Une semaine après ce pseudo-accident, des cauchemars commencèrent à m'envahir :

En quelques instants, Emma se tenait à nouveau dans la voiture. Moi aussi. Enfin, pas tout à fait. J'étais à l'intérieur, mais je n'étais pas dans mon corps. Je me trouvais en réalité sur le trottoir, à côté de l'accident. Ma voiture arriva dans le virage. Je nous voyais rire, Emma et moi. J'avais envie de crier ! D'arrêter la voiture, de prévenir du danger. Mais aucun son ne sortait de ma gorge. Mes pieds étaient collés au sol. Personne ne me voyait. J'entendis un crissement de pneu. La voiture arrivait à pleine vitesse sur nous. Nous entrâmes dans le virage et...

- Non ! Criai-je. Non !

« Eh ! Ca va ? Qu'est-ce-qu'il y a ? »

Rien, il n'y avait rien. J'étais dans mon lit, en pleine nuit. Ce n'était qu'un cauchemar. Un cauchemar. Vraiment ?

- Tu n'as pas bien dormi cette nuit ? S'inquiéta Emma en me prenant dans ses bras avant d'aller travailler.

- Non, pas vraiment. Cet accident qu'on a évité de peu... Enfin bref.

- Tu as réussi à te rendormir après ?

- Non.

Elle me fit une moue inquiète.

- Tu veux que je reste avec toi aujourd'hui ? Ma patronne comprendra sûrement.

- Non. Non, c'est bon. Je vais bien. Va bosser, je serai toujours là à ton retour.

Elle me fit un petit sourire, pas tellement rassurée, mais partit tout de même en direction de la voiture. Pour ma part, j'étais en vacances. Je profitai de ma dernière journée journée pour rattraper un peu de sommeil perdu. Installée dans le canapé, télé allumée, la somnolence ne se fit pas prier.

- Non ! Emma ! Pitié !

J'avais les yeux fermés. Mon visage plongé dans mes mains pleines de larmes. « Non... Par pitié... », suppliai-je dans ma tête.

En relevant les yeux, je vis la voiture passer et s'éloigner. Le conducteur ne tourna même pas les yeux pour regarder ses dégâts. Je me sentais mal. Tellement mal. J'avais envie de vomir. Une énorme boule s'était logée dans ma gorge, elle m'étranglait presque. Je me concentra sur Emma et moi. Assises dans la voiture accidentée contre le mur Je ne voyais rien, il y avait de la fumée. Mes pieds se décollèrent du sol et je pu atteindre le véhicule. Je me vis, endormie sur mon siège. A côté, il y avait Emma. Elle était également inconsciente.

J'ouvris les yeux en sursaut. En manque d'oxygène. Je repris mon souffle comme après avoir été en apnée trop longtemps. Paniquée, je pris mon téléphone et composa le numéro d'Emma. Les bip répétitifs ne faisaient qu'accroître ma peur.

- Allô ? Fini-je par entendre. Ma chérie ? Ça va ?

- Emma ? C'est bien toi ? Tu vas bien ?

- Oui, bien sûr que ça va. Pourquoi ça n'irait pas Regina ?

Je repris doucement mes esprits. La réalité avait été différente. Heureusement. Pourtant, ce cauchemar me perturbait. Pourquoi était-il différent de la réalité ?

- Regina ? Tu es toujours là ? Es-ce-que ça va ?

- Oui... Pardon. Excuse-moi de t'avoir dérangée... J'ai refais un cauchemar. Tu sais, je t'aime Emma. Plus que tout.

- Oui ma chérie, je le sais. Je t'aime aussi. Ça va aller ? On se voit tout à l'heure ?

- Oui. D'accord. On se voit tout à l'heure.

Bon, dormir était une mauvaise idée...

En passant l'aspirateur, je n'entendis pas le téléphone sonner. Quatre fois. Voyant tous ces appels manqués je survola l'historique : Jeanne ! Jeanne, ma collègue de boulot. Pourquoi m'avait-elle appelé ? Et surtout, pourquoi quatre fois ? Je voulu recomposer le numéro mais la machine à laver me signala que le cycle était terminé. Je reposa le combiné et partis étendre le linge.

Lorsque Emma rentra, le téléphone se remit à sonner.

- Allô ? Décrocha t-elle.

- Je m'approcha pour voir le numéro. C'était encore Jeanne.

- Tu l'as veux ? Me chuchota Emma.

