CHAPITRE 3
Fulminant, Ochi se tenait sur le seuil du salon. Ainsi, Kaya était capable de le tromper. Jamais il ne l'aurait imaginé. La colère pouvait aisément se lire sur son visage, accentuée par ses cheveux ébène et le regard noir qu'il posait sur son fiancé qui se redressait vivement, se décalant de Kamijo.
-Ochi...
Il se levait, prenant une petite inspiration sans s'abaisser face au regard empli de haine de son compagnon. Quelques pas de plus et il serait à la portée de sa main que Ochi ne put retenir, cinglant le visage de Kaya avec violence.
-Comment as-tu osé ?! hurlait Ochi, sa main agrippant le visage de son fiancé. Tu es à moi, tu entends ?! Tu m'appartiens !
-C'est lui... depuis toujours... répondit Kaya d'une petite voix.
-Je ne te céderais pas à lui. Quant à toi, je te conseille de sortir d'ici !
Affrontant le regard de Ochi posé sur lui, Kamijo s'approchait. En cet instant, rien ne lui importait plus que de libérer Kaya de son fiancé et de l'en éloigner. Néanmoins, Ochi risquait de ne pas apprécier. Mais était-ce important ?
-Tu ne lèveras plus la main sur lui, dit Kamijo, enroulant un bras autour de la taille de Kaya.
Bien qu'il savait que son geste serait un peu rude et sans doute inattendu, il le serra contre lui avant de se placer entre eux, faisant ainsi obstacle à Ochi.
-De quel droit te permets-tu ?! lâcha Ochi, fou de rage.
-Je mets fin à ses souffrances, répondait calmement Kamijo.
-Des souffrances nécessaires ! Il n'y a que comme ça qu'il comprend ce qu'être mien veut dire.
-Tu le pousses à te haïr.
-Rien de tout cela ne serait arrivé si tu n'étais pas là !
-Je n'ai rien fait pour que ça se passe ainsi.
-Tu me le voles chaque jour un peu plus ! Jusqu'à ses nuits où il souffle ton nom !
-Ne t'es-tu jamais demandé pourquoi ?
-Il t'aime, à l'évidence !
-Je ne sais pas. Peut-être.
Ces derniers mots troublèrent Kaya. Son ami se jouait-il également de lui ? Ou bien, cherchait-il à lui dissimuler la réalité des faits ?
-Peu importe, finit par lâcher Ochi. Tu as dix minutes pour quitter l'appartement.
Leur tournant le dos, il laissa le salon derrière lui pour regagner le couloir avant que la porte d'entrée ne claque une nouvelle fois.
-Tu vas prendre quelques affaires, dit Kamijo d'une voix douce.
-Je n'ai nulle part où aller...
-Tu as des amis. Tu as Nomico. Et tes parents. Ils ne te fermeront pas la porte. Je suis là, moi aussi.
-Je ne veux pas déranger... J'ai voulu ce qui m'arrive...
-Non, je refuse que tu vois les choses ainsi. Tu as entendu Ochi. Tu connais maintenant les raisons de ces souffrances. En sachant cela, ne me dis pas que tu es prêt à rester.
-Il est mon fiancé.
-Il te violente, Kaya... Il est certes ton fiancé, mais penses-tu vraiment que ce soit la vie que tu imaginais ?
-Non... avouait Kaya d'une petite voix.
-Alors, pour une fois, pense à toi. A ce que tu veux vraiment.
-Je sais ce que je veux...
Ses mots flottant dans le silence naissant, Kaya laissait le salon derrière lui et regagna la chambre. Il savait que Kamijo avait raison mais c'était mal connaître Ochi. Son ami n'imaginait pas les conséquences qui allaient suivre sa propre décision de partir là où le bonheur l'attendait. Sûrement que Ochi essayerait de le récupérer, sans doute, parce qu'au fond de lui, Kaya espérait qu'il l'aimait. A contrario, il subirait de nouvelles sévices.
Ses pensées se ravivaient malgré lui alors qu'il tirait une grande valise rangée sous le lit. Les yeux humides, il l'ouvrait, dévoilant quelques affaires déjà prêtes.
-Tu avais l'intention de partir, n'est-ce pas ? résonna la voix de Kamijo, derrière lui.
