La capacité de ceux qui s'étaient présentés comme les Ill-Illistes à rester sereins devant tant de regards, allants de la méfiance à la franche hostilité avec seulement quelques étincelles de curiosité, avait de quoi impressionner. C'est ce que se disait Aladdin en les écoutant se présenter, eux et leur croyance : ils disaient que la volonté d'Ill-Illah avait toujours été l'équilibre, d'une manière ou d'une autre, à travers la vie ou la mort selon l'existence des habitants du monde et que chaque événement jusque-là avait conduit à l'entente politique de tous les peuples et menait peu à peu au but ultime : l'harmonie de toutes les vies entre elles. En cela, le dernier magi d'Alma Toran ne pouvait pas leur donner tort. De plus, ils voyait bien que leur foi était sincère, tout comme leur désir d'aider à l'installation et à la perpétuation de la discussion pacifique entre les différents pays. Mais il avait également l'impression de connaître la prêtresse sans parvenir à savoir d'où et de quand.
Ce n'est que le soir venu, lors du repas commun dans la salle de banquet, quand il la vit venir vers lui, qui se tenait un peu à l'écart, et le saluer comme on saluait son père à Alma Toran qu'il comprit :
« Prince Aladdin, c'est un plaisir d'enfin vous rencontrer.
-Magdala, c'est bien ça ? Vous faisiez partie de l'arrière-garde de la résistance.
-En effet.
-Et vous avez rejoint Al-Samen.
-Sous le coup du deuil, prince, David avait tué ma famille et mes amis et Salomon venait de détruire ce dans quoi j'aurais pu, comme de nombreux autres, me réfugier. Nous étions perdus, le roi n'était plus vraiment là et votre mère la reine donnait l'impression de perdre peu à peu la raison. Seule Arba semblait compatir à notre souffrance, comment aurions-nous pu ne pas la suivre ?
-C'est vrai, mes parents ont peut-être failli à leurs devoirs de souverains. Mais cela valait-il la destruction de notre monde ?
-Je n'ai pas l'intention d'échapper à votre jugement. Je reconnais mes erreurs et mes fautes. C'est pour cela que j'ai quitté Al-Samen peu après notre arrivée dans ce monde. Je ne supportais plus les méthodes d'Arba.
-Je vois. Dans ce cas suivez-moi, toi et tes fidèles. »
Le magi les avait emmenés dans sa chambre et les avait soumis à la sagesse de Salomon. À sa grande surprise, seule Magdala venait d'Alma Toran : la totalité de ses disciples, au nombre de seulement neuf en comptant ceux qui l'avaient accompagnée, venaient d'un peu partout dans ce monde et l'avaient suivie, charmés par son idéal d'harmonie et parce qu'ils n'avaient rien à perdre.
En se concentrant sur sa compatriote, il la regarda être démolie par la mort de ses proches, trahir ses parents en étant manipulée par Arba, mourir et revenir dans le nouveau monde, découvrir celui-ci et comprendre -de son point de vue- que tout ce qui s'était passé à Alma Toran n'était qu'une partie d'un plus grand projet pour permettre de faire naître, à travers toutes les souffrances que les différents peuples avaient endurées, le désir d'unité et d'harmonie. Aladdin la vit quitter Al-Samen en détruisant ses clones et partir pour explorer le monde et exposer son point de vue à d'autres jusqu'à ce qu'elle entende parler de Sinbad et de son alliance des sept mers, puis du combat de Magnostadt et enfin du mariage du roi des sept mers avec la femme qui semblait amener la paix partout où elle allait et de la présence du fils de Salomon à leurs côtés. Pour elle, cela ne pouvait dire qu'une chose : le grand projet d'Ill-Illah serait bientôt achevé et une véritable utopie naîtrait.
Après avoir fini son examen, le magi soupira et dit à la prêtresse :
« Ce ne sont que des humains.
-Comme l'était le roi Salomon. Ce sont aux humains d'écrire leur histoire, Ill-Illah n'intervient finalement que très peu. C'est ce que l'autre branche de notre foi, celle qui vous inquiète, ne comprend pas : ils pensent avoir besoin d'un guide qui les dirigera sans leur laissé le pouvoir de réflexion. C'est ce qui nous fait peur : la perte du libre-arbitre.
-Je vois. »
Dans la salle de banquet, Badr avait repérée la délégation de Rheim, un membre de celle-ci en particulier :
« Oncle Muu ! » cria-t-il en courant vers le fanalis : en dehors des liges de ses parents et d'Aladdin, il n'y avait que deux personnes que l'enfant appelait « oncle » et « tante » : Kougyoku, que sa mère et elle avaient présentée de cette façon et, sans que personne n'y comprenne rien, le capitaine de Rheim. L'amitié entre Alibaba et lui était trop formelle pour être l'explication et quand on l'interrogeait le prince répondait :
« Il sent comme Rheim et un autre endroit très loin, c'est bon, et ses cheveux sont tout doux et moelleux. »
Ce qui, aux yeux des adultes, était un peu vague, sauf pour David qui semblait parfaitement comprendre sans pouvoir l'expliquer plus clairement. Mais de toute façon, ce n'était pas la plus grosse bizarrerie dans ce domaine. Muu eut à peine le temps de se préparer que Badr avait déjà sauter dans ses bras :
« Hé ! Mon petit prince préféré. Comment vas-tu ? » Lui demanda-t-il en souriant sous les yeux amusés de ses parents. Quelques minutes plus tard, celui qui détenait la palme du lien de parenté sorti de nul part surgit aux côtés du roi des sept mers :
« Ton fils séduit toujours plus facilement que toi, Sinbad.
-Il a de qui tenir, Yunan. Répondit le marin, moitié agacé, moitié fier.
-Papy ! S'écria Badr en se précipitant vers le plus âgé des magis.
-Bonjour petit Badr ! Toujours aussi vif à ce que je vois.
-Maintenant je peux conclure seul de petites négociations commerciales et mes professeurs sont tous contents de moi.
-Oh ! C'est très bien ! »
Alors qu'il contemplait ce spectacle, Sinbad eut un instant de doute : combien de temps durerait cette paix ? N'était-ce pas un poids trop lourd pour son petit garçon de la maintenir à tout prix ? Tout à ses interrogations, il ne sentit pas le regard d'Alibaba sur lui .
Plus tard, alors qu'il faisait partie des derniers invités à aller se coucher et qu'il se dirigeait vers la suite sindorienne, il se fit interpellé par un homme qu'il devina tout de suite être de la branche de l'Ill-Illisme qu'il devrait combattre :
« Roi Sinbad, vous qui avez été connecté à nôtre père, laissez-nous vous aider à apaiser vos doutes : en devenant un roi-prophète, vous pourrez établir une paix éternelle.
-J'ai appris à me méfier des promesses trop belles. Je sais ce que vous tentez de faire et ça ne me plaît pas. Répondit-il en saisissant la garde de son épée.
-Pensez-y tout de même, majesté. La nuit porte conseil. » Rétorqua le mage en disparaissant, laissant Sinbad seul dans le couloir.