Je fis non de la tête. Il était vingt heures et j'avais envie de me poser avec ma femme plutôt que de bavarder au téléphone avec une collègue de travail.

- Allô ? Reprit Emma.

Personne n'avait l'air de lui répondre. Elle me regardait, attentive. Mais elle me fit signe qu'il n'y avait rien au bout de la ligne sinon un grésillement. Je partis dans le salon en lui faisant signe de raccrocher. Si c'était important, elle laisserait un message.

- Tu viens ? lui lançai-je depuis le salon.

- Je mis un DVD à la télé. Une comédie, pour détendre l'atmosphère. Mais après une heure dans les bras d'Emma, celle-ci ne semblait plus trouver de position confortable.

- Bon... je vais aller me coucher, soupira Emma.

- Déjà ? Il n'est que 21h.

- Oui, je sais, mais... je me sens bizarre. Et j'ai froid.

- Bon... Je vais t'accompagner alors.

En entrant dans le lit, je m'aperçus qu'en effet, Emma était très froide. Je la pris dans mes bras afin de lui tenir chaud, et je m'endormis ainsi avec elle.

Cet accident que nous avions évité avait tourmenté Emma plus que je ne le pensais. Nous étions vivantes, nous nous en étions sorties et nous avions de la chance. Mais Emma ne pensait pas ainsi. Cette dernière semaine, elle avait été étrange. Elle ne se ressemblait plus, pour ainsi dire... Ce qui avait tendance à m'inquiéter. Le peu de fois où j'essayais d'en parler avec elle, elle se refermait et s'enfuyait comme s'il s'agissait d'un sujet tabou. Et très vite, il l'était devenu, sans même que je ne comprenne pourquoi. Nos journées n'étaient à présent régit que par ses sautes d'humeurs, allant alors des joies aux peines et des rires aux larmes en une fraction de seconde.

Pourtant, Emma avait toujours été une fille posée et calme, qui réfléchit avant d'agir. Mais ces derniers jours, je ne la reconnaissais plus.

Le plus étonnant était cet appel que j'avais reçu dans l'après-midi. Sa responsable. C'était la première fois que le travail appelait à la maison. Apparemment, cela faisait cinq jours qu'Emma ne s'était pas présentée au travail, donc depuis l'accident. Mais le plus étonnant, c'est qu'elle partait tous les matins et rentrait tous les soirs comme à son habitude.

J'avais l'intention d'éclairer tout ça lors du repas afin de jouer carte sur table.

- Le travail s'est bien passé aujourd'hui ? Commençai-je.

- Hum ? Ah oui, très bien.

- Très bien ?

- Oui, très bien. Que veux-tu que je réponde d'autres ?

Je m'abstenu de m'énerver...

- Tu n'as rien à me raconter ? Tu me raconte toujours des petites anecdotes. Depuis une semaine, tu ne me dis plus rien.

- Regina..., souffla t-elle.

J'allais lui parler de l'appel quand elle prit la parole avant moi.

- La journée ne s'est pas "très bien" passée, soupira Emma.

- Quoi ? Répondis-je surprise.

- Si depuis une semaine je ne te raconte plus rien, c'est parce qu'il ne se passe rien au travail.

- Il y a des moments de mou avec la routine, c'est passager.

- Non... C'est pas ça... Il ne se passe rien dans le sens où je vais au travail, je suis au travail, mais tout le monde m'ignore. Je suis à mon bureau mais personne ne me parle. Je dis "Bonjour", mais personne ne me répond. A la limite, la seule chose que je leur inspire est de la lassitude.

- Comment ça ?

- Eh bien à chaque fois qu'ils passent devant mon bureau, ils me regardent, soupirent et s'en vont. On ne me donne plus non plus de dossier à traiter. Et quand je vais toquer au bureau de la responsable, elle daigne me laisser entrer.

- C'est étrange.

- Je sais, ça m'inquiète.

Je ne parlais pas de ces explications, mais de la contradiction avec l'appel. Elle était au travail ou non ? Pourquoi sa responsable m'aurait menti ? Pourquoi Emma me mentirait alors que ces explications étaient détaillées.

- Écoute, ta responsable a appelé ici cet après-midi.

- Cet après-midi ? Elle a appelé ici ? Pourquoi ?

- Elle te cherchait.

- Comment ça "elle me cherchait" ? J'étais à mon bureau. Pourquoi elle n'est pas venue me voir ?

