Le lendemain en arrivant à la patinoire, Emma se tenait devant les portes du bâtiment. Elle avait troqué ses affaires de patin contre un jean noir et un sweat vert kaki. Elle portait également des rangers « très confortable » à ce qu'elle me dit ensuite. Elle était maquillée comme à son habitude : crayon noir et mascara. Elle donnait l'image d'une fille simple et qui aime les choses confortables. Cette tenue lui donnait un look quelque peu rebelle mais toujours féminine, et surtout, encore plus séduisante. En m'approchant, je vis qu'elle avait des bracelets en cuire attachés par des pressions.

- Salut, me lança t-elle en marchant vers moi.

- Ça va ? Tu n'es pas encore en patin ?

Elle fit une petite moue délicieuse :

- Non, je n'ai pas trop envie aujourd'hui. Je pensais aller me promener. Ça te dit ?

Elle m'avait donc attendu ici pour me proposer de passer du temps ensemble ?

- Oui, bien sûr !

- Dis-moi, Regina, quel est ton endroit préféré ?

Je ris d'abord à sa phrase, mais je m' apperçue assez vite qu'elle était sérieuse. Je lui pris la main :

- Viens !

Nous partîmes d'un pas léger pour une marche de 3km.

- Tu me donnes ton numéro ? Me sourit-elle en me bousculant l'épaule.

Ah... Elle aussi y avait pensé et elle voulait discuter avec moi...

- Oui. Tu es prête ? 06-56-84-62-66.

Elle appuya sur les touches de son téléphone en continuant de marcher. Je la regardais faire sans sortir un son. Je sentis mon portable vibrer dans la poche de mon manteau : « Numéro inconnu : 07-94-21-11-36 ». Je souleva mon regard vers Emma qui me mirait fièrement.

- Comme ça tu auras le mien, toi aussi.

Elle me fit un clin d'œil et continua à marcher. C'était bête : un simple regard, juste un sourire et je me sentais toute chose, presque tremblante. Mon cœur battait la chamade et je me sentais prête à tout.

Elle se tourna :

- Bah alors, tu viens ?

Non, en fait je n'étais prête à rien. Quand nos regards se croisent, je suis juste pétrifiée, et j'ai mal à la poitrine. C'est bizarre. Nous arrivâmes au lac. L'eau s'instillait aux reflets du soleil. Nous étions entourées d'une mince forêt, mais suffisante pour nous éloigner de la route et de la population.

- C'est ici que je viens quand j'ai besoin d'air. C'est un peu comme mon jardin secret.

Je souris au ridicule que je devais me porter avec ces mots.

- C'est très beau, chuchota t-elle.

Je souris à nouveau, mais cette fois, c'était pour le sentiment agréable qu'elle me procurait.

- Et toi, tu as un jardin secret ?

- Pas de lieu précis, non. Quand j'ai besoin d'évacuer ou de lâcher prise, je lis, j'écoute de la musique ou je fais du sport.

Nous nous installâmes sur un banc près de l'eau.

- Tu écoutes quoi comme musique ?

- Un peu de tout, comme tout le monde, je crois, ria t-elle. Mais j'aime m'endormir avec des musiques de relaxation du style, piano, flûte et bruit de la nature.

Elle s'arrêta un instant, se tourna vers moi, me sourit et rit :

- Ah ah ! Tu dois me prendre pour une folle !

- Non, pas du tout ! Moi aussi j'aime ce style de musique. Ça détend et c'est tellement agréable. Surtout quand ta tarée de mère hurle dans toute la maison.

- Ta mère est tarée ? Souleva t-elle.

- Oh oui ! Mais bon, si je t'en parle, tu vas t'enfuir.

- Ah ce point ? Peut-être que je devrais partir alors ? Dit-elle en se levant.

- Non ! Attend ! L'arrêtai-je dans son élan en lui prenant le bras.

Ma main ayant attrapée la sienne, Emma s'était rassise, mais nos mains ne s'étaient pas lâchées. Dans le même instant, ne regards ne se détachaient plus et nos bouches n'osaient déranger ce moment en parlant. Ce n'était pas un silence gênant. C'était agréable. C'était comme si nous communiquions autrement. Mon estomac était noué et je me sentais trembler. Je n'arrivais pas à bouger, et de toute façon, je n'en avais pas envie. Mais une vague d'air vint nous bousculer et renversa le sac à dos d'Emma. Il s'en dégagea une bouteille d'eau, quelques papiers, son porte-feuille, et un grand médaillon. Ces médaillons qu'on peut ouvrir et dans lesquels on peut mettre des photos. Mais celui-ci ne se portait pas autour du coup, mais en porte-clé. Elle remit rapidement ses affaires en place et prit le médaillon qu'elle plaça dans sa poche.

