CHAPITRE 5

Un mois venait de passer et Kaya ne sortait toujours pas de son mutisme. Kamijo ne savait plus quoi faire. Son compagnon ne parlait plus, ses nuits étaient hantées de cauchemars, sans oublier qu'il ne se nourrissait que très peu.

-Je n'en peux plus, Kaya... disait Kamijo avec tristesse en venant s'asseoir près de lui sur le canapé, le cœur serré. Te voir comme ça me fait mal. Quoi que je fasse, rien ne te soulage... Je n'y arriverais pas si tu ne m'aides pas...

Une nouvelle fois, le silence lui renvoyait ses mots. Kaya restait impassible, l'esprit enfermé quelque part, hors d'atteinte.

Blessé, Kamijo refoulait les larmes qui menaçaient de le trahir, laissant le salon pour regagner sa chambre. Il n'allumait pas la lumière, préférant l'obscurité de la nuit qui serait sûrement de meilleure compagnie. Seule la luminosité de son écran d'ordinateur éclairait la pièce. Travailler lui ferait du bien et il penserait à autre chose. Du moins l'espérait-il. Mais malgré ses doigts qui pianotaient sur le clavier, les mots qui apparaissaient sur cette page blanche, il n'arrivait pas à se concentrer. Et sa tête qui lui lançait n'arrangeait rien. Dormir lui ferait sans doute plus de bien que de rester devant son ordinateur.

Dans un soupir empli de tristesse, il l'éteignit et le referma, quittant son siège en se débarrassant de sa chemise et de son pantalon qu'il pliait soigneusement. Il ne prit pas la peine de ranger ses vêtements, il se contenterait de les laisser sur le bureau et de rejoindre son lit, se glissant sous les chaudes couvertures. Une nouvelle fois, il passerait la nuit seul, enfermé dans sa tristesse qui le rongeait petit à petit. Quelques larmes au cœur de pleurs silencieux puis il s'endormit, sombrant dans un profond sommeil.

Les derniers mots de Kamijo résonnaient encore dans l'esprit de Kaya. Ils le faisait réfléchir. Il se sentait mal, c'était évident. Le moindre contact, qu'il soit verbal ou gestuel, lui faisait peur. Il s'était alors replié sur lui-même sans penser que son comportement pourrait blesser son compagnon. Sans penser que chaque étreinte, chaque baiser qu'il lui refusait était comme un jeté d'épines qui lui transperçait le cœur. Pour la première fois, Kaya réalisait qu'il le faisait souffrir, lui faisant endurer une peine qu'il ne méritait pas alors qu'il se battait pour lui, essayant tant bien que mal de lui redonner le sourire. Et que lui offrait-il en retour ?

Se sentant coupable, le jeune homme quittait le canapé sur lequel était resté prostré et à petits pas, allait jusqu'à la chambre. Son compagnon ne comprendrait sûrement pas pourquoi il venait le réveiller en pleine nuit. Serait-il inquiet, ou rassuré ? Il ne le savait pas. Ce qu'il savait néanmoins, était qu'il voulait le retrouver, sentir de nouveau la délicatesse de ses étreintes, la douceur de ses lèvres et la chaleur de son corps. Le retrouver, tout simplement.

Après toute la douleur qu'il lui avait causé, Kaya n'aspirait plus qu'à le réconforter. Il lui offrirait alors la plus belle chose qu'il pourrait lui donner.

-Cette nuit, je serais tien... murmurait-il en se débarrassant d'une élégante robe de satin bleu.

Avec soin, il la pliait et la déposait sur un coin du bureau avant de venir se glisser sous les couvertures qu'il ramenait sur lui. Enveloppé de ce cocon chaleureux, aux côtés de son compagnon, Kaya se sentait un peu mieux mais pas serein. Le visage endormi de Kamijo ne laissait transparaître que la tristesse, ravivant ainsi sa culpabilité.

-Je suis tellement désolé... dit-il tout bas, en l'étreignant doucement.

Son front contre le sien, une main glissant sur la taille de son compagnon, il lui offrait plusieurs baisers, tendres et délicats qui effleuraient ses lèvres. Elles n'avaient rien perdu de leur douceur.

-Je t'en prie... Pardonne-moi...

Sa voix se nouait alors qu'il scellait une nouvelle fois ses lèvres à celles de Kamijo dans une douce caresse. Un baiser auquel le jeune homme répondait, relevant la tête, bien que ses yeux restaient dissimulés sous ses paupières. Et son esprit embrumé ne l'aidait pas vraiment à revenir à la réalité, cependant, sa peau lui renvoyait de légers frissons qui le parcourait et la sensation d'une main dans son dos, un souffle caressant sa nuque qui lui volait un imperceptible soupir.

