CHAPITRE 6

Le public avait été enflammé.

Kamijo, qui avait vu le spectacle du fond de la salle, fut heureux de voir que Kaya avait prit un plaisir évident à remplir l'espace de la scène. Pendant deux heures où il s'était donné sans retenue, il avait eu l'impression que son amant s'était enfermé dans son cocon, comme si rien ne pouvait plus l'atteindre. Parfois reclus sur lui-même, parfois souriant et enjoué, retrouvant à certains moments cette joie de vivre qui l'animait autrefois.

Radieux et si heureux de vivre avant que son chemin ne croise celui de Ochi. Avant qu'il ne vole à son compagnon tout ce qu'il était.

-Excuse-moi de t'avoir fait attendre, résonnait la voix de Kaya, le tirant de ses pensées.

Un sursaut parcourant son corps, Kamijo se décalait du mur extérieur contre lequel il était adossé. Ses yeux se posèrent sans attendre sur son amant, chaudement enveloppé dans un élégant manteau de fourrure sombre, lui faisant brusquement prendre conscience qu'il avait froid. Son corps était transi de ce vent glacial qui traversait sa fine chemise.

-Tu es gelé, dit Kaya, ses mains frictionnant les bras de Kamijo comme pour le réchauffer.

-Kaya... s'élevait une voix féminine et cristalline derrière lui, détournant son attention de Kamijo.

Il y découvrit le regard noisette d'une jeune femme posé sur lui, élégamment vêtue d'un pantalon noir et d'un épais manteau rose à fourrure blanche. Ses cheveux châtain retombaient sur une écharpe de soie aux teintes similaires, encadrant un visage fin et délicat. Un visage que malgré les années, Kaya n'avait pas oublié.

-Nomico, murmurait -il, un peu froid tout en allant chercher les bras de Kamijo qui se refermaient sur lui. Que fais-tu là ?

-Je suis venue voir mon petit frère...

-Tu t'es souvenue de son existence ? Pourtant, tu n'as pas hésité un seul instant à lui tourner le dos et tu reviens après toutes ces années ?

-Nous étions jeunes, Kaya...

-Crois-tu que je ne comprenais pas les choses ? Que je n'avais pas mal ?

-Je n'avais pas conscience de la douleur que mes mots pouvaient te causer.

-Et tu es venue t'excuser ? Il ne fallait pas te donner cette peine.

-Kaya... Quoi que tu puisses penser, tu restes mon frè ces années passées loin de toi m'ont fait comprendre que j'ai eu tort d'agir ainsi envers toi.

-Ça ne t'a pas empêchée de t'éloigner, contra le jeune homme en prenant la main de Kamijo dans la sienne. Mais comme tu le vois, je ne suis pas arrêté de vivre pour autant.

-Qu'un homme partage ta vie n'a pas d'importance tant que tu es heureux.

-C'est pourtant l'une des raisons pour laquelle tu m'as rejeté. Toi autant que les autres pour avoir seulement aimé un homme !

-Je m'en suis voulu pour ça... répondait seulement Nomico. Je n'ai pas su t'accepter tel que tu étais.

-Tu es fermée d'esprit, rétorquait Kaya. Tu seras déçue d'apprendre que rien n'a changé. Ma vie partage toujours celles des hommes.

-Je t'ai dit que ça n'avait pas d'importance. Je veux seulement retrouver mon frère...

-Pour de nouveau me faire du mal ? Non, merci... J'ai suffisamment souffert...

-Kaya, je t'en prie... murmurait Nomico, les yeux perlés de larmes. Laisse-moi être la sœur que j'aurais dû être...

Un instant de silence s'installait où Kaya semblait vaguement perdu dans ses pensées, n'accordant aucun regard à sa sœur.

Le temps avait passé mais il n'avait pas oublié les souffrances endurées, consciemment ou non. Sans doute ne les oublierait-il jamais.

-Si tu y tiens vraiment, tu sauras quoi faire... finit par dire Kaya. Rentrons avant que tu ne tombes malade, reprit-il en se tournant vers Kamijo, tremblant de froid.