- Elle m'a dit que ça faisait cinq jours que tu n'étais pas allée au travail.

Elle ne répondit pas. Les yeux furtifs et l'esprit travaillé. Je ne savais pas qui croire dans tout ça. Cherchait-elle une excuse à me raconter où ne comprenait-elle vraiment l'appel ?

- Emma, repris-je, cinq jours, ça fait cinq jours qu'on a évité cet accident devant la maison. Je sais que cet événement t'as tourmenté, mais au point de...

- Qu'est-ce-que tu insinues, Regina ?

- Elle m'a dit que tu n'étais pas au travail, Emma... Où vas-tu alors ? Est-ce-que tu te sens triste ? Tu fais peut-être une dépression ?

- Alors là... soupira à nouveau Emma.

- Emma...

- Non, tais-toi. S'il-te-plait.

Un lourd silence régna. Elle était énervée. J'étais mal à l'aise. Je ne savais pas si elle mentait où si elle disait la vérité. Pour la première fois, je n'arrivais plus à lire en elle. Je ne savais plus comment lui parler ni la voir...

- Je vais au travail. Regina. Tous les jours. Et je me fais ignorer comme une mal-propre sans qu'on me dise pourquoi. Ensuite je rentre à la maison, rejoindre ma femme. Et là, ma chère femme me soupçonne de ne pas aller au travail et de traîner je-ne-sais-où ? Tu vas trop loin !

Elle frappa ses mains à plat sur la table, tête baissée. Je m'attendais à ce qu'elle parte, mais non. Elle restait là, sans bouger. Je ne bougea pas de ma chaise, ne sachant que faire ou dire. J'étais stupide et statiquement ignorante.

Soudain, j'entendis un sanglot provenant d'Emma, ce qui me fit réagir immédiatement. Je me leva et me dirigea vers elle pour la prendre dans mes bras.

- Emma... Ma chérie, qu'est-ce-qu'il y a ? Explique-moi s'il-te-plait.

- Je ne suis pas triste. Je ne fais pas de dépression. Je ne suis pas tourmentée par ce pseudo-accident de la semaine dernière. Je vais au travail tous les jours, comme d'habitude. Mais on m'ignore, je te dis. On m'ignore, comme si je n'étais pas là. On me souffle au visage, ma responsable daigne me voir, on ne me donne pas de dossier et on a limité mon accès informatique. En plus cette...c... de responsable ose t'appeler en disant que je ne me présente pas au travail. Ça m'exaspère ! Et toi tu préfères la croire, elle, plutôt que moi.

Elle se tut un instant. Un instant durant lequel je n'osa pas parler. C'est elle qui rompit finalement le silence.

- Je crois qu'ils veulent me faire démissionner... Ou me pousser pour me renvoyer pour faute grave.

- Quoi ? Mais pourquoi ? Le journal se porte bien non ?

- Oui, ça n'a pas l'air d'être un raison économique. C'est pour ça que je ne comprends pas.

J'en voulait à cette femme qui m'avait appelé. De toute évidence elle s'était bien payée ma tête. Mais pourquoi ? C'était juste dégueulasse de faire ça.

- Bon écoute, on va aller se reposer et demain tu iras t'expliquer avec elle, d'accord ?

- Hum.. D-D'accord, sanglota t-elle.

La voir comme ça me faisait de la peine. Emma enlevait rarement sa carapace pour montrer ses larmes, alors quand elle le faisait, cela me contrariait.

Le lendemain matin, j'eus une visite troublante au travail. Je tenais l'agence seule car une collègue était en vacances, et l'autre en congés maladie pour la semaine. Une femme entra. Je la connaissais, c'était une cliente récurrente. Elle s'avança, le visage grave et s'assit en face de moi.

- Bonjour, comment allez-vous ?

- Bonjour, répondit-elle doucement. Je m'excuse, mais je dois annuler mon contrat avec vous. En tout cas, pour le moment.

- D'accord, acquiesçai-je troublée par sa froideur. Donc vous voulez arrêter les prestations de cours particuliers et l'aide au ménage, c'est bien ça ?

- Oui.

- A partir de quand ?

- Aujourd'hui.

- Aujourd'hui ? Est-ce que je peux vous demander si quelque chose vous a déplu dans le travail d'une de nos salariées ?

- Non, pas du tout, s'excusa t-elle. C'est juste que... Je divorce... Je n'aurai plus les moyens de payer.

