Plus d'un mois était passé maintenant et nous étions devenues chaque jour plus proches et plus complices. Nous étions bien ensembles et pas un jour ne passait sans que nous ne nous voyons. J'avais de plus en plus envie de partir pour ne plus avoir à mentir pour Emma, pour pouvoir passer plus de temps avec elle, pour ne plus avoir à supporter ma mère. Pour tellement de choses qui devaient changer.

- Maman ?

- Oui ?

- Est-ce-que Emma peut dormir à la maison ce soir ?

- Ce soir ? Cria t-elle.

- Pas la peine de crier. Tu dis oui ou non.

Elle tourna rapidement sur elle-même en scannant les alentours.

- Bon d'accord. Mais tu m'aides à préparer la maison.

Comme si je ne le faisais pas déjà tous les jours...

- Oui oui !

Elle s'agita de manière incohérente et rapide. Je ne comprenais pas ce besoin de faire croire à une famille parfaite. J'avais invité peu de gens mais à chaque fois c'était la même chose : ménage intégral et grand repas. Elle disait que c'était pour me faire plaisir. Pour le repas, d'accord. Mais en ce qui concerne le ménage... La maison était déjà très propre, et de toute façon Emma ne venait pas pour l'inspection de l'hygiène. Enfin... C'était la condition, alors je ne m'y opposais pas.

- Emma... C'est ton amie qui est venue la dernière fois, non ?

- Oui maman. Je n'ai pas vraiment d'autres amies, tu sais ?

- Comment veux-tu que je le sache Regina... Tu ne me dis rien.

Le dialogue ne servait vraiment à rien avec elle...

- Et tu n'as pas de copain ?

Cette question m'étrangla. Cela faisait longtemps que je ne lui avais pas parlé de mes histoires de cœur. Et pour cause ! A chaque fois, elle s'immisçait telle une sangsue. Mais depuis que les garçons ne m'intéressaient plus, elle me posait rarement la question. Je n'ai jamais osé lui parler de mon attirance pour les filles. Peur qu'elle le prenne mal. Peur qu'elle me voit différemment. Peur que les choses soient encore plus difficiles entre nous. Peur de me sentir mal dans ma peau. Or, je m'y sentais très bien ainsi. Je suis heureuse d'être comme je suis, même si je ne l'ai pas choisi. J'eus alors un élan, une folle idée, une envie de me confier à ma mère.

- Maman ? Soufflai-je.

- Oui ?

Elle paraissait tellement disponible, tellement à l'écoute, tellement ouverte. Il me semblait que je pouvais lui parler.

- Oh ! S'écria t-elle. Mais je n'ai pas fais les courses. Qu'est-ce qu'on va manger ?

Elle posa son balais et parti. Bon... pas de confidence pour aujourd'hui.

« Tu arrives quand ? » écrivai-je sur mon clavier. L'attente était toujours terrible : la poitrine qui se serre, le ventre qui se tord et le cœur qui devient incontrôlable.

« Je suis devant chez toi ;-) ».

Je couru à la porte d'entrée. Mon cœur battit une dernière fois. Ma main saisit la poignet et l'enclencha. Je tira la porte vers moi. Elle se dévoila accompagnée d'un sac à dos et d'un bouquet de fleur.

- Emma !

Je ne pu retenir mon cri de joie en la voyant. Nous avions déjà dormi ensemble. J'avais simulé un baby-sitting régulier de nuit le samedi. Ainsi, nous passions tous nos week-end ensemble. Mais c'était la première fois qu'elle venait passer la nuit chez moi.

- Je peux entrer ?

- Oui, bien sûr ! Riai-je.

Elle passa à côté de moi en déposant un baiser sur mon front. Ma mère arriva quelques secondes plus tard.

- Bonjour Emma, s'avança t-elle. Je suis contente que Regina est une bonne amie comme toi.

- Oui, elle a de la chance, dit-elle en m'ébouriffant la frange. Je suis une très bonne amie, ajouta t-elle avec un clin d'œil.

- Je roula les yeux au ciel.

- Ah, j'oubliais, c'est pour vous.

Elle tendit le bouquet de fleur à ma mère qui le prit avec un immense sourire.

- Oh, qu'elles sont belles, Emma ! Il ne fallait pas.

Elle ne répondit pas, elle se contenta de sourire.

-Tu vois, Regina , tu pourrais m'offrir de belles fleurs, toi aussi.