-J'y songeais, répondait vaguement Kaya.
Se relevant, il marchait jusqu'à l'armoire dont il dévoila l'intérieur. L'ensemble était à son image : D'élégantes robes ornaient les cintres. Sur une étagère, de petits sous-vêtements de dentelle étaient soigneusement pliés, surmontant de fines nuisette en satin.
Sans vraiment faire de distinction particulières, Kaya sortait quelques vêtements, puis il s'arrêtait devant ses robes. Il semblait hésiter. Pendant plusieurs minutes, il faisait glisser les cintres, indécis. Il les aimait toutes qu'il lui était difficile de se décider. Finalement, il portait son choix sur une robe bleue nuit en coton jacquard et une autre, blanche, ornée d'une capuche en fourrure qu'il ôtait des cintres pour les poser délicatement dans sa valise avant de les recouvrir de ses autres vêtements.
-Je me souviens de ces robes, sourit Kamijo.
-Elles n'ont pourtant été que peu portées.
-Alors qu'elles te vont à ravir.
Une ombre d'embarras fut la seule réponse de Kaya. Il semblait gêné de ce compliment et ne devait sans doute pas avoir l'habitude d'en recevoir mais il ne montrait rien. Comment le prenait-il et que ressentait-il ? Kamijo n'aurait su le dire cependant qu'un sourire se dessinait sur ses lèvres lorsque les joues de son ami rosirent. Il l'attirait tellement et sa robe de satin rose épousant ses formes n'arrangeait rien.
-Je vais me changer, dit Kaya qui avait refermé sa valise et sortit un ensemble rouge.
-Je vais mettre tes affaires dans le couloir. Je t'attends.
D'un bref signe de tête, Kaya quittait la chambre, ses vêtements en main. Accompagné des yeux de son ami qui le suivait, il se demandait une nouvelle fois si il prenait la bonne décision.
Il était évident que Ochi chercherait à le récupérer, de sa propre volonté ou non et par conséquent, il exposerait Kamijo à ses griffes. Mais son cœur battait pour lui depuis l'instant où leur regard se sont croisés pour la première fois.
Il n'oublierait jamais ce moment, gravé dans sa mémoire. Ce court moment où le jeune homme ne l'avait pas quitté du regard malgré la foule qui l'entourait et se pressait au plus près de la scène qu'il avait occupé avec grâce.
Kaya n'avait d'abord cru qu'à une simple coïncidence. Après tout, comment Kamijo avait-il bien pu le voir puisque les lumières de la scène n'avaient pas éclairé le fond de la salle ? Il se le demandait encore.
-Kaya, tout va bien ? Résonnait la voix anxieuse de Kamijo à travers la porte fermée.
-J'arrive dans une minute...
Après avoir ajusté sa veste bordeaux à sa chemise à jabot blanc et fait une légère retouche à son maquillage, le jeune homme quittait la pièce sans même un regard en arrière. Elle représentait tant de douloureux souvenirs et le sang resté au sol les lui rappelait encore. Alors, il valait mieux sortir.
Sa robe de satin rose pliée sur son bras, Kaya retrouvait Kamijo assit dans le salon, le fauteuil dans lequel il était installé épousant ses formes avec subtilité. Ses yeux fermés semblaient l'apaiser. Il lui paraissait si serein. Il restait un moment à contempler son visage endormi en partie dissimulé sous ses mèches de cheveux blonds. Il devait être épuisé pour sombrer ainsi. Entre son label musical à gérer, ses responsabilités en tant que producteur exécutif et son propre groupe, ce qui incluait les enregistrements en studio, la création des pochettes et des costumes, les tournages, les interviews qu'il devait accorder ça et là, ses journées et parfois ses soirées, étaient bien chargées. Malgré cela, il trouvait encore le temps de s'inquiéter à son égard et de venir prendre soin de lui.
-Je ne mérite pas tant d'attention... murmurait Kaya pour lui-même.
S'approchant de Kamijo, il laissa un doigt effleurer sa joue. Cette simple caresse le fit quelque peu revenir, néanmoins, il lui fallut un peu plus de temps pour ouvrir les yeux et croiser le regard tendre que Kaya posait sur lui.
