qu'on ferait l'amour sur le sol de la chambre.
Pardon ?
Je ne sais pas si je suis en manque ou quoi, mais Jeremiah Black est off limits. Ce n'est pas possible de fantasmer sur ce mec, ok, Cathy ? Je peux le trouver beau, je peux même le trouver sympa si tu veux, même si je doute qu'il le soit, mais fantasmer sur lui : nein. niet. no. non. Jeremiah est l'incarnation de ce que je déteste chez un homme ! L'arrogance qui cache la timidité, le masque de confiance en soi qui cache des complexes à n'en plus finir. Rien n'est assumé, rien n'est fier chez lui. S'il était un produit marketing, personne n'aurait envie de l'acheter, et les rares qui s'y risqueraient le regretteraient après la première utilisation.
« Le goûter est servi » dit-il à travers la porte, et je l'entends qui descend les escaliers.
Je ne sais pas ce qu'il a vu, mais j'aurais bien aimé éviter ce moment. J'avais encore un peu de tissu sur ma poitrine, donc c'est bon, mais …le fait que je couche à droite à gauche ne veut pas dire que j'aime me dévoiler ni rien. Je n'aime pas dire aux autres qui je suis (c'est pour ça que je n'ai qu'un seul vrai ami, Deck), je n'aime pas montrer mon corps à quelqu'un qui ne couchera pas avec moi et je déteste quand ce genre de moments gênants arrive. J'ai l'impression qu'avec Jeremiah ces conjonctures ne cessent de se succéder.
Je décide de tracer une croix sur ce qui vient de se passer, et je me fous à poil pour prendre une douche rapide, juste histoire de me débarrasser de cette odeur de transpiration. Une fois tout à fait propre, je remets ma chemise de tout à l'heure, mes slip-on prune et je change de bas …j'opte pour un short en jean taille haute dans lequel je rentre la chemise trop longue. Le fait que Jeremiah ait presque vu ma poitrine me trotte dans la tête et me rend de plus en plus mal à l'aise et je fais de plus en plus d'efforts pour oublier tout ça.
Un des plus grands inconvénients pour pour quelqu'un d'insomniaque et d'un minimum intelligent, c'est que la nuit, on passe des heures à ruminer ce qu'il s'est passé dans la journée, à imaginer des tirades de réponses à des personnes auxquelles on a pas pu rétorquer quoi que ce soit. On imagine un monde parallèle, on se pose des questions auxquelles on a pas envie de répondre. J'ai donc développé une petite technique. Comme il y a des choses que je ne veux pas ruminer dans mon cerveau, et des interrogations qui ne méritent pas de réponse de ma part, je fais ce que je peux pour me distraire : je range, je travaille, je lis. Mais parfois …les pensées reprennent le dessus. Je vais sans doute passer une partie de la nuit à me demander pourquoi ça me gêne que Jeremiah soit entré dans ma chambre et m'ait vu de dos sans mon soutien-gorge, et je ne veux pas avoir de réponse à cela. Pourquoi ? Parce qu'au fond de moi, je n'ai pas envie de regarder en face la réponse à cette question. Ça me fait peur. Je suis peut-être une connasse, mais une connasse lucide.
Je descends les escaliers en broyant du noir, les sourcils froncés, les yeux baissés, la bouche tordue en une moue mécontente. C'est cette tête que rencontre Matt, qui m'attend en bas des marches.
« Oulà », me dit-il, « qu'est-ce qui te tracasse ? »
« J'ai pas envie d'en parler » je répond sèchement.
Mon frère hoche la tête d'un air contrit, me prend par les épaules et je m'arme de courage pour aller goûter avec Jeremiah et les autres.
Oulà, on rembobine, là. Quoi ?
Je m'arme de courage ?
Ok Cathy, il y a un truc qui cloche. Depuis quand tu montres des signes de faiblesse ? C'est toi la plus forte, tu te rappelles ? C'est toi qui dirige, c'est toi qui commande. Le mec, tu ne l'aimes pas on est d'accord ? Il te fais chier ! C'est pas parce qu'il est absolument canon qu'il est devenu sympa tout à coup, ok ? Alors qu'est-ce que t'en a à carrer qu'il ait vu ton dos ? C'est rien qu'un putain de dos ! Des dizaines de mecs t'ont vue à poil, et là, un mec voit ton dos et tu paniques ?
WOW ! Ressaisis-toi !
Je me libère de ces pensées dans un frisson, et recommence à sourire.
Fidèle à lui-même, Matt ne m'a pas posé de question, mais a souvent jeté un coup d'oeil dans ma direction, pour voir si j'allais bien. Cela a alerté Eric, a qui on ne peut rien cacher très longtemps. Il me coince alors que je m'étais échappée pour aller aux toilettes, et m'interroge :
« Tout va bien ? »
J'ai vraiment des frères trop protecteurs. Je suis sûre que ça a l'air hyper cool de loin, comme ça, mais je vous assure que c'est super chiant. J'ai juste envie qu'on me foute la paix.
« Ça va » je dis.
Il me jette un regard en biais, et je lui fais mes yeux de merlan frit.
« Je te promets » j'ajoute.