- Et donc ta mère est une tarée... reprit-elle. Mais où est ton père ?

- Il est mort quand j'avais 12 ans, un accident de voiture.

- Oh... Je suis désolée. Et tu as des frères et sœurs ?

- Eh non... Tu me diras, vu la mère que j'ai, il vaut mieux !

- Oui, c'est sûr...

- Et toi ?

- Moi ? retorqua t-elle, je vis seule.

- Seule ?

- Oui, ria t-elle. Je suis majeure et vaccinée !

- Quelle chance... soupirai-je.

- Oh, pas tellement tu sais. Des fois, c'est cool. Mais des fois, la maison, les bons petits plats et ne pas avoir à s'inquiéter pour son argent me manquent.

- Pourquoi tu es partie ?

- Après la mort de ma tante je ne me suis plus entendu avec mon oncle. Quand j'ai eu 18ans, j'ai commencé à bosser. J'ai tout mit de côté et à 20ans, je suis partie.

- D'accord... Et tu vivais avec ton oncle alors. Tes parents aussi sont...

- Ma mère. Mon père, lui, préfère profiter de ses voyages d'affaires et des filles. Mais ma mère est décédée à ma naissance. Du coup, je ne l'ai jamais connu. Mais grâce à des témoignages, j'ai réussi à m'en faire une idée. J'aurais aimé la connaître. Sentir son odeur, son parfum. Toucher sa peau, savoir si elle était lisse ou granuleuse. Entendre sa voix. L'entendre dire mon nom, me chanter une chanson. J'aurais aimé qu'elle m'apprenne pleins de choses, qu'elle m'emmène à l'école... Mais bon, la vie, ou la mort, en a décidé autrement.

- C'est bien dommage...

- Oui, c'est bien dommage... Et toi, pourquoi tu ne pars pas ? Reprit-elle avec entrain.

- C'est un peu compliqué, je dois terminer ma dernière année d'étude avant de travailler. Et quand on est étudiant... on est pauvre.

- Hum, je vois.

- Mais je fais des petits boulots. Et je rêve de partir. Mais ce n'est pas avec ce que je gagne que je peux vivre seule.

- Oui, oui, je comprends. Pour ma part, l'école et moi, on ne s'est jamais trop aimé, alors ça m'a permit de travailler plus tôt. Et puis, à partir de juin, tu pourras commencer à travailler. Et d'ici la fin de l'été, liberté !

Nous riions aux éclats. Ce rêve était si beau... Et ce rire partagé était un sentiment si agréable. Puis, il y eu à nouveau ce silence et nos regards se bloquèrent à nouveau l'une sur l'autre. Je sentais que c'était le bon moment, qu'il était parfait. Depuis tout ce temps, j'en avais rêvé et il se présentait enfin. Je m'approcha alors d'elle, ferma les yeux et l'embrassa. C'était bien plus beau que je ne l'avais imaginé. Je senti pour la première fois les papillons dans le ventre et les feux d'artifice dans la poitrine. Nous étions dans une bulle. Le corps crispé qui m'avait poursuivit toute la journée, se changea en un corps complètement détendu et léger. Le temps se figea et ne compta plus pour nous, nous laissant profiter de ce qui allait devenir l'un de nos plus beaux souvenirs. Or, tout à une fin, et ce baiser s'arrêta doucement, nous ramenant peu à peu à la réalité. Et là, c'était comme si je n'avais aucun souvenir de ce qui venait de se produire. Comme si j'avais été, durant un instant, dans une réalité parallèle. Pourtant, ce qui venait de se produire était bien réel, et cela me comblait de joie. Nos yeux s'ouvrirent et nos regards se croisèrent. Nous échangeâmes un sourire complice.

- On va boire un chocolat ? Proposa t-elle soudainement en me tendant la main.

J'acquiesça joyeusement en la lui prenant.

- Mais cette fois, c'est moi qui te l'offre !

Lui tenir la main en public ne me gênait pas du tout. Je ne pensais pas aux autres, je m'en fichais complètement. Je profitais de mon bonheur à moi.

Après le chocolat, Emma me raccompagna chez moi et me dit au revoir d'un doux baiser sur les lèvres, deux maisons avant la mienne. J'étais sur un vrai nuage. Je rentra alors chez moi où ma mère m'attendait de pied ferme.