-Je suis prêt, disait-il d'une voix douce, repoussant quelques unes de ses mèches.
Bien qu'il n'était pas totalement sorti de ses limbes, Kamijo se redressait doucement, peinant à retrouver ses esprits.
-Je suis désolé, je n'aurais pas dû te réveiller, s'excusait Kaya.
-Tu as bien fait, fit Kamijo d'une voix douce, posant un regard vague sur lui. Tu es prêt ?
-Oui... Mais je ne suis pas rassuré pour autant.
-Il ne te fera plus rien.
Accompagnant ses mots d'une délicate caresse sur son visage, Kamijo le parcourait de ses yeux bleus, ne manquant pas de s'apercevoir que le jeune homme avait opté pour des vêtements plus masculin : un bel ensemble bordeaux dont le pantalon dessinait la courbe de ses cuisses. La veste, ornée de galons dorés, était restée ouverte sur une chemise blanche à jabot, taillée dans un soyeux satin, dévoilant le haut de sa poitrine.
-Tu es ravissant.
Sa voix s'était faite douce alors que leur regard se croisaient, attisant le rose aux joues de Kaya.
-Il vaut mieux partir avant que Ochi ne revienne, décida Kamijo en effleurant son visage avec tendresse.
-Tu as raison...
Lui offrant un sourire, Kamijo se relevait tout en prenant la main de Kaya dans la sienne, qui, en regagnant le couloir, enfilait ses chaussures. De petites bottines en vernis noir habillaient ses jambes.
-Le soleil descend, remarquait Kamijo, observant le ciel à travers une fenêtre. Ne veux-tu pas prendre une veste ?
Acquiesçant légèrement de la tête, Kaya se retourna vers une armoire incrustée dans le mur. Glissant un pan sur le côté, il dévoilait une penderie où reposaient quelques cintres. Les décalant un à un, il en sortit une petite veste noire, aux poignets et au col ornés d'une soyeuse fourrure qu'il enfilait et refermait à demi.
-Comme si elle avait été faite pour toi, dit Kamijo qui l'observait d'un regard doux.
Un sourire gêné se dessinait sur les lèvres de Kaya qui esquivait ses yeux azur, cependant, il ne tardait pas à revenir vers lui lorsque la porte s'ouvrit, dévoilant le palier plongé dans la pénombre.
Kamijo sortait déjà, entraînant une grande valise noire avec lui, l'air troublé et inquiet. Il épiait l'obscurité avec une attention particulière. Son attitude trahissait son anxiété. Il ne craignait pas Ochi mais il était mal avisé qu'ils le croise alors qu'il avait enfin réussi à convaincre Kaya de partir.
-Kamijo... ? murmurait le jeune homme, s'approchant jusqu'à l'embrasure de la porte.
Comme répondant à sa question intérieure, son ami lui fit signe de le rejoindre. Bien qu'il hésitait, Kaya franchit le seuil d'un pas lent, ses yeux se posant tout autour de lui alors qu'il fermait la porte de son appartement, le cœur battant.
S'approcher de Kamijo et poser sa main sur sa taille ne l'apaisait pas, malgré tout, il restait silencieux, appréhendant le moindre bruit qu'il pourrait entendre. Un claquement de porte à l'étage le fit sursauter, suivi d'une voix familière qui résonna. Inconsciemment, ses doigts se crispèrent sur la chemise de Kamijo, se mordant la lèvre inférieure en fermant les yeux pour ne pas laisser échapper ce petit cri qui menaçait de les trahir. Un malaise que Kamijo ressentait. Comment Kaya pouvait-il ne pas avoir peur alors que son martyr n'était qu'à seulement quelques pas d'eux ? Il n'osait imaginer la colère de Ochi si il les surprenait maintenant. Il ne fallait pas. Il fallait partir tant qu'il en était encore temps.
Un doigt sur les lèvres pour faire comprendre à Kaya de rester silencieux, puis il descendit à pas feutrés les quelques marches qui les ramèneraient jusqu'à l'entrée de l'immeuble. Descendre lui semblait interminable. A chacun des pas qu'il faisait, il avait l'impression que Ochi se rapprochait. Kaya devait le sentir lui aussi, toujours enfermé dans un profond silence. Seul se faisait entendre un léger souffle empli de peur.
Comme pour le rassurer, Kamijo tournait vers lui un regard tendre. Il aurait aimé lui dire que tout irait bien, cependant, ses mots ne seraient qu'incertitude. Au lieu de cela, il prit simplement sa main dans la sienne, espérant que ce simple contact suffirait à l'apaiser un peu.
L'entraînant avec lui d'un pas prudent, ils parvinrent jusqu'au hall, devenu soudain silencieux. Un silence pesant que Kamijo essayait de rompre le moins possible tandis que leurs mains se séparaient. L'une d'elle se posait dans le dos de Kaya qu'il poussait doucement vers les portes. Un air frais leur parvenait lorsqu'il sortit, les caressant avec douceur. Kamijo aurait volontiers profité de cette délicate brise nocturne, ce serait toutefois oublier leur situation.
Un dernier regard vers les escaliers afin de s'assurer qu'ils n'avaient pas été remarqués, puis, à son tour, il franchit l'entrée de l'immeuble qui se refermait derrière lui.
La nuit s'était installée, enveloppant la ville d'une pénombre agréable. Les lumières des réverbères éclairant leurs pas et chacune des petites rues qu'ils arpentaient, subtilement colorées des enseignes de plusieurs boutiques. Toutes étaient fermées malgré leurs devantures laissées à la vue de tous. Certaines d'entre elles attirèrent l'attention de Kaya sans pour autant qu'il ne s'y attarde. Il devait être distrait. Son visage était fermé, le regard lointain et triste. A le voir ainsi, Kamijo ne reconnaissait plus celui qu'il avait connu.
-Viens, lui dit-il avec douceur.
Une main dans son dos, il l'entraînait dans une ruelle, sombre, étroite et pavée. Y marcher n'y semblait pas facile, d'autant plus que la visibilité en était réduite. Cette obscurité ne rassurait pas Kaya qui avançait à petits pas, scrutant le moindre recoin. Au loin, il apercevait quelques réverbères diffusant une douce lumière bleue. Ils éclairaient un petit pont en bois sous lequel passait un cours d'eau. Plusieurs bancs arpentaient une élégante allée bordée de roses, certaines d'un rouge vif, d'autres d'un rose délicat ou d'un blanc pur. Leur subtile fragrance flottait jusqu'à eux et les enveloppait.
-C'est magnifique, s'émerveillait Kaya. Jamais je n'aurais imaginé qu'il puisse exister un lieu comme celui-là à Tôkyô.
-J'aime venir ici lorsque j'ai besoin de réfléchir. C'est un endroit agréable.
Kaya avait fait quelques pas de plus vers un petit bosquet. Ses doigts caressaient plusieurs pétales blancs, se penchant pour en sentir leur parfum délicat.
-Elles sentent si bon...
-Nous y reviendrons, dit Kamijo tout en posant une main dans le bas de son dos.
-Vraiment ? demandait Kaya, un soupçon d'espoir transparaissant dans sa voix.
-Je te le promets.
Un imperceptible sourire se dessinait sur les lèvres de son ami qui se redressait et croisait les yeux de Kamijo qui l'observait avec tendresse, lui tendant une main qu'il prit. Leurs doigts se lovant entre eux, Kaya se sentait étrangement serein malgré les circonstances. Il n'aurait su dire quand était-ce la dernière fois qu'il s'était senti si apaisé, hormis ce jour où il avait revu Kamijo dans ce café. Il ne s'en rappelait pas. Ce dont il se rendait compte cependant, fut qu'il réalisait à quel point il se sentait bien auprès de lui. Sa seule présence suffisait à lui faire oublier tous ses mauvais moments. Il se surprenait même à imaginer un avenir avec lui, où toutes ses souffrances ne seraient plus qu'un lointain passé.
-Nous sommes arrivés, lui annonçait Kamijo, interrompant le fil de ses pensées.
Un élégant portail se dressait devant eux, orné d'arabesques, que Kamijo ouvrait, dévoilant une cour embellie de roses rouges bordant un chemin pavé qu'ils remontaient, les conduisant devant une petite villa. La parcourant du regard, Kaya restait sans voix devant l'imposante bâtisse.
-Après toi, l'invitait Kamijo après avoir la porte d'entrée.
Gravissant les quelques escaliers du perron, Kaya entrait avant que Kamijo ne referme la porte derrière eux.
Un élégant salon se dévoilait à lui. Emplissant le centre de la pièce, un canapé de cuir blanc embellissait une table basse en verre. Au mur, un écran plat et quelques cadres.
-Viens, dit Kamijo avec douceur.
Une main dans son dos, ils traversèrent le salon jusqu'à rejoindre une modeste chambre, délicatement éclairée des halos de la lune. Ils laissaient deviner une armoire incrustée dont les pans de miroir reflétaient un grand lit à la draperie blanche brodée de roses.
-Installe-toi tranquillement, dit Kamijo en allumant la lumière de la chambre. Je vais préparer le repas.
Ses lèvres se posant avec douceur sur la joue de Kaya en un délicat baiser, Kamijo le serrait un moment contre lui, profitant quelques secondes d'une étreinte apaisante que lui offrait le jeune homme qui se blottissait étroitement contre lui, le visage dissimulé dans le creux de son épaule. Son souffle régulier caressait son cou et sa poitrine, et volait inconsciemment à Kamijo des battements de cœur plus intenses.
-Merci d'être là... murmurait seulement Kamijo en fermant les yeux, le serrant davantage dans ses bras.
-C'est à moi de te remercier... répondait Kaya. Tu es tellement attentionné...
-Devrais-je réagir autrement ?
-Non... Ne change rien... Tout est parfait ainsi...
-Tout ne sera parfait que lorsque tu retrouveras enfin le sourire...
-Je me sens mieux grâce à toi... dit Kaya, tournant vers lui un regard trahissant un éclat de tendresse.
-J'en suis heureux...
Lui offrant un sourire, Kaya se défaisait de son apaisante étreinte, néanmoins, il gardait ses mains autour de sa taille, ses yeux plongés dans l'abîme azur de son regard.
-Qu'aimerais-tu manger ? demandait Kamijo en déposant un baiser sur son front.
-Ce que tu veux. Je me contente de peu.
-Je pense me souvenir de ton plat préféré.
Sur un sourire et une caresse dans son dos, un nouveau baiser sur la joue, Kamijo le laissait, disparaissant derrière un pan de mur.
Seul, Kaya repensait à sa journée, aux nouvelles sévices que Ochi lui avait fait subir. Ses souvenirs l'assaillaient malgré lui, malgré les efforts qu'il faisait pour les ignorer. Mais son esprit l'emportait sur sa volonté, réveillant des douleurs qui le parcourait et enserrait son cœur. Penser à Kamijo ne l'aidait pas, même si, il devait bien se l'avouer, son attention l'apaisait. Il cherchait à prendre soin de lui et Kaya en était touché.
La délicatesse avec laquelle il avait fait ses pansements, la douceur de ses étreintes... Sans doute ses lèvres avaient-elles cette même douceur que lors de leur premier baiser ?
-Ne t'égares pas... se dit-il à lui-même, croisant un reflet triste dans le miroir. Tu ne peux le désirer...
Il ne pouvait se laisser aller, il n'en avait pas le droit. Il ne devait être qu'une enveloppe charnelle destinée à d'autres hommes pour assouvir leurs désirs. Malgré tout, il voulait croire que ce serait différent avec Kamijo, qu'il l'aimerait pour autre chose que son corps.
-Kaya, le dîner est prêt, résonnait la voix de Kamijo.
Les murs lui renvoyaient la douceur de sa voix et les tintements de la verrerie qui s'entrechoquait parfois entre elle. Quelques tiroirs s'ouvraient pour aussitôt se refermer, puis plus rien. Le silence reprenait ses droits.
-Kaya ?
Une nouvelle fois, la voix de Kamijo, toujours aussi douce. Son souffle avait caressé son oreille, lui volant un sursaut entre les bras de son ami qui se refermaient autour de lui, l'étreignait avec délicatesse. Comme à chaque fois qu'il se retrouvait enlacé, Kaya se sentait protégé et en sécurité.
-A quoi pensais-tu ? s'enquit Kamijo.
-Beaucoup de choses... A Ochi. A toi. Mes souffrances, tes avances, ce que je ressens. Tout se mêle.
-Est-ce que tu trouves une réponse à tout cela ?
-Non. Justes des hypothèses et d'autres questions.
-Tu t'en poses suffisamment, tu ne crois pas ?
-Je le sais, soupirait Kaya, posant sa tête sur l'épaule du jeune homme. J'aimerais que parfois, tout soit tellement plus simple.
-Pourquoi ça ne pourrait pas l'être ?
-Ochi ne baissera pas les bras. Mon choix de te suivre entraînera certainement des représailles.
-Ne crois pas qu'il me fait peur. Je suis prêt à tout pour toi. Pour que tu aies une meilleure vie. Une vie ou je te vois sourire et non pleurer comme je t'ai souvent aperçu.
-J'espérais que tu ne verrais rien...
-Ton regard parle pour toi, répondit Kamijo, ses lèvres se dessinant dans un sourire lorsque le ventre de son ami se fit entendre. Et ton corps aussi. Viens, le dîner va être froid.
Il ne laissa pas à Kaya le temps de répondre que déjà, Kamijo glissait sa main dans la sienne et l'entraînait avec lui hors de sa chambre, remontant un couloir à présent éclairé d'une douce lumière tamisée. Elle se mêlait à une lumière blanche, plus forte, qui illuminait le salon. Un renfoncement se laissait entrevoir auquel Kaya n'avait pas prêté attention au premier abord lorsqu'il était passé un peu plus tôt. Toutefois, il ne pouvait manquer de constater le raffinement de la verrerie, soigneusement disposée sur une table en merisier particulièrement élégante. S'il ne savait pas qu'il se trouvait chez Kamijo, il aurait pensé se retrouver dans l'une des nombreuses pièces d'un château.
-Je t'en prie, dit Kamijo, lui tirant une chaise.
Kaya était surpris par tant d'attention qu'il eut un instant de léthargie. Il n'était décidément pas habitué à ce que l'on prenne ainsi soin de lui.
-Merci, fit Kaya, reprenant ses esprits, réalisant soudainement qu'il portait toujours sa veste.
Il commençait déjà à la déboutonner lorsque les mains de Kamijo se posaient sur ses épaules, accompagnant son vêtement dont il le débarrassait, le pliant soigneusement avant de le poser sur le canapé blanc. Puis, il revenait vers lui, lui offrant un sourire. Ses doigts effleuraient le bas de son dos, semblant hésiter, cependant, Kaya en comprenait malgré tout le sens. Un pas de plus, il s'installait sur la chaise que lui avait tiré Kamijo, lequel prenait place face à lui, s'apprêtant à servir les assiettes.
Une délicieuse odeur de pâtes dans un bouillon agrémenté d'épices flottait jusqu'à lui. Kaya n'eut aucun mal à reconnaître ces râmen qu'il aimait tant.
-Tu as bonne mémoire, sourit Kaya.
Un sourire triste qui touchait Kamijo. Il lui était évident que Kaya avait besoin de temps pour retrouver un peu de joie de vivre.
-Mange avant que ce ne soit froid, lui dit Kamijo, croisant ses yeux bleus à son regard noisette qui lui paraissait soudain vide.
-Pas sans ton autorisation...
-Pourquoi aurais-tu besoin de mon autorisation ?
-C'est ainsi, je te suis soumis...
-Ne dis pas de telles choses. Tu étais certes soumis à Ochi mais pas à moi. Si je t'ai libéré de ces chaînes, ce n'est pas pour t'enchaîner à nouveau. Tu comprends ?
-Oui... dit simplement Kaya, d'une petite voix.
-Je ne veux que ton bonheur, mon ami.
Un bonheur que Kamijo espérait partager, qu'il serait le seul à lui offrir. Cependant, les blessures qu'avait laissé Ochi étaient importantes. Il lui faudrait beaucoup de patience pour ne serait-ce que les atténuer et commencer à les guérir. Évidemment, il n'y arriverait pas seul et si Kaya ne l'aidait pas, y parvenir semblait compromis.
-Je suis certain que cette assiette te fait envie, dit Kamijo avec un doux sourire. Il serait dommage de la laisser refroidir.
Kaya concéda d'un hochement de tête sans grande conviction et accepta enfin de manger.
Le repas avait été lourd de silence. Les deux hommes n'avaient échangé aucun mot. Seule l'eau coulant dans la salle de bain se faisait entendre, se mêlant aux tintements de la verrerie que Kamijo terminait de nettoyer et de ranger dans le meuble de la salle à manger. Vérifiant une dernière fois que plus rien ne traînait, il éteignit les lumières et regagnait sa chambre.
Rien n'y avait bougé. Chacune des affaires de Kaya étaient telles qu'ils les avaient laissées, hormis, posée sur le lit, une petite valise blanche en dentelle noire ouverte où des vêtements y étaient soigneusement pliés. Peut-être que Kaya n'osait-il pas, tout simplement. Et au vu de comment il se considérait, cela ne l'étonnerait pas. Il avait une image si négative de lui-même que Kamijo avait du mal à retrouver en lui l'homme qu'il avait connu. Et aimé. Non pas que ses sentiments à son égard n'existaient plus, auquel cas, il ne lui aurait pas fait part de ce qu'il ressentait, mais tout ce qui l'avait attiré, sa joie de vivre, ses confidences, sa proximité, rien ne subsistait. Kaya ne se confiait plus à lui, ne souriait plus avec cette chaleur et cette sincérité qui lui était si propre. Il le sentait si loin. Cette complicité qu'ils partageaient une décennie plus tôt n'était plus aussi intense.
Un soupir de tristesse lui échappait alors qu'il se dirigeait vers le lit qu'il débarrassait de la valise, la posant sur son bureau avant de s'y étendre.
Les yeux fermés, Kamijo se perdait dans ses pensées, cherchant et analysant chaque solution possible et envisageable.
-La patience et le temps se détachent de tout, murmurait-il pour lui-même.
Faire autrement ? Il ne voyait pas comment. De plus, il imaginait bien que Ochi n'avait pas fait que le soumettre. Après ce qu'il avait vu aujourd'hui, il pouvait certainement lui avoir fait endurer tant d'autres choses.
-Je suis désolé d'avoir traîné, résonnait la voix de Kaya, interrompant le fil de ses réflexions, volant à Kamijo un léger sursaut.
-Ne t'excuse pas, répondit le jeune homme en ouvrant les yeux.
Il croisait son regard noisette à travers l'obscurité. Encore une fois, il pouvait y lire de la tristesse. Ses cheveux, restés humides et se perdant en sillons d'eau sur sa poitrine, disparaissant sous une élégante nuisette bleue nuit, accentuaient ce sentiment.
-Viens, lui dit Kamijo avec douceur, lui tendant une main.
Kaya répondit à son invitation, venant se glisser sous les couvertures à petits pas. Il appréhendait. Ces instants où il se retrouvait dans le lit d'un homme n'étaient pour lui que souffrance et soumission, ne devenant plus qu'un objet de désir. Son ventre se nouait et son cœur s'affolait. Peut-être Kamijo était-il tout aussi violent ? Peut-être que ses gestes n'auraient aucune douceur et que lorsque le plaisir aurait dû l'envahir, il ne deviendrait que torture.
Ses souvenirs assaillant sa mémoire comme autant d'épines au plus profond de lui, ses yeux se perlaient mais il restait pouvait-il dire alors qu'on l'avait privé de ressentir ? La moindre émotion lui était interdite.
-J'aimerais juste pouvoir te serrer contre moi, murmurait Kamijo, son souffle caressant sa joue.
Sa main glissait jusqu'à son ventre où elle se posait, sans ne plus bouger. Kaya risquait un regard, croisant les yeux azur du jeune homme qui ne l'avait sans doute pas quitté. Puis, il accepta son étreinte. Se blottissant contre lui, sa tête sur sa poitrine, les bras de Kamijo se refermaient sur lui, l'enveloppant dans un chaleureux cocon qui l'apaisait.
Le sommeil le gagnait peu à peu, l'entraînant toujours plus loin dans les limbes. Son corps se détendait, sa respiration devenait régulière pour s'endormir, paisible.