« Tu mens », répond-il du tac au tac.
« Ok Eric », je commence. « J'ai besoin qu'on me foute la paix, d'accord ? Je veux un peu de tranquillité, et je ne veux pas subir des interrogatoires auxquels je n'ai aucune envie de répondre ! »
Étonné mais habitué à mes décharges d'agressivité, il hausse les épaules et me regarde dans les yeux.
« Si je découvre ce qui se passe — et on sait que ça arrivera tôt ou tard — je vais m'en mêler, je te préviens »
Mon Dieu, je vais le frapper.
Vous comprenez pourquoi je suis si excitée à l'idée de vivre seule ? Ma maman va me manquer mais Seigneur qu'est-ce que j'étouffe ici.
« Eric » je dis, d'un ton posé, mais intense, voire menaçant. « Tu me fais chier. Pourquoi tu me laisses pas tranquille ? Je n'ai pas besoin que tu t'en mêles ok ? »
Ma voix est trois tons plus élevée qu'au début de ma phrase, et un raclement de gorge de Matt dans la pièce d'à côté nous fais comprendre qu'on nous entend du salon.
« Fous moi la paix » je dis entre mes dents.
Pourquoi tout le monde s'acharne à me faire penser à ce à quoi je n'ai aucune envie de penser ?
En revenant des toilettes, tout le monde discute dans le salon, l'atmosphère est légère, mes parents rigolent, et Eric a l'air de ne pas avoir commencé à mener sa putain d'enquête. De toute façon, je ne vois pas comment il peut savoir ce qui se passe. Personne n'est au courant de ce qui me trotte dans la tête, même pas Jeremiah, qui l'a provoqué.
« Ma puce » me dit Maman, les joues rougies d'excitation. « Devine qui va à Stanford aussi l'année prochaine ? »
Si elle me dit Jeremiah, je chiale.
« Jeremiah ! » s'écrie ma tante en me regardant, et pendant une seconde, je m'imagine tomber par terre et pleurer.
« C'est fou non ? » demande ma mère, et c'est plus une exclamation qu'une question.
« Voici ce que nous avons décidé tout à l'heure » commence mon père et ça ne me dis rien de bon. « Comme tu sais, nous sommes un peu inquiets à l'idée de te laisser toute l'année seule dans notre appartement. Et Jeremiah est un peu anxieux de vivre en foyer où il ne connait personne. »
Hm.
Ok.
Il y a deux choses qui ont du mal à faire tilt dans mon cerveau. D'abord, je croyais que Jeremiah était une gueule d'ange et un corps de dieu, sans cervelle.
Or, il est admis à Stanford.
Bordel.
Il est intelligent en fait.
Vite, il faut que je me rappelle ses défauts.
Il se prend pour un dieu. Donc il est vaniteux. Sauf que physiquement, c'est un dieu.
Il est a les compétences sociales d'un homard agoraphobe. Donc il est con. Mais non, il est admis à Stanford.
Mon Dieu.
Et, quoi ? Il est stressé parce qu'il va vivre dans un foyer avec des gens qu'il ne connait pas ?
Pff. C'est une fillette, en plus ! Mauviette, va.
« On a une chambre d'ami » poursuit Maman, « qui va se transformer en chambre de Jeremiah »
Je fais des efforts monstre pour garder un visage parfaitement impassible. Sérieusement, je ne peux pas me mettre à crier dans tous les sens, m'arracher les cheveux et les cils devant tout ce monde. Je suis en train de bouillir intérieurement.
« Heu » commence Jeremiah. « Seulement si Cathy est ok avec ça… »
« Bien entendu » renchérit Tatie.
Maman me regarde avec un sourire crispé, et je sais très bien que dans ses yeux elle me dit « tu n'as pas la choix, ma fille ». Et de toutes les façons, c'est leur appartement, pas le mien; je ne peux rien faire.
C'est une catastrophe.
Il me faut une porte de sortie. Vite. Sinon je vais m'évanouir. Ou pleurer. Ou m'arracher les cils. A l'aide ! MAYDAY !
D'ailleurs, est-ce que vous saviez que l'expression d'urgence « MAYDAY » provient du français « m'aider » ? Les français disent « venez m'aider ! » et les anglo-saxons n'ont retenu que le deuxième mot.
Ok. Renseigner les gens sur l'étymologie des mots n'est pas une porte de sortie. Cathy. Concentre-toi.
« C'est à Maman de décider » je dis, glaciale. « C'est son appartement, et je me range à son choix »
Jeremiah a clairement compris le message, parce qu'il regarde ses pieds avec l'air embêté. Tatie rit et déclare :
« Alors c'est vendu ! Vous allez être colocs, quelle chance ! »
Hier, j'étais la fille la plus populaire, la plus belle, la plus intelligente du lycée, j'étais promise à une vie de rêve, à des bains embaumés d'épices et à me balader nue dans mon appartement. Aujourd'hui je sais que je vais vivre avec un mec que je n'apprécie pas, qui m'est profondément antipathique et qui en plus m'a quasiment vue à poil.
Je vais me tirer une balle.
Qu'est-ce que vous imaginez pour la suite ? Bisoux bisoux