Et voilà, il ne lui en fallut pas plus pour trouver un nouveau reproche à me faire. Je laissais la scène se dérouler sous mes yeux. Leur conversation étrange et interminable en politesse prit fin et j'attirai Emma dans ma chambre avant de fermer la porte. Enfin seule dans notre intimité, Emma s'avança vers moi et posa ses mains sur mes hanches. Elle me sera fort contre elle et m'embrassa. Nous aimions nos petits moments de tendresse qui n'appartenaient qu'à nous. Je nous avais installé un petit coin douillet fait de couette et d'oreillers. Les rideaux tirés, l'alcôve était plongée dans une douce pénombre. Je m'installais dans les bras d'Emma pour regarder les quelques films que j'avais sélectionné pour notre soirée. Ma bien aimée me caressait doucement la main, puis le bras, l'épaule. Elle revint à mon bras puis mon poignet. Elle s'arrêtait à chaque grain de beauté qu'elle connaissait par cœur.

- Comment tu as su que tu préférais les filles ? M'interrogea t-elle.

Cette question me surprit. Je n'en avais jamais parlé à personne.

- Quand j'étais en primaire, je me disais que ce serait plus simple si on pouvait aimer les filles et les garçons, je me disais qu'il y aurait plus de choix.

- D'accord, je vois le genre, ria t-elle.

- Mais non ! Arrête ! C'est juste que les garçons de mon école ne me plaisaient pas vraiment. En revanche, il y avait quelques filles que je trouvais jolies. Alors je trouvais que cette restrictions « les filles aiment les garçons et les garçons aiment les filles » était débile. Arrivée au collège, cette idée est devenue une conviction. Je continuais à choisir des garçons parce que c'était plus simple au vu des autres, mais j'étais persuadée que sortir avec un garçon, juste parce que j'étais une fille était injuste. Et puis en 3ème, une fille m'a vraiment plu. Ce n'était pas réciproque, mais cela me convenait. Nous sommes devenues amies. Et puis l'année s'est terminée et nous ne nous sommes plus jamais revues. C'est au lycée que j'ai commencé à vouloir de plus en plus sortir avec une fille. A contrario, les garçons ne m'intéressaient plus du tout et l'idée de coucher avec un homme me répugnait. Alors que l'idée était bien plus agréable avec une fille...

- Eh bien, eh bien... Donc tu as su être lucide et intelligente dans ta vie ? Mais où est passé cette Regina ? Parce que la mienne n'est pas très maligne, ria t-elle.

- Très drôle...

Nous aimions nous chahuter comme des enfants.

- Bon, sérieusement, jolie comme tu es, tu as dû être populaire !

- Bah en fait... pas tellement. La plupart des filles qui me plaisaient étaient hétéro.

- Et celles qui ne l'étaient pas ?

- Je ne leur plaisaient pas. Du coup, je n'ai eu que deux ou trois petites histoires, mais rien de bien stable.

- Ah...

- Et toi ? Comment tu l'as su ?

- Je l'ai toujours su, un peu comme toi. Je suis partie du principe que tout le monde est bi. A partir de là, il me semblait normal qu'une fille me plaise autant qu'un garçon.

- Tu as dû prendre de l'avance sur moi alors ! Tu as eu combien de copine ?

- Pas tellement non plus, ria t-elle. Deux, trois histoires également qui se sont étalées sur quelques mois mais qui ne m'ont pas marqué plus que ça.

- Et nous ?

- Nous ?

- Oui, nous, souria-je. Notre histoire te marquera ou elle sera comme les autres ?

Elle me prit dans ses bras et me serra fort.

- Elle sera comme les autres.

- Eh !

- Mais non ! Tu connais déjà la réponse.

- Eh bien dis le quand même !

- La question ne se pose pas puisque nous n'allons jamais nous séparer. Mais pour te répondre, notre histoire me restera à jamais marqué.

Elle tendit son bras vers moi et remonta la manche. Elle avait un nouveau tatouage : une tête de lion thaïlandaise avec la date de notre rencontre.

- Mais tu es folle !

- Tu n'aimes pas s'inquiéta t-elle.

- Si, si ! C'est magnifique ! Mais tu n'as pas peur de le regretter ?

- Pourquoi le devrai-je ?

- Tu es mon « amour pour la vie », lui dis-je en la prenant dans mes bras.

- Hein ?