Effleurant les lèvres de son compagnon, Kaya le ramenait contre lui, espérant que ce contact parviendrait à le réchauffer ne serait-ce qu'un peu alors qu'ils s'éloignaient dans la nuit.

Restée seule, Nomico ne retenait pas son frère qu'elle regardait partir avec tristesse. Elle comprenait sa froideur, sa distance et les regards emplis de colère qu'il lui avait parfois adressé. Elle dût bien reconnaître qu'elle n'avait pas été tendre avec lui durant leur enfance et que son comportement n'avait contribué qu'à creuser ce fossé qui la séparait déjà de son petit frère.

-Ne vous inquiétez pas, s'élevait une voix douce. Après tout ce qu'il vient de vivre, il est un peu tendu, en ce moment.

-Comment ça ? se demandait Nomico, découvrant un beau jeune homme blond aux traits fins.

-Vous ne pouvez vous l'imaginer. Kaya est en apparence souriant mais il souffre beaucoup.

-J'aimerais en savoir plus. S'il-vous plaît... Je suis sa sœur...

-Sawa, se présentait enfin le jeune homme. L'un de ses danseurs. Malheureusement, je ne vais rien pouvoir vous apprendre. Si Kaya ne vous a rien dit, c'est qu'il ne le souhaite pas. D'ailleurs, il n'a jamais parlé de vous.

-Je vois... sourit tristement Nomico. Il ne m'a pas pardonné...

-Je suis désolé, dit Sawa, rabattant une belle veste de cuir sur lui avant de partir. Au revoir.

Ils n'eurent aucunes nouvelles de Nomico durant les jours qui suivirent. Cette rencontre semblait troubler Kaya qui restait pensif, perdu au milieu de souvenirs dont il n'arrivait pas à se défaire.

-Tu penses encore à ta sœur ? demandait Kamijo, effleurant son visage d'un doigt doux.

-L'avoir revue me perturbe. Elle revient comme si rien ne s'était passé. Comme si je pouvais avoir tout oublié.

-Le passé n'est pas facile à oublier. Mais tu ne dois pas le laisser te faire reculer. Je ne t'empêcherais pas de la revoir si tu le veux, seulement, je ne veux pas que tu souffres.

-Il te rattrape inévitablement lorsque tu veux le fuir, répondit Kaya en venant effleurer ses lèvres.

Dans le même temps, ses mains entouraient la taille de son compagnon qu'il faisait doucement reculer jusqu'au mur du couloir, l'y collant en laissant ses lèvres parcourir sa nuque, le haut de sa poitrine, un sourire satisfait lorsqu'il le sentait imperceptiblement frémir sous ses mains qui se faufilaient à présent sous ses vêtements.

-Que fais-tu ? soufflait Kamijo, surpris par son élan.

-Je te réchauffe, mon doux prince...

-Tu sais comment ce jeu va finir...

-Ça n'en est que plus amusant... sourit Kaya, ses mains remontant sur le corps de son amant.

Dans le même mouvement, il accompagnait ses vêtements, le dévoilant peu à peu.

-C'est dangereux... murmurait Kamijo en lui rendant ses caresses.

Il fermait les yeux, ce qui ne faisait qu'intensifier les sensations qu'il ressentait déjà, laissant sa tête retomber doucement contre le mur comme si il s'offrait un peu plus à lui. Dans un soupir de bien-être, il se laissait envahir par les ressentis qui naissaient, d'abord en frémissements tandis que les doigts de Kaya remontaient sur lui, jouant délicatement sur sa poitrine. L'autre, parcourant un instant la chute de ses reins avant de se lasser, allait dessiner la courbe de ses cuisses.

Inconsciemment, son amant l'incitait à continuer, réprimant un frisson lorsque la main de Kaya se glissait entre elles, effleurant au plus près son intimité.

-Pas ici... soufflait Kamijo.

-Ici ou ailleurs, peu importe... répliquait Kaya, amusé.

Sa main revenait doucement sur ses hanches, ouvrant le pantalon de son compagnon puis il vint sceller ses lèvres aux siennes en un délicat baiser. Mais il ne s'en contenta pas. Avec malice, il défaisait chacun des boutons de sa chemise, dévoilant peu à peu son corps jusqu'à l'en débarrasser.

