I WIIL FOLLOW YOU: Chapitre 5
- Qu'est-ce-que vous aimeriez lui dire aujourd'hui ?
Je pris un instant. Je savais ce que je voulais lui dire. Mais la vrai question c'était : est-ce j'ai envie de le lui dire ? Est-ce-que j'ai envie de le dire maintenant ? Dans cette pièce ? Parce que si je devais la revoir aujourd'hui, voilà ce que je lui dirai :
« En fait, je n'aurais qu'une chose à te dire : va te faire voir. Tu veux savoir pourquoi je t'en veux ? Hum… par où commencer ?
Alors, quand tu n'étais pas contente, que quelque chose ne te convenait pas où que tu apprenais une mauvaise nouvelle j'avais le droit au coup de martinet, comme les chiens. D'ailleurs tu croyais que le rayon martinet était au rayon enfant. Ensuite t'as commencé à me cogner vers dix ans ? Et puis, papa est mort. Et là, au lieu de trouver une mère réconfortante, m'aidant dans cette étape difficile, j'ai trouvé...Toi qui fais une dépression et qui a failli claquer trois semaines avant noël parce que tu te bourrais de médoc (maintenant tu te bourres la gueule et tu fumes, tu évolues c'est bien), moi qui ai voulu me suicider à l'âge de douze ans parce que personne ne m'aimais à l'école, et puis toi et tout ce qui va avec.
Un milliard de fois, je t'ai demandé qu'on s'assoit sur le canapé comme avant, quand j'avais six ans, pour discuter, pour que je te raconte ma journée et comment ça allait dans ma petite tête d'enfant perdue. Mais t'avais jamais le temps. Tu te souviens aussi de toutes ces fois où tu continuais de me casser la gueule ? Comme si on ne me le faisait pas assez à l'école ! Tu me bloquais contre mon placard et tu me foutais des baffes, des coups de poings, des coups de pieds. Partout, partout où tu pouvais taper, tu frappais, comme dans un sac de boxe. Merde ! T'as pas remarqué ? C'était pas un sac, c'était ta fille ! Une gamine de dix ans. T'étais pas bien ? Désolée, faut pas que je t'en veuille alors… Mais s'il-te-plais, va te faire soigner ma pauvre ! (ouais je sais, t'aimais bien me dire ça, t'as vu comme c'est lourd à entendre, ma pauvre…). Tu étais celle qui était sensée me protéger, pas me taper dessus. Il me semble que quand je suis née tu aurais fais une certaine promesse, je sais pas, de veiller sur moi peut-être ?
Mais maintenant j'ai comprit. En fait, tu le faisais exprès… tu obtenais ta jouissance en faisant de moi une larve, une pauvre larve qui se laisse s'écrouler au sol débordant de larme, suffoquant et priant pour être vite achevée. Tu aimais me voir par terre, recroquevillée, les yeux dans le vide, le corps vide, l'esprit vide. Un pauvre larve incapable de parler, de bouger. Et tu me faisais vivre ça parce que tu avais des problèmes et que tu ne savais pas comment les résoudre. Alors pour ne pas être la seule à souffrir, tu me faisais souffrir avec toi. Tu m'as choisi comme un rapace, un maudit vautour choisit la bête qu'il va dévorer. Il va lui faire peur d'abord, parce qu'il aime voir la frayeur dans son regard. Puis, il va la prendre entre ses griffes et il va la serrer pour l'étouffer, lui faire mal, mais pas suffisamment pour la tuer. Parce que tu as besoin de temps pour avoir le plaisir dont tu as besoin. Ensuite comme ce vautour tu vas me lacérer, tu vas me blesser, me cracher au visage tout ce qui te passe par la tête pourvu que ça fasse mal. Mais la bête se débat et se défend, elle ne veut pas se laisser faire alors tu cries, tu cries comme une folle, comme un animal, comme une sauvage parce que tu crois que plus tu cries et plus tu feras peur et alors tu jouiras parce que là, tu obtiendras ce que tu veux !