- Quand j'étais petite, j'ai demandé à mon père comment on choisissait son « amour pour la vie ». Et comment on faisait pour l'aimer toujours. Il m'a répondu que je le saurai quand je le rencontrerai car on sent quelque chose naître au fond de soi. On sent que l'on a trouvé la pièce manquante. Et on l'aime pour toujours car on ne cesse jamais de l'aimer et notre amour se renouvelle chaque jour.

- Je t'aime Regina... chuchota Emma à mon oreille.

- Je t'aime aussi, lui répondis-je en me blottissant contre elle.

Elle souleva mon visage vers elle et m'embrassa avec douceur comme elle savait si bien le faire.

- Regina ? Vint nous interrompre une voix étrangère.

Je me tourna vers la porte en un sursaut. Ma mère se tenait dans l'encadrement de la porte, le regard mélangé de sentiments différents.

- R-Regina, répéta t-elle en bagayant.

Elle reprit soudainement vie pour s'approcher, enivrée de colère. Elle agrippa Emma par l'épaule et me l'arracha des bras. Les cris fusaient, se cognaient et résonnaient.

- Maman ! Arrête ! La supplia-je.

Mais rien ne l'arrêtait dans sa furie. Elle tira Emma qui se débâtait jusque dans l'entrée et la jeta dans l'herbe. Celle-ci me regardait, sa vivacité pour s'extraire des mains de ma mère s'était changée en une profonde tristesse. Pour la première fois, je vis Emma pleurer, assise au sol, sans défense et brutalement attaquée par ma mère qui continuait à hurler. Je me précipita vers Emma pour la prendre dans mes bras. S'en était trop. Je partais. Mais j'eus à peine le temps de me pencher vers elle, que ma mère m'attrapa par le pull et me tira vers elle. Pour seule plaidoirie, je lui annonça :

- Mais je l'aime, maman !

Cette dernière ressemblait de plus en plus à un monstre, une bête enragée et incontrôlable. Elle releva les lèvres comme un chien qui s'apprête à grogner. Ses yeux étaient injectés de sang et sortaient presque de leurs orbites. Les veines de son front étaient apparentes et son pouls se faisait voir à travers son cou.

- Dégage ! Dégage de là ! Hurlait-elle au dessus de mes cris et mes pleurs. Dégage de ma maison ! Et je t'interdis de revoir ma fille ou je te tue !

Emma disparue dans la nuit sans un bruit. Ma mère me tira ensuite jusqu'à ma chambre.

- Et ne me prend pas pour une conne !

Elle m'enleva mon ordinateur et mon portable. En quittant la chambre, je ferma la porte à clé par sécurité. Ce qui eu rapidement des conséquences. Elle criait à nouveau, elle hurlait mon nom et tous les sacres possibles. A cela, elle ajoutait des propos homophobes. L'entendre me dire tout cela me blessait profondément. Cependant, je devais maintenant me mettre au travail. Durant les quelques secondes que j'eus passée accroupie au sol avec Emma , elle avait eu le temps de me chuchoter :

« Devant chez toi dans trois heures ».

Il était 22h30. Emma m'attendrait donc pour 1h30 du matin. J'alluma la radio afin de couvrir mes bruits. Quoi que ma mère le faisait tout aussi bien. Parmi le brouhaha, je pouvais parfois discerner des phrases telles que « sale gouinasse », « tu me donnes envie de vomir », « j'aurais dû t'étrangler avec ton cordon à la naissance ». A chaque mot prononcé, c'était un couteau qui me transperçait la poitrine. Elle ne savait rien de tout cela. Parler, ou plutôt m'insulter ainsi sans même me connaître était atroce. Oser dire des choses aussi horrible me rendait malade. Elle se trompait complètement sur ce que j'aimais. Elle croyait qu'aimer Emma, c'était aimer faire des choses étranges. Mais j'avais envie de lui dire que nous n'avions besoin de rien pour nous satisfaire. J'avais envie de lui dire qu'aimer Emma, c'était aimer son cœur, son âme et sa personnalité. J'avais envie de lui dire qu'aimer Emma, c'était aimer manger, rire, m'amuser, regarder un film avec elle. J'avais envie de lui apprendre la définition du mot « aimer ». Mais je lui balança simplement à travers la porte :

- J'aime Emma ! J'aime Emma de toute mes forces et plus que tout. Et si je fais l'amour avec elle et pas avec un homme, c'est parce que je l'aime elle et le sexe qu'elle a.