Il n'en fallut pas plus à Kamijo pour lui répondre. Lui ôtant d'abord sa veste qu'il parvint à accrocher à un patère fixé au mur, il ramenait ses mains sur Kaya, le dévêtant avec subtilité. Comme toujours, il portait l'une de ces robes à volants et dentelles qui le rendait si élégant et si simple à enlever. Elle n'avait qu'à glisser sur lui pour rejoindre leurs pieds.

Maintenant que leur peau s'effleuraient, se touchant parfois, leur jeu n'en devenait que plus intense, leurs baisers plus ardents, leur corps progressivement envahi d'un désir naissant que trahissaient leurs gestes. Leur étreinte devenait plus tendre, leurs caresses plus douces alors qu'ils se détachaient du mur pour remonter le couloir et traverser le salon afin de rejoindre la chambre.

Plongée dans la pénombre, ils ne distinguaient que peu ce qui les entourait, si bien qu'ils ne sentirent le lit que lorsque leurs pieds le heurtait.

Un sourire sur les lèvres, Kamijo y allongeait Kaya sans rompre l'ardeur de leur baiser, cependant, il y renonçait pour parcourir sa nuque, puis sa poitrine. Ses doigts et sa langue y jouait avec subtilité, ne tardant pas à envahir son amant de légers frissons alors qu'il se courbait sous ses mains, comme si il lui en demandait silencieusement davantage.

Ses doigts fins se lovaient dans ses cheveux blonds, son regard noisette disparaissant derrière ses paupières, sentant son cœur battre plus fort contre sa poitrine lorsque les mains de Kamijo faisaient glisser son sous-vêtement sur ses jambes jusqu'à parvenir à l'en débarrasser. Néanmoins, il ne s'en tint pas là. Ses mains le caressait, dessinaient ses formes, la courbe de ses hanches puis son intimité dans un jeu plus subtile, désireux d'entendre un peu plus qu'un soupir.

Il ne tardait pas à être satisfait, le souffle de son amant devenant de légers gémissements qu'il cherchait à retenir.

-Ne les retiens pas, je veux t'entendre...

Comme une caresse, les mots de Kamijo effleuraient sa peau nue, parcourue de ces mêmes frissonnements qui ne cessaient de l'envahir. Mêlés aux sensations que lui provoquaient son compagnon, ce gémissement que Kaya s'efforçait de retenir lui échappait, colorant inconsciemment ses joues de rose et faisant naître une vague de chaleur.

-Libère-toi, Kaya... murmurait Kamijo en revenant vers ses lèvres qu'il scellait aux siennes en un délicat baiser.

Il n'en fallut pas plus au jeune homme pour ramener ses bras autour de lui, l'enlacer et le faire basculer avec douceur.

-A toi d'endurer ce que tu me fais endurer... sourit Kaya, ne lui laissant pas le temps de répondre que déjà, il embrassait sa nuque en de petits baisers.

L'une de ses mains le parcourait jusqu'à sa poitrine, ses doigts y jouant avec malice bien qu'il savait que ces gestes ne seraient pas suffisants pour lui voler les réactions qu'il souhaitait. Il décidait donc d'intensifier un peu plus son jeu. Abandonnant sa nuque, ses lèvres remplaçaient ses mains, sa langue le caressant en de délicates provocations.

Son compagnon semblait déjà en ressentir les effets. Son souffle se saccadaient légèrement avec l'impression que parfois, son corps se courbait sous ses mains qui descendaient vers son pantalon qu'il entreprit de faire glisser sur ses jambes, l'en débarrassant tout en entraînant son sous-vêtement dans le même mouvement. Ainsi dévoilé, Kaya pouvait enfin laisser ses mains le provoquer. Elles passaient très près de son intimité qu'il effleurait, caressait puis provoquait avec subtilité, rendant ses frissonnements plus frémissants encore, cherchant à le pousser dans ses dernières limites qui ne tardaient pas à se faire sentir.

Le désir les consumait tous deux, accentué par leur jeu devenu plus ardent, Kaya couvrant son corps de baisers à mesure qu'il se rapprochait de ses hanches, de son intimité que sa langue provoquait, ce qui ne fut pas sans voler un gémissement de plaisir à Kamijo dont les mains le caressait à son tour, rendant le souffle de son amant un peu plus court.

