Je me trouvais dans la salle des arts plastiques, à peindre. La rentrée avait eu lieu depuis quelques jours. Une nouvelle était arrivée, Veronica Lodge, et faisait tourner les têtes de tous les garçons. Dont celle d'Archibald Andrews le sportif au grand coeur, au grand dam de sa meilleure amie Elizabeth Cooper. Cette rumeur était venue à mes oreilles mais ne m'avait pas plus intéressé que ça. Non, il s'était passé quelque chose de bien plus intéréssant et bien plus morbide. Le corps de Jason Blossom avait été retrouvé le week-end dernier. Et le plus marquant, l'adolescent ne s'était pas noyé. Il avait été exécuté d'une balle dans la tête.

Je ne sais pas si en apprenant la nouvelle j'avais été étonné, mais je trouvais ça vraiment étrange qu'un gamin de dix-sept ans à peine se fasse tuer ainsi. Il n'y avait aucune raison apparente pour que ce soit le cas.

Je laissais mon pinceau danser sur la toile tout en pensant au meurtre qui avait secoué une nouvelle fois toute la ville. Sheryl Blossom était plus effrayante que jamais avec son visage de glace et ses yeux cherchant le meurtrier à chaque coin de couloirs. Elle me faisait froid dans le dos, mais je ne pouvais que la comprendre, perdre un frère d'une manière si soudaine et si cruelle était horrible. Comme pour moi, quelqu'un lui avait enlevé son frère jumeau. La seule différence était que je savais qui était cette personne et que celle-ci était morte également. Sheryl n'avait pas encore de nom.

- Tu le savais n'est-ce pas ?

Mon pinceau m'échappa des mains et rebondis sur le sol y laissant des traces rouges. Je me retournai vivement pour faire face à Forsythe, un air furieux sur le visage. Je soupirais.

- Qu'est-ce que je savais exactement ?

Forsythe regarda la salle pour vérifier qu'on était bien seule. Puis ses yeux me fusillèrent une nouvelle fois.

- Ce jour-là, tu as vu Archie et mademoiselle Grundie ensemble près de Sweetwater Rivers, n'est-ce pas ?

Je croisais les bras, hésitant entre l'étonnement qu'il ne vienne seulement d'être au courant ou la colère d'être accusé d'un truc que je n'avais pas fait. Machinalement, ma main se saisi de mon zippo dans ma poche et je commençais à faire claquer le clapet pour me détendre.

- Oui, je le savais et alors ? lui dis-je le défiant de me répondre.

- Alors tu aurais pu me le dire, c'est mon meilleur ami !

- Justement, c'est à lui de te le dire pas à moi, je ne suis pas une commère ! crachais-je avec irritation. Ne vas pas me mettre sur le dos le manque de confiance de ton ami, ni son manque de jugement. Si je n'ai rien dit c'est parce que je sais que ça peut détruire et Archibald et Mademoiselle Grundie. Et je ne suis pas ami avec ton pote pour essayer de lui faire la morale.

Forsythe Jones me regarda un instant surpris de la soudaine froideur de ma voix. Elle était devenue glaciale. Je détestais que l'on me dise ce que je devais faire, que l'on me mêle à des affaires qui n'étaient pas les miennes. Il s'assit soudainement sur un tabouret et replaça son bonnet qui semblait coller à son crâne. Il mit alors sa tête dans ses mains et soupira. Ma colère redescendit tout de suite.

- Dis comme ça, ouais, tu n'as peut-être pas tort, souffla-t-il.

- Je n'ai jamais tort, Forsythe.

- Arrête de m'appeler comme ça, gémit-il. Je déteste ça, tu dois être la seule personne dans la ville qu'il le fasse, tu ne peux pas faire comme tout le monde ?

- C'est l'anticonformiste qui dit ça ? rigolais-je pour détendre un peu l'atmosphère et le presser à partir.

Forsythe me lança un sourire carnassier remarquant très bien que je n'aimais pas vraiment notre discussion. Je ne voulais pas jouer l'épanchoir et écouter des lamentations sur une amitié alors que j'en avais moi-même aucune.