- Oh... Je suis désolée.

Je n'avais pas l'habitude d'être face à ce type de situation. C'était plutôt l'inverse en général. Les familles venaient d'avoir un bébé et cherchaient une nounou, ou bien avaient un enfant en besoin scolaire et cherchaient des cours particuliers ou bien avaient besoin d'un coup de pouce pour le ménage ou le jardin. Nos clients résiliaient rarement nos contrats. Et à force de les voir, les visages devenaient familiers. J'avais vu le couple plusieurs fois avec leur fils de 12ans. Un jeune garçon pas méchant, mais qui n'avait d'yeux que pour sa copine et délaissait les études. Il avait simplement besoin d'un cadre.

- Je vous imprime donc le dossier de résiliation. Et puis si un jour vous souhaitez revenir vers nous ce sera avec plaisir.

- D'accord, dit-elle tout bas.

- Donc le documents se présente en deux exemplaires: un pour vous et un pour moi. Les modalités, le motif, lieu, date et signature.

Je lui tendis un stylo qu'elle prit pour signer les feuilles. Mais en dressant son bras vers moi, sa manche se souleva et je vis des marques violettes sur son poignet. Quand elle s'en aperçue, elle tira rapidement sa manche et baissa le bras. En souleva les yeux vers moi. Le regard terrifié. Avais-je bien vu ? Me trompai-je sur ma conclusion ?

- Madame Leblanc... C'est votre mari qui a fait ça ?

Elle ne répondit pas. Elle baissa la tête, faisant tomber ses cheveux devant son visage. Je mis ma main sur la sienne. Elle l'agripa et serra fort. Elle releva la tête, les yeux bordés de larmes.

Le soir, j'attendis Emma, la boule au ventre. J'avais besoin de lui raconter ce qui c'était passé aujourd'hui. Elle arriva avec une heure de retard. Ce qui m'inquiéta beaucoup et me fit oublier mon histoire. Je savais qu'au travail c'était difficile, elle y était peut-être restée plus longtemps. Mais je n'avais aucune nouvelle et son portable était éteint. Je passai donc l'heure à m'inquiéter tout en essayant de me rassurer en anticipant une raison.

Quand Emma franchit la porte, je fus soulagée.

- Emma, ma chérie, la pris-je dans mes bras. Mais tu étais où ?

Elle me regardait étrangement.

- Comment ça, j'étais où ? J'étais au travail.

- Pourquoi tu ne m'as pas répondu alors quand je t'appelais ?

- Euh... Je ne sais pas Regina.

Elle fouilla dans sa poche et en sortie son téléphone.

- Bah voilà, il est éteint.

- Pourquoi il est éteint ? Il a chargé toute la nuit.

- Eh ! Ça va là l'interrogatoire ? J'ai le droit de rentrer chez moi et de me reposer un peu ?

Elle me passa à côté sans même m'embrasser comme à son habitude.

- Tu te moques de moi ? Tu rentres avec une heure de retard et tu me prends de haut ?

- Une heure de retard ? N'importe quoi, je rentre à la même heure tous les soirs.

- Il est 19h !

- 19h ?

Je lui brandit ma montre pour témoin.

- Oui, 19h. T'as pas vu l'heure ?

Elle me regarda à nouveau perplexe.

- Euh... Non. Ça doit être l'heure du boulot qui a planté. Quand je suis partie il était 17h30.

- Et personne n'a vu qu'il y avait un écart d'une heure ?

- Non... Enfin, je ne sais pas.

- Comment ça tu ne sais pas ?

Je devenais de plus en plus irritée. D'abord cet appel de sa responsable qui me dit qu'Emma ne vient plus au travail et maintenant elle rentre avec une heure retard.

- J'ai travaillé à l'imprimeuse cet après-midi. Comme tu le sais, elle est au sous-sol, du coup on était peu et je suis remontée avec dix minutes de retard, tout le monde était déjà partie.

- Bon, capitulai-je. Tiens, prend ma montre pour demain.

Je me dirigea vers la cuisine où elle me suivi pour nous mettre à table.

- Alors, tu as pu parler avec ta responsable ? Ça s'est arrangé ?

- Non, elle a refusé de me laisser entrer. Tout le monde continue de m'ignorer... Que la responsable m'ignore pour me faire partir, encore. Mais que tout le monde soit dans le complot... C'est lugubre.