- Ah tu tombes bien ! Il me reste encore tout ce linge à repasser et je dois encore aller faire les courses.

Une bouteille de Ricard gisait sur le plan de travail. Lorsqu'elle le remarqua, elle la prit et la mit dans la poubelle.

- Je me suis juste prit un petit apéro ce midi.

Je ne répliqua pas, je savais que ça ne servait à rien.

- De toute façon tu n'as pas à me juger. Tu entends, Regina ? Je suis ta mère, donc tu n'as rien à dire !

Mais rien ne pouvait venir troubler ma béatitude.

- Qu'est-ce-que tu as ? Tu es bizarre je trouve, reprit-elle.

- Hein... Euh... Non pas du tout.

- Je sais que tu me mens, Regina. Je sais que tu me caches des choses.

- Mentir et ne pas dire, ce n'est pas la même chose, répliquai-je.

- Pardon ? Tu me réponds ? S'empourpra ma mère.

En fait, ça me surprenait autant qu'elle. Était-ce Emma qui m'influençait à me rebeller contre ce qui me paraissait injuste ?

- Eh bien écoute, reprit-elle, pendant que je vais faire les courses, tu vas me repasser tout ça. Et que ce soit terminé quand je rentre, sinon, tu seras puni de téléphone.

Elle me présentait ça comme une punition alors que je savais très bien qu'il était déjà pour moi ce repassage.

Finalement, je passa plus de temps à écrire des sms qu'à repasser. Si bien que lorsque j'entendis la voiture dans l'allée, la moitié du linge attendait encore son tour. N'ayant aucune idée pour me sortir de là, je pris Elliot qui passait par là. Ma mère entra dans la pièce alors que je venais de réunir un petit tas d'herbe et de feuille.

- Tu n'as pas fini ? Et tu fais des câlins au chat au lieu de travailler ?

Elle redevenait rouge, il fallait agir vite.

- Non maman, c'est pas ça. Quand tu es partie, Elliot est discrètement sorti en même temps que toi. A force de ne plus le voir, je me suis inquiétée. Je l'ai cherché partout dans la maison et le jardin pendant vingt bonnes minutes. Il s'était caché dans les buissons.

- Oh, c'est pas vrai ? Mon pauvre Elliot, soupira t-elle en le prenant dans ses bras. C'est ta faute ça ! Si tu m'avais pas énervé, j'aurais fait attention. Mais qu'est-ce-que je vais faire de toi, ma pauvre fille ?

Je me remis au repassage, histoire d'avoir la paix. Une fois terminé, je m'enferma dans les toilettes afin de discuter à nouveau avec Emma et m'excuser de l'attente que je lui faisais subir entre mes réponses. Quand je sortie, ma mère était partie dans le salon.

- Tu veux manger quoi ? Lui lançais-je de la cuisine, agacée.

- Oh ne t'inquiète pas. Pattes et steak-haché.

Je m'attela alors à la cuisine tout en continuant mes sms discrètement. J'étais devenue complètement accro à cette fille.

Une fois les pattes cuites « al dente » comme je les aime, je les servi accompagnées du steak-haché. Je déposa l'assiette sur la table du salon où ma mère regardait son téléphone et la télé en sirotant son Ricard.

- Merci ma chérie. N'oublie pas de faire la vaisselle avant de te coucher, me dit-elle avec douceur.

Je partie alors m'enfermer dans ma chambre avec mon assiette après avoir fait la vaisselle. J'allais entamer la viande quand j'entendis un cri strident.

- Regina !

J'hésitais entre l'agacement et l'inquiétude de ce qui allait encore me tomber dessus. Arrivée au salon, l'assiette était renversée au sol. Les pattes étaient étalées par terre et le steak-haché à peine entamé se tenait à côté de l'assiette retournée sur le carrelage. Je regardais la scène sans comprendre.

- Ton steak est dégueulasse ! C'est encore rose à l'intérieur alors que tu sais que je l'aime bien cuit !

Cette scène me bouleversait mais je ne devais rien lui montrer.

- Eh bien, il n'y a qu'à le faire cuire encore un peu, tentai-je d'articuler.

- Non, laisse tomber, je ne veux pas de ta merde... Je vais me coucher. Ramasse-moi ça.

Une fois disparue dans sa chambre, je me permis quelques larmes pour craquer tout en ramassant les dégâts infantiles de ma mère.