- Je te gène, n'est-ce-pas ? ricana-t-il. La fille au pinceau déteste être interrompus dans son travail ?

- Si tu n'as rien d'autre à m'accuser tu peux partir, Jughead.

J'avais fait un effort sur son surnom, espérant que ça le fasse partir plus vite, mais au lieu de cela il se cala un peu plus sur le tabouret et me regarda fixement. Je passais une main lasse dans mes cheveux bouclés et comme à chaque fois elle rester coincé dedans. J'essayai d'éviter le regard de Jughead tout en attachant le nid à oiseau que j'avais sur la tête avec un pinceau propre. Mais son immobilisme commença à me taper sur les nerfs.

- Casse-toi maintenant.

Il partit sans un mot, juste avec un léger sourire sur le visage.

Quelques heures plus tard, je me retrouvais dans une salle de repos, ignorant le monde autour de moi. Il y en avait beaucoup trop, et surtout beaucoup de mes classes. J'attendais patiemment mon tour au distributeur où Archibald Andrews se démenait avec un simple billet. Jughead écoutait la conversation des autres en jetant quelque coup d'œil à son meilleur ami. Comme toujours Reggie Mantle se la ramenait sur le meurtre de Jason Blossom et sur l'identité de son meurtrier.

- … c'est toujours un type pitoyable, minable un troll qui multiplie les pages internet pour draguer les gonzesses.

Je soupirais, ce gars était vraiment le stéréotype de l'athlète arrogant sans cervelle. Et je savais déjà où la conversation allait venir. Je détestais ça.

- …Individualiste, arrogant, un tordu fan de tueur en série, comme Jughead. Tu t'es éclaté Jack l'Eventreur ? Quand tu as tué Jason ?

Je regardais dans la direction du désigné, dépité par tant de méchanceté gratuite. Mais tout à son honneur, Forsythe ne réagissait pas. Il avait toujours son visage impassible et avait l'air de s'en foutre royalement. Je l'admirais pour ça. Je savais que à sa place je partirais au quart de tour.

- Ou alors, une cinglée qui a déjà frappé, qui a déjà tué sa mère et son frère. Une pouilleuse qui ne parle jamais, qui n'a pas d'ami. Dis-moi Johnson, t'as pas fait de trucs craignosse au cadavre, je veux dire, après, pour savoir ce que c'est.

Mon sang bouillait et je ne me contrôlais plus. Je n'avais pas la répartie ou les mots de Jughead pour laisser passer ça. Ni son sang-froid. Sans même me rendre compte je me trouvais face à Reggie Mantle qui s'était levé, le visage rouge par ce qu'il venait de me dire. Je le giflais avec toute la haine que je pouvais. Mais l'athlète avait saisi mon poignet. Je me débâtais, lui disant de me lâcher.

- Une vraie sorcière ! ricana-t-il une fois encore. Dis-moi Johnson que tu n'as pas essayé de prendre ton pied avec lui ?

- Ça s'appelle la nécrophilie, Reggie.

Jughead venait de faire un pas vers nous, le visage toujours aussi lisse d'expression.

- Tu saurais l'épeler ?

Reggie me lâcha directement sous la provocation. Je me tournais vivement vers l'autre laissé pour compte pour remarquer qu'il était directement défendu par son meilleur ami. Archibald repoussa Reggie mais se prit un méchant crochet du droit. Je croisais les yeux sombres malgré leur bleu de Jughead. D'un simple mouvement de tête, je le remerciai silencieusement.

- Tu n'as rien ? ça va ?

Une jeune fille au visage d'ange me releva et me sourit gentiment.

- Il ne faut pas faire attention à ce que dit Reggie. C'est un idiot.

- Merci Elizabeth.

Je sortis alors de la salle où je n'aurais jamais du poser les pieds pour retourner dans mon sanctuaire, la salle d'arts plastique. Je m'assis sur mon tabouret devant ma toile. En la regardant, je ne pus m'empêcher de sentir les larmes couler. Je restais prostrée pendant de longue minute avant de souffler pour me calmer.