Et voilà que ça commence à prendre forme : mes nerfs commencent à lâcher. Je veux m'empêcher de pleurer depuis le début parce que tu es ma mère et que tes mots sont chaque fois plus douloureux et chaque fois plus cruels, parce qu'à chaque fois tu enfonces tes griffes de rapace dans mon cœur et que je saigne. J'ai mal et je pleurs, je crie ! Je te demande d'arrêter, je te rappelle que tu es ma mère, je veux que tout s'arrête, que tout aille bien, que tout se calme. Mais tu vois que j'ai mal, et que tu n'es plus seule à souffrir. Tu vois que mes larmes coulent à flot, que ma bouche n'arrive plus à arrêter de crier et que mes poumons n'arrivent plus à respirer. Tu vois que je tremble. Mais tu me regardes de haut et tu t'en vas…
Tu me laisse là ! Seule ! Abandonnée ! Toi qui me disais être toujours là ! Non ! Ce n'est pas vrai, tu n'es pas là ! Tu me vois en détresse, tu vois que j'ai besoin de toi et tu t'en vas en claquant la porte derrière toi, sans même te retourner. Alors je me réfugie dans un coin de ma chambre et je disjoncte. Mon esprit, mon corps, tout à trop mal. Tout pète un plomb, s'auto-détruit. Je crie ! Je pleurs ! J'extirpe de l'air de mes poumons et j'en fait rentrer de force parce que respirer devient un calvaire. Mes jambes tremblent et je m'écroule au sol. Je sais que tu m'entends, je sais que tu sais dans quel état je suis à cause de toi, mais tu ne viens pas pour m'aider et tu ne viendras pas. Mes cheveux se collent à mon visage, mon cœur ne ralenti pas, mes larmes ne se tarissent pas, mes tremblements ne cessent pas… Et je veux savoir comment tu peux te permettre de me faire tout ce mal alors que tu es ma mère. Jusqu'à quel point tu veux que je sois mal pour toi ?!
Et puis doucement, tout se calme dans mon corps. Les pleurs, les cries, les tremblement, la respiration, tout redevient normal… Sauf mon esprit. Il est vide, je suis vide, comme après chaque électrochoc… Je suis assise, par terre, et je regarde le sol. Je n'arrive pas à penser. Je n'arrive pas à bouger. Je n'arrive pas à parler. Même si je le voulais. Mon regard, toujours perdu dans le vide. Je reste là, quelques secondes, quelques minutes, je ne sais pas. Je n'ai plus la notion du temps. Je ne pense à rien. Je ne ressens rien non plus. Je ne suis pas en colère. Je ne suis pas apaisée. Je ne suis pas calme. Je suis vide.
Quand je reprends possession de ma main, j'en profite pour enlever mes cheveux de mon visage et essuyer mes yeux, mes joues, mon cou. Et puis j'attends de reprendre mes esprits. Je suis assise là, contre le pied du lit, vide, et je me dis que je pourrais me laisser aller, prendre une dernière fois ma respiration et expirer une dernière fois. Je m'éteindrai doucement après un dernier cours-circuit. On me trouverait là, assise et inerte. J'attends, on ne sait jamais. J'attends, j'écoute… Mais rien ne vient, alors je comprends qu'il va falloir que je me relève. Je lève la tête, signe que je suis forte, que je me relève». Voilà ce que je dirais.
- Je ne sais pas. Je n'y ai pas encore réfléchi, ai-je tout simplement répondu. La véritable réponse était trop compliquée.
Après la séance, je repris la route avec Emma qui, comme je l'avais supposé, avait cuit comme un petit pain.
- Alors cette séance ?
- Bien, c'était... bien.
- Et la psy, tu te sens mieux avec elle ?
- Oui, ça va. Tu sais, ce n'est que le deuxième rendez-vous.
- Oui, mais dis lui bien tout ce que tu as sur le cœur. C'est pour ça que tu la paies.
- Ne t'inquiète pas.
Emma démarra la voiture.
- Attend ! Je vais conduire, je te dois bien ça.
- C'est vrai ? C'est gentil, merci.
La route se déroulait bien, presque pas de bouchon, pas trop de fou du volant, un retour calme. Emma me racontait des anecdotes de son enfance, et nous rions, comme toujours. Mais arrivées au virage devant notre résidence, une voiture se mit sur notre voie, croyant sûrement qu'elle était seule sur la route. Je mis un coup de volant sur la droite et partis sur le trottoir. L'autre voiture continua sa route, sans même s'arrêter. Mon cœur battait tellement fort que j'eus du mal à reprendre mon souffle. J'avais eu tellement peur. Mes jambes, mes bras, ma poitrine, tout tremblait. Je me tourna vers Emma.
- Emma, ça va ?
- Oui... Ça va, ça va. C'est un malade ce type !
- Oui... Allez, rentrons.
- A cinq mètres de chez nous en plus ! Manquerait plus que ça, mourir d'un accident de voiture à cinq mètres de chez soi.
Je n'osais rien dire. Emma n'avait jamais réagit comme ça. D'habitude c'est moi qui me mets dans tous mes états et Emma me calme. Enfin. Nous rentrâmes à la maison. En descendant de la voiture, il me parut oublier quelque chose. « Mes clés, mon portable, mon porte-feuille... Emma » pensai-je avec plaisanterie. Non, je n'avais rien oublié.