Inconsciemment, Kamijo le rapprochait contre lui, le contact de sa peau sur la sienne éveillant en lui une étrange sensation oubliée depuis longtemps. Une sensation que Kaya faisait à nouveau naître, l'intensifiant lorsque ses baisers devenaient plus désireux, embrassant chaque parcelle de son corps à mesure qu'il descendait vers sa poitrine. Sa langue le caressait, le provoquait, jouant avec son mamelon qu'il mordillait parfois. Sous ses gestes, il le sentait réagir, légèrement frissonnant tandis qu'il le parcourait davantage, sa main se faufilant subrepticement entre ses cuisses qu'il effleurait du bout des doigts, rendant son jeu plus intense.

Retrouvant peu à peu ses esprits, Kamijo s'autorisait une étreinte, mêlée à un imperceptible gémissement de plaisir lorsque les lèvres de Kaya se raffermissaient sur son mamelon, lui volant un soupir alors qu'il lui rendait ses caresses, dessinant chaque courbe de son corps tout en invitant le jeune homme à continuer.

Ce que Kaya ne refusait pas. Doucement, sa main remontait sur les hanches de Kamijo jusqu'à ce que ses doigts accrochent son sous-vêtement dont il ne tardai pas à l'en débarrasser. Et dès l'instant où il fut mis à nu, le jeune homme devenait plus entreprenant, ses caresses s'approchant toujours plus de son intimité, le provoquant un peu plus lorsque son compagnon lui répondait, assaillit par les frissons d'un désir qu'il ne dissimulait pas.

-Kaya... murmurait-il simplement, dans un souffle devenu irrégulier.

Entendre le doux son de sa voix attisait un peu plus le désir de Kaya qui délaissait sa poitrine pour revenir vers sa nuque puis ses lèvres qu'il scellait en un langoureux baiser que Kamijo lui rendait plus ardent qu'il ne lui donnait tout en l'étreignant plus fermement contre lui. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu'il crut le sentir imploser alors qu'il faisait basculer Kaya sans quitter ses lèvres. A son tour, il le provoquait. Ses mains glissaient sur lui, caressant son corps avec tendresse, le dévêtait puis le parcourait de baisers, son souffle effleurant sa peau à mesure qu'il descendait jusqu'à la poitrine du jeune homme. Sa langue cherchait à lui voler des gémissements qui échappaient déjà à Kaya, l'un d'eux devenant un doux soupir lorsque les lèvres de Kamijo se refermaient sur son mamelon, le mordillant légèrement.

Mêlée à ses baisers, sa main devenait plus désireuse, caressant son intimité dès lors que Kaya l'y invitait de ses jambes qui s'écartaient. Kamijo n'en comprit que trop bien le sens et entreprit de donner à son compagnon davantage de plaisir. Laissant sa poitrine, ses lèvres déposaient de nouveaux baisers sur son corps, parcourant son ventre, ses hanches puis son intimité que sa langue provoquait.

Kaya se courbait sous ses gestes, envahit de frissons, son souffle se saccadant peu à peu. Ses hanches suivaient les mouvements de son compagnon, ne faisant que l'attiser, d'autant plus qu'il le provoquait à son tour, laissant ses mains le parcourir, caresser sa poitrine, effleurer son intimité avec un désir non dissimulé, volant à Kamijo un gémissement qu'il ne put retenir lorsqu'il scellait ses lèvres aux siennes, l'emportant au cœur d'un tendre baiser.

-Je te veux... soufflait Kaya. Je veux être tien... Unis-moi à toi...

Ses mots exprimaient plus qu'un simple désir. Ils trahissaient une volonté sincère. En cet instant, Kamijo ne pouvait douter de son amour et ce fut en lui offrant un nouveau baiser qu'il pénétrait doucement en lui, guidé par la main de Kaya et ses hanches qui bougeaient au rythme de ses va-et-vient, les rendant parfois plus rapides et plus profonds, bientôt trahi par des gémissements de plaisir, ravissant Kamijo qui n'aspirait qu'à le combler.

Heureux de l'entendre ainsi, il se laissait transporter par ses émotions, intensifiant son jeu tout en restant délicat, mêlant ses mouvements à la douce caresse de sa main qui le parcourait et revenait le provoquer d'un subtil jeu de doigts effleurant son mamelon. Ce simple geste suffit à voler à Kaya un gémissement plus prononcé, comme si le désir qu'il ressentait venait subitement de se décupler pour quelques secondes.

Kamijo n'en était pas moins insensible. A travers ses propres mouvements de hanches, il pouvait ressentir le désir de celui qui devenait son amant, à la recherche d'émotions plus intenses, de plus de frissons alors que les mains de Kaya le caressait encore, l'amenant jusque dans ses dernières limites qu'il peinait à ne pas franchir. Elles eurent cependant raison de lui. Et de Kaya.

S'abandonnant tous deux à leur désir, leur corps s'entrelaçait en une affectueuse étreinte, se serrant l'un contre l'autre, le souffle court et le cœur battant.

-Je t'aime... murmurait Kaya à l'oreille de son compagnon.

Pour toute réponse, Kamijo déposait un baiser dans le creux de sa nuque, revenant vers ses lèvres qu'il scellait aux siennes avec passion avant qu'ils ne sombrent dans un sommeil serein et paisible.

La journée qui suivit cette nuit où ils s'étaient donné l'un à l'autre n'avait pas ressemblé aux précédentes. Elle avait été plus sereine et apaisante, leurs retrouvailles plus douces. Kaya n'avait pas quitté les bras de Kamijo qui le serrait contre lui, installés sur un banc de ce parc que Kaya appréciait.

-J'aimerais t'emmener quelque part, commençait Kaya sans bouger, une délicate brise caressant ses cheveux châtain.

-Où veux-tu m'emmener ? s'étonnait Kamijo, penchant la tête pour le regarder.

-Et bien, je voudrais que tu sois présent à ce concert, ce soir.

-Un concert ? Tu ne m'en as pas parlé.

-Tomoki me l'a rappelé en m'appelant. Avec tout ce qui s'est passé ces derniers jours, j'avoue avoir oublié.

-Les concerts sont des moments qui te tiennent tellement à cœur que j'ai un peu de mal à comprendre comment tu as pu ne pas t'en souvenir, fit remarquer Kamijo.

-Je sais... répondait simplement Kaya qui se blottissait davantage contre lui.

Kamijo lui offrit la protection de ses bras que le jeune homme recherchait en raffermissant seulement son étreinte sur son compagnon. La douce brise qui les caressait toujours effleurait leurs cheveux et leur faisait parvenir le subtil parfum des roses autour d'eux.

-Dis-moi... reprit Kaya, un peu hésitant. Lorsque je t'ai avoué mon attirance pour toi, six ans plus tôt, pourquoi as-tu rejeté mes avances ?

-Je me suis posé beaucoup de questions après ton départ. Lorsque tu m'as laissé seul le soir où je t'ai raccompagné chez toi, je me suis demandé si je pouvais vraiment aimer un homme. Si j'étais capable de t'apporter le bonheur que tu méritais.

-Je peux comprendre que ce soit déroutant.

-Qu'as-tu ressenti ? voulut savoir Kamijo.

-Aimer une personne qui ne soit pas du sexe opposé est une chose que la société ne conçoit pas.

-C'est un sujet délicat.

-Mes parents m'ont rejeté pour avoir aimé un homme, lui dit Kaya, la voix emplie de tristesse.

-Je comprends mieux pourquoi tu disais ne pas vouloir les déranger. Et ta sœur ?

-Nomico a suivi mes parents...

-J'imagine qu'ils ne prennent plus de tes nouvelles.

-Non, aucunes, murmurait le jeune homme dans un soupir.

-Ils t'ont vraiment abandonné juste parce que tu es différent... réalisait Kamijo.

-Je m'y suis habitué, même si ça fait mal.

-Certes, mais la solitude reste.

-C'est une chose à laquelle on se fait. Après tout, je ne sais pas vraiment ce qu'est l'affection.

-Tes parents ne t'en donnaient-ils pas ?

-Ma famille s'est peu à peu éloignée de moi dès l'instant où j'ai enfilé ma première robe. Ils m'ont complètement dénigré lorsque j'ai commencé à me maquiller.

-Leur comportement me rend triste, avouait Kamijo, déposant un baiser sur son front, indifférent aux regards des passants qui les observaient, certains avec mépris, d'autres avec des yeux attendris qu'accompagnait un sourire parfois timide.

De temps à autre, Kaya les surprenait, ne comprenant que trop bien le sens de leur réserve. Un soupir attristé lui échappait.

-Ochi sera là, ce soir... murmurait Kaya avec peu de conviction.