Elle se tue un instant. Le silence régna dans la maison, seul U2 raisonnait depuis mes enceintes. Je cru presque qu'elle était partie. Mais elle poussa à nouveau des hurlements sauvages. Cette situation me glaçait le sang et voir ma mère me haïr à ce point était terrifiant et déchirant. Je commença à remplir mes sacs de papiers importants, de t-shirts, de jeans, de chaussures. Je retirais les affaires de ma chambre pour les enfouir dans mon sac à dos. Plus ma chambre se vidait, et plus je me disais que je ne la verrais plus jamais. Ce placard où je rangeais mes affaires. Ce lit où je dormais. Ce bureau où je travaillais, me peignais, jouais à l'ordinateur. Je tournai la page à mes dix-neuf dernières années et tous mes souvenirs.

- Tu vas brûler en enfer ma pauvre fille ! Dieu a créée Adam et Eve, pas Eve et Eve !

C'était quoi cette remarque stupide et tellement fermée d'esprit. J'avais peur que la porte ne rompt sous ses coups mais je continuais à remplir mes sacs de tout ce qui me semblait nécessaire.

- Je vais entrer Regina... chantonna t-elle. Je vais entrer et te tuer...

Pour la première fois, j'avais vraiment peur de mourir. Ma mère me terrorisait, je tremblais de tout mon être et je ne savais même pas si elle comptait aller dormir pour que je puisse m'enfuir. Une fois mes sacs prêts, je m'assis sur mon lit une dernière fois pour dormir un peu.

- Tu es une erreur de la nature ! Il faut te brûler pour te purifier !

Elle s'arrêta. J'entendis ses pas s'éloigner de la porte. La savoir loin de moi me sécurisait. Mais un choc me fit sursauter et laissa échapper un petit cri. Je l'entendis revenir en criant et chantant des menaces de mort. Le liquide se répandit sous ma porte et l'odeur de vin se diffusa dans la pièce.

- Quand j'entrerai dans ta chambre où tu te sens tant en sécurité, je te tabasserai jusqu'à ce que tu ne puisses plus bouger. Ensuite, je te brûlerai à l'acide. Et quand ton corps aura fondu sur le sol, j'irai en faire de même avec ta petite copine, me chuchotait-elle contre la porte.

Les larmes coulaient malgré moi. J'étais complètement terrifiée... On ne pourrait jamais croire qu'une mère dise cela à son enfant et pourtant, elle était bien en train de prononcer ces mots qui me brisaient toute entière. Je me liquéfiais littéralement. Je repensais aux bons moments que nous avions passé ensemble et toutes ces promesses qu'elle m'avait fait de prendre soin de moi, de me protéger, de m'aimer. Ces paroles sont bien belles lorsqu'on les dit à son bébé endormi sur son sein. Mais lorsque l'enfant est grand, que deviennent ces belles paroles, ces jolies berceuses, ces terribles promesses ? Mon corps tremblant ne pouvait plus bouger. Les jambes serrées contre ma poitrine, je sentais mon cœur battre si fort. Je voulais m'enfuir, partir, plus que tout. Je me sentais en danger. Il me fallait fuir pour sauver ma peau. Je ne pu finalement pas fermer l'œil jusqu'à l'heure du rendez-vous. A partir de minuit et demi, ma mère cessa de frapper et de hurler. A la place, j'entendais des bruits de pas errer dans la maison vide. A 1h20, l'attente était devenue insupportable. J'enfilai mes sacs tout autour de moi et ouvris la fenêtre de ma chambre. Il me fallut ensuite traverser le jardin et passer le portail sans faire de bruit. Ne pas savoir où se trouvait ma mère rendait la situation très angoissante. Je surveillai la porte constamment de peur qu'elle ne s'ouvre. Enivrée d'adrénaline, j'atteins enfin la route. Emma m'attendait, les mains dans les poches de son blouson. Quand elle me vit, elle tendit un bras pour me soulager de ma charge.

- Vite, souffla t-elle.

Elle me prit la main et nous quittâmes la rue en courant. Ça y est, j'étais partie. C'était à peine croyable, comme si cela ne pouvait être qu'un rêve. J'avais imaginé mon indépendance et ma liberté tellement de fois et à présent, cela se réalisait. Nous arrivâmes au alentour des 2h du matin chez Emma.

Allongées sur le lit, nous contemplions les étoiles sur la toile sombre étendue dans le ciel.

- Comment tes parents ont choisi de t'appeler Regina ?

J'atterris trente secondes afin de songer à sa question.

- C'est mon père. Il était italien et il m'appelait sa "petite reine". Alors il m'a appelé Regina.