Encore plus désireux de l'entendre et malgré qu'il cédait peu à peu, Kaya le provoquait encore et encore, l'emmenant plus loin qu'il ne l'avait pensé.

-Kaya... soufflait Kamijo, une main s'agrippant aux draps alors que son corps se crispait, parcouru d'intenses frissons.

Il ne tiendrait plus très longtemps, il le savait. Si Kaya continuait ainsi...

-Kaya, je t'en prie...

Sa voix le suppliait presque avant qu'enfin, il ne remonte sur lui en lui offrant un tendre baiser. Sa main, dans une dernière caresse intime, scellait leur corps avec amour.

Un amour qu'ils vivaient depuis plusieurs mois, maintenant. Leur vie était paisible et Kaya avait même réussi à prendre ses marques, ce qui avait ravi Kamijo, de même que le sourire et la confiance en lui-même qu'il avait retrouvée. Il se sentait plus à l'aise et serein, bien que la solitude commençait à naître.

Kamijo était parti depuis l'après-midi au studio pour étudier avec un tout jeune groupe un nouveau projet et en tant que directeur de son label et producteur exécutif, Kaya savait qu'il se devait d'être présent. Mais il lui manquait. Devait-il attendre son retour ou aller le rejoindre ? Il dût bien admettre qu'avec ce soleil couchant, colorant le ciel d'une délicate teinte dorée, il n'hésitait pas plus longtemps.

Quittant la fenêtre d'où il observait la ville, il se rendit dans le couloir, enfilant une paire de bottines en vernis noir qu'il affectionnait particulièrement ainsi qu'une élégante veste à galons, ornée de petites chaînes qu'il décrochait du patère, embellissant une belle chemise en soie blanche et un pantalon noir. Remettant un peu d'ordre dans ses cheveux face à un petit miroir accroché au mur, il sortit.

La brise fraîche du crépuscule lui était agréable, caressant son visage et s'engouffrant parfois dans ses cheveux châtain alors qu'il remontait de petites ruelles pour regagner une grande avenue emplie de boutiques toutes plus attrayantes les unes que les autres. Cependant, il n'y prêtait aucune attention, continuant d'avancer, le sourire aux lèvres à la seule pensée que chaque pas le rapprochait de son compagnon. Au fond de lui, il en était impatient, n'aspirant qu'à retrouver la protection de ses bras et la douceur de ses lèvres. Mais son esprit s'égarait, se surprenant à penser à ces nuits qu'ils avaient partagé et qu'ils partageraient sûrement encore. Ces simples souvenirs faisaient monter le rose à ses joues et le laissait rêveur.

Une rêverie dont il fut brutalement tiré lorsqu'un homme le percutait, sortant d'une ruelle dissimulée dans un renfoncement. Il manqua de le faire tomber mais semblait ne pas s'en soucier, poursuivant sa course effrénée sans même se retourner ni s'excuser, disparaissant presque aussitôt dans la foule.

Kaya ne put l'apercevoir. Il n'essaya pas. Une vive douleur le tenaillait, enserrant son ventre dans un étau. Il ne comprenait pas pourquoi les passants le regardait avec inquiétude mais il n'y accordait aucune attention. Pas plus qu'à son sang qui glissait sur lui.

Continuant à avancer d'un pas chancelant, chacun d'eux était comme une vague d'épines qui l'assaillait, le pénétrant si profondément qu'il en pleurait. Mais peu lui importait la douleur, ses larmes rendant sa vision trouble où ses jambes tremblantes qui menaçaient de le trahir, il devait parvenir jusqu'au studio.

-Kamijo... murmurait Kaya, se tenant à un mur, le souffle court.

Il peinait à respirer. Un voile opaque s'immisçait dans son esprit. Ses forces faiblissaient. Non, pas maintenant... Pas alors qu'il était si près... Il luttait jusqu'à ce que son corps ait raison de lui.

Ses yeux se refermaient sur un regard lointain et perlé, vacillant. En cet instant, il se sentait seul et abandonné, sans personne pour l'aider, sans que Kamijo ne sache où il était. Kamijo... Son compagnon emplissait ses pensées, ses dernières pensées qui se perdaient, ce « je t'aime » qu'il ne pourrait lui dire une dernière fois, cette étreinte et ce baiser qu'il ne pourrait lui donner.

-Pardonne-moi... soufflait-il, s'effondrant entre des bras fermes qui se refermaient sur lui, l'entraînant au sol.

-Kaya... s'élevait une voix douce et familière.

Une pression sur son ventre et cette voix qu'il reconnaissait malgré toutes celles qu'il entendait.

-Regarde-moi... disait-elle de nouveau, le secouant légèrement comme pour le faire réagir.

-Kamijo... soufflait Kaya, presque imperceptiblement.

Le cœur serré, Kamijo le serrait plus étroitement contre lui alors que sa main se teintait de son sang. Son amant saignait beaucoup, tant que sa main ne suffirait pas à le retenir, il le savait.

-Ne t'endors pas, tu m'entends... ? lui dit Kamijo, la voix emplie de peur.

-Les derniers jours de ma vie... auront été... les plus beaux...

-Il y en aura d'autres, mais il faut te battre...

-Je t'aime... parvint à dire Kaya, assailli d'un rejet de sang lui arrachant un gémissement de douleur.

Un filet s'échappait de ses lèvres, glissant sur son visage pour se perdre dans ses cheveux.

-Tu vas t'en sortir, je te le promets... murmurait Kamijo, les yeux perlés de larmes alors qu'il prenait la main de son compagnon pour la presser sur sa plaie. Appuie... d'accord ?

La seule réponse que Kaya parvint à lui donner fut un très faible hochement de tête. Ce qui ne rassurait pas Kamijo qui prenait déjà son téléphone pour composer le numéro des urgences qu'il obtint rapidement, expliquant en quelques mots l'état de son amant. Un instant de silence suivit, puis d'autres mots avant que la communication ne soit coupée.

Reportant son attention sur Kaya, essuyant le sillon de sang de son pouce, Kamijo ne savait que faire pour le soulager, seulement lui parler pour espérer le rassurer, l'étreindre et embrasser son front pour lui faire comprendre qu'il était là, près de lui.

-J'ai froid... disait Kaya, d'une voix difficile, son corps devenant de plus en plus pesant entre ses bras, ne comprenant que trop bien ce qui se passait.

-Reste avec moi. Reste conscient, fit Kamijo qui le secouait doucement, exerçant une nouvelle pression sur son ventre après avoir relevé sa chemise. Les médecins arrivent...

Mais malgré ses efforts, Kaya ne réagissait plus. Sa tête sur la poitrine de Kamijo glissait et retombait sur son épaule.

-Kaya, ne t'endors pas ! pleurait Kamijo, ses larmes s'écrasant sur le visage livide du jeune homme. Je t'en supplie, ne me laisse pas... Pas maintenant que je peux enfin vivre mon amour pour toi...

Sa voix se nouait. Silencieusement, il l'implorait de se battre alors que les mots ne l'atteignait déjà plus. Les entendait-il ? Il n'aurait su le dire. Sûrement n'avait-il pas conscience non plus des sirènes qui retentissaient et qui se rapprochaient rapidement, écartant la foule devenue compacte tout autour d'eux pour laisser passer un véhicule blanc qui se garait à leurs côtés.

-Accroche-toi... murmurait Kamijo à l'oreille de Kaya alors que plusieurs personnes en blouse blanche en sortait pour venir près de lui.

-Bonjour, disait un homme brun au regard émeraude. Je suis le médecin urgentiste, Naoki. Comment va-t-il ?

-Il est en train de mourir... Comment voulez-vous qu'il aille... ? dit tristement Kamijo, embrassant le front de son compagnon.

-Il ne mourra pas, lui assurait Naoki, décalant la main du jeune homme pour dévoiler une plaie sanglante.

L'examinant quelques secondes, le jeune médecin se renfermait, ce qui ne rassurait pas Kamijo qui l'observait passer ses mains sur Kaya qui restait inerte entre ses bras.

-Kazuki, perfuse-le et compresse sa plaie, dit Naoki en glissant son stéthoscope sous la chemise de son amant.

Les