-Rassure-toi, tu ne risques rien, lui dit Kamijo. Tomoki gardera un œil sur lui. D'ailleurs, elle doit sûrement déjà t'attendre.

-Tu as raison.

Se décalant de son compagnon à qui il offrit un doux baiser, Kaya se relevait en lui tendant ses mains, pensant à Tomoki qui s'inquiéterait probablement de ne pas le voir. D'autant plus qu'il ne lui avait donné aucunes nouvelles depuis cet après-midi au studio de danse. Non, il ne devait plus y penser. Il ne ferait que se faire davantage de mal et il serait de nouveau assaillit de mauvais souvenirs. Quant à Kamijo, il risquerait de le perdre et il n'était pas certain de pouvoir le retenir une seconde fois.

-Je t'aime, soufflait Kamijo à son oreille alors qu'il l'enlaçait avec tendresse.

-Mon dernier souffle est tien... répondit Kaya, tout bas.

Cette promesse résonnait encore en eux lorsque, main dans la main, leurs doigts lovés l'un à l'autre, ils quittèrent ce parc si paisible et silencieux.

La délicate brise printanière qui les effleurait, les suivant tout du long se faisait plus chaleureuse cependant qu'ils avaient remontés une allée pavée bordée de cerisiers en fleurs. Comme chaque année, au printemps, leur floraison était admirée par les touristes et les habitants qui se plaisaient à partager un repas entre amis ou en famille. Malheureusement, ils n'auraient pas le temps de partager cet instant. D'autres devoirs les appelaient mais ce n'était qu'un moment remis à plus tard. Le printemps ne faisait que commencer et avant qu'il ne se termine, ils seraient revenus profiter d'un doux soleil chaleureux sous l'un de ses magnifiques cerisiers.

Un imposant bâtiment se dressait devant eux. Son architecture laissait supposer sa modernité. De même que son intérieur. De sombres murs gris subtilement éclairés de lumières blanches conféraient à ce lieu une ambiance apaisante, davantage accentuée par d'agréables sons leur parvenant de la scène.

-Kaya, je suis ravie de te revoir ! s'égayait une voix féminine qui se rapprochait d'eux, un jeune homme blond à ses côtés.

-Tomoki, Sawa !

-Tu as l'air d'aller mieux, sourit Sawa. Merci de t'être occupé de lui, Kamijo.

-C'est mon rôle, répondit celui-ci en glissant une main autour de la taille de Kaya qu'il enlaçait d'un geste protecteur.

-Les répétitions sont terminées ? s'enquit Kaya.

-Oui, l'informait Tomoki. Nous n'attendions plus que toi pour les derniers réglages. Sawa va t'accompagner.

-Je te retrouve très vite.

Déposant un baiser pudique sur la joue de son compagnon qu'il serrait contre lui, Kaya acceptait la main que Sawa lui tendait avant de l'entraîner derrière une porte adjacente qui se refermait doucement.

-Tomoki... commençait Kamijo sitôt qu'ils furent seuls. Tu n'ignores pas ce qu'il s'est passé avec Ochi. Kaya a peur...

-Il ne craint plus rien. Ochi ne fait plus parti des danseurs.

-Kaya serait ravi de l'apprendre. Quand as-tu prit cette décision ?

-Je l'ai convoqué le lendemain. J'espère que Kaya se sentira mieux.

-Il a été difficile de le relever.

-J'imagine ce que tu as pu endurer. Dis-moi, veux-tu assister aux répétitions de Kaya ?

-Volontiers, sourit Kamijo.

D'un signe de la main, Tomoki l'invitait à la suivre. Franchissant le seuil de cette même porte qu'avait empruntée Sawa et son compagnon, ils arrivèrent dans un long couloir plongé dans la pénombre qui les ramènerait jusqu'à une vaste salle. La musique y résonnait toujours, parfois douce, parfois plus agressive et enfin, la voix de Kaya qui s'élevait par moment en de puissantes envolées.

Chaque fois qu'il l'entendait, Kamijo se laissait transporter. La voix de son compagnon, à la fois emplie d'émotions et de puissance, lui volait d'imperceptibles frissons, davantage prononcés lorsqu'il pénétrait un peu plus dans la pièce. Enfin, il le vit, là, au milieu d'une imposante scène. Les mains accrochées à un micro sur trépied, les yeux fermés, Kaya semblait comme envahi par ce qu'il ressentait. En cet instant, il lui paraissait si fragile, enfermé là où il ne pouvait l'atteindre. Et lorsqu'il ouvrait les yeux, son regard se perdait dans le vide, comme si il ne le voyait pas malgré sa présence.