- C'est quoi cette fois-ci ?

Un cri s'échappa alors que je vis Jughead devant moi. Je baissais vivement la tête pour qu'il ne voit pas mes yeux rouge, fierté oblige. Et me concentra sur ma toile. Je me mordis la langue en voyant la peinture. Des flammes, encore et toujours. Une ville en flamme, Riverdale.

- Je croyais que ça t'était passé ton obsession du feu.

Je sursautais pour la deuxième fois à cause de lui. Il s'était approché derrière mon dos pour voir ce que je regardais fixement depuis quelques secondes, une nouvelle fois perdu dans mes pensées.

- Parfois ça revient. Ça doit être les évènements, ça fait écho à mon passé.

Jughead pencha la tête, attendant une explication qui ne venait pas. Je savais qu'il allait poser une question pas par intérêt pour moi mais par curiosité. Je l'attendais juste, espérant vainement qu'elle ne vienne pas.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé exactement ?

Je revoyais les flammes, la fumée. Les cris de mon frère et le rire dément de ma mère. Les poutres qui crépitaient pour s'effondrer et devenir des braises. La sensation de tomber dans un cauchemar où personne ne pourrait se relever. La fournaise qui léchait la peau de mes jambes juste avant que mon père m'enlève de cet enfer. Je frissonnais. Je ne voulais plus jamais revivre ça. La peur du feu.

- Ma mère est devenue folle. Elle s'est enfermé avec mon frère et moi dans la maison et elle a mis le feu. Evan m'a protégé de ma mère, il a couvert mon corps du sien quand les flammes ont commencé à arriver vers nous. Il me tenait plaqué au sol alors que la fumée nous étouffait. Je pleurais, j'étais paralysée par les cris d'Evan. Mon père a fini par nous sortir de la maison tous les deux. Mais mon frère est mort de ses blessures. Il m'a sauvé alors même que je suis née quinze minutes avant lui. J'étais l'aînée, c'est moi qui aurait du le protéger. C'est moi qui…

Je sentis les larmes couler le long de mes joues. Se mélangeant sûrement avec la peinture que j'avais sur le visage, j'en avais toujours. Je les essuyais d'un geste rageur. Mais elles ne voulaient pas s'arrêter.

- J'aurais bien aimé que tu arrives à le gifler. Reggie.

Un faible ricanement s'échappa de mes lèvres, un rire étranglé et encore plein de sanglot. Qu'est-ce que je me détestais à ce moment-là. Je n'aimais pas pleurer devant les gens, à part mon père, personne n'avait vu mes larmes depuis mes douze ans. Pas que j'avais passé quatre ans sans pleurs, au contraire, j'étais du genre émotif, mais je faisais toujours ça seule.

- Moi aussi, souriais-je faiblement. J'espère que toi ou Archibald vous avez réussi à le toucher.

- Non, Arch c'est pris un méchant coup et moi je ne suis pas assez physique pour ça.

- Ni assez grand, c'est moi ou tu as sauté sur son dos ?

Je séchais de nouveau mes larmes qui s'étaient taris, le regardant moqueuse. Il croisa les bras et leva un sourcil. J'attendais sa réplique avec impatience. Il me faisait changé les idées.

- C'était une attaque surprise, nia-t-il. Et puis tu n'as rien à dire tu fais au minimum deux têtes de moins que lui.

- Merci, Jughead.

Jughead laissa tomber une seconde son visage sombre pour laisser apparaître un réel sourire.

- Je te devais bien ça. Tu n'as rien dit à propos d'Archie, répondit-il avant que son sourire se transforme en rictus. Et puis, tu m'as payé deux Milk-Shake c'est quatre dernières années.

J'éclatais de rire à sa remarque.

- Allez, casse-toi maintenant, riais-je toujours. Les yeux brillants non plus à cause des dernières larmes, mais bien parce que j'avais l'impression d'avoir un ami. Mon premier ami depuis quatre ans.