-Ne le dérangeons pas. Allons l'attendre en salle de préparation, lui dit Tomoki, posant une main amicale sur son bras.

Sur ces mots, elle passait devant lui, le conduisant vers une porte dissimulée dans un petit renfoncement sur leur droite, qu'elle ouvrit. Une lumière vive se déversait dans un nouveau couloir, un peu plus animé. Le personnel passait d'une pièce à l'autre d'un pas pressé, certains les bras chargés de matériel, d'autres seulement quelques dossiers.

-La salle de préparation est juste là, l'informait Tomoki, lui désignant une pièce au fond du couloir qu'elle remontait déjà.

Sur le côté, un autre couloir, plus étroit et sombre. La voix de Kaya l'emplissait, comme lointaine mais même ainsi, Kamijo pouvait en percevoir sa puissance qui semblait le traverser une fois encore.

-Avec une telle voix, il pourrait percer davantage si il n'était pas si renfermé, murmurait une voix grave, un jeune homme aux cheveux noirs rehaussés d'un regard émeraude.

-Tu sais bien que les producteurs veulent des artistes qui attirent l'attention, disait un autre. Et puis, sa préférence pour les hommes n'est pas très bien acceptée.

-Est-ce un problème pour juger de la performance d'un artiste ? intervint Kamijo, contrarié. Sous prétexte qu'il n'a pas la même orientation sexuelle, on se donne le droit de le rejeter ? Si il se renferme, c'est bien à cause de ce genre de préjugés !

-Tout le monde se calme, les coupa Tomoki, faisant reculer Kamijo d'une main sur l'épaule. Kazuki, Asato, ne vous avais-je rien dit à ce sujet ? D'ailleurs, n'avez-vous pas mieux à faire ? Allez donc vous préparer.

Les deux jeunes hommes, de jeunes danseurs, tous deux vêtus d'une chemise raffinée en satin blanc aux manches bouffantes et d'un pantalon de vinyle noir, baissèrent la tête. Ils ne relevaient pas les yeux lorsqu'ils passèrent devant Kaya qui venait les rejoindre, le regard triste.

-Tu as entendu, n'est-ce pas ? demandait Kamijo, de sa voix douce et suave.

-Oui, répondait Kaya, tout bas.

-Je suis désolé de t'avoir imposé ça.

-Ce n'est rien. Je suis habitué à ces remarques...

Un léger sourire se dessinait sur ses lèvres, mais derrière lui, Kamijo ressentait la tristesse qu'il dissimulait. Dans un élan de tendresse, il vint le serrer contre lui, offrant à son compagnon une douce étreinte. Au cœur de ses bras, Kaya se laissait aller, fermant les yeux en tentant de réprimer ces quelques larmes naissantes, essayant de ne pas penser aux mots des deux jeunes danseurs.

-N'y fais pas attention, fit Tomoki en caressant ses cheveux châtain. Ils n'ont pas réalisé la portée de leurs paroles.

Pour toute réponse, Kaya acquiesçait d'un petit signe de tête, s'accrochant à la chemise de Kamijo sans que sa voix ne se fasse entendre.

-Te souviens-tu de cette jolie robe que tu as dessiné ?

-La bleue aux voiles et dentelles noires ? demandait Kaya sans grande conviction.

-Il est temps d'aller l'essayer, lui sourit Kamijo.

Croyant avoir mal entendu, le regard étonné de Kaya passait de Tomoki à son compagnon. Avait-elle réellement fait créer cette robe qu'il avait mit tant de cœur à dessiner ?

-Tu n'y crois pas, n'est-ce pas ? dit Tomoki, un sourire malicieux aux lèvres.

Elle ne s'en départissait pas lorsqu'elle lui prit la main pour l'emmener vers une pièce adjacente sur sa gauche, plus petite, plus sombre, seulement éclairée d'un faible halo de lumière, cependant loin d'être suffisant pour distinguer les détails. Mais dès l'instant où elle pressait un interrupteur, Kaya ne pouvait manquer de remarquer, accrochée à un patère et maintenue d'un cintre, une élégante robe-bustier qui ne lui était pas inconnue. Il en restait interdit.

-Tu as vraiment... commençait-il.

-Ravie de voir qu'elle te plaît, dit Tomoki avec entrain. Viens l'essayer !

Ne lui laissant pas le temps de répondre, la jeune femme l'entraînait avec elle vers le patère au fond de la pièce, décrochait le cintre et lui tendit la robe.

-Tu n'aurais... pas dû... bégayait Kaya, gêné en serrant le vêtement contre lui.

-Plus un mot, le coupait Tomoki avec douceur. Et puis, ton compagnon a aussi participé.

Étonné, Kaya se retournait et croisait le regard de Kamijo, adossé contre l'embrasure de la porte. Le jeune homme semblait ravi de son trouble.

-Merci... dit seulement Kaya, les joues roses en tendant un bras vers son compagnon.

Kamijo ne le fit pas attendre et vint l'enlacer contre lui en une délicate étreinte, déposant un baiser pudique sur son front.

-Montre-moi à quel point elle te va, chuchotait-il à son oreille.

-Tes danseurs sont prêts, ajoutait Tomoki. Ils n'attendent plus que toi.

Enfin un sourire sur les lèvres de Kaya avant qu'il ne se détache des bras de Kamijo qui le conduisait déjà d'une main dans le dos vers une petite cabine encastrée dans un renfoncement.

-Je suis à côté, le rassurait Kamijo.

D'un petit signe de tête, Kaya s'enfermait dans la cabine.

Les minutes s'égrenaient et en attendant son compagnon, Kamijo avait décidé d'aller s'installer sur l'un des canapés qui meublaient la pièce adjacente à celle qu'il venait de quitter. Durant ces quelques minutes où il était seul, le jeune homme s'était livré à une sorte d'introspection, ne comprenant pas le comportement qu'avaient pu avoir les danseurs de Kaya à son égard. Ils n'avaient certes pas été insultants mais leurs paroles l'avaient tout de même atteint. Comment pouvaient-ils se permettre de tels jugements sans même avoir la moindre idée de ce qu'il avait pu endurer ?

Il valait mieux qu'il n'y pense plus, il ne ferait que s'énerver plus qu'il ne l'était déjà. Il ne voulait pas non plus gâcher la soirée de Kaya avec des tensions et des choses négatives. Il se plaisait davantage à repenser à leurs instants de bonheur partagé. Depuis qu'ils étaient ensemble, il avait enfin quelqu'un à qui se consacrer. Quelqu'un dont il devait prendre soin et qu'il aimait plus qu'il n'en avait jamais été capable. Jusqu'à sa vie qu'il était prêt à lui donner.

D'ailleurs, penser à Kaya faisait naître en lui un sentiment de solitude même si il savait que son amant n'était qu'à quelques mètres de lui.

Laissant échapper un soupir, Kamijo se calait dans le fauteuil qu'il occupait, remontant ses jambes sur l'accoudoir et ramenait ses bras contre lui en fermant les yeux. Peut-être que se reposer un peu l'aiderait à surmonter le vide que laissait Kaya lorsqu'il n'était pas près de lui. Mais alors qu'il commençait à sombrer, des bruits et des pas lui parvenait.

-J'aimerais qu'il voit, résonnait la voix de Kaya depuis la pièce voisine.

-Encore quelques minutes et tu pourras aller le retrouver, répondait Tomoki, ses mots entrecoupés de légères pulvérisations. Voilà, tu es parfait.

-Je n'ai rien de parfait...

-Ce que tu peux être modeste... Allez, file.

Le ton enjoué de Tomoki semblait être parvenu à faire sourire Kaya qui ne s'en était pas départi lorsqu'il contournait le fauteuil sur lequel était installé son compagnon. Une légère caresse sur son doux visage suffit à le faire réagir.

-Tu es magnifique... murmurait Kamijo en ouvrant les yeux.

Il l'observait attentivement. S'il n'avait pas su que ce fût Kaya, il aurait juré avoir face à lui, une petite poupée de porcelaine dont les yeux et les lèvres étaient rehaussés de noir et de rose.

-Merci, rosissait Kaya alors que Kamijo posait sur sa joue une main douce.

Fermant les yeux quelques secondes, Kaya profitait de cet instant de proximité rassurant tandis que les premiers appels de la foule, sûrement compactée devant la scène, retentissaient.

-Tout le monde est prêt, Tomoki, s'élevait la voix grave d'un homme imposant. Nous n'attendons plus que le petit.

-Je ne serais pas loin de toi, lui dit Kamijo en lui adressant un sourire apaisant.

D'un petit hochement de tête, s'encourageant d'un soupir, Kaya se relevait, embrassait timidement les lèvres de son compagnon puis s'éloignait, disparaissant derrière une porte qui se refermait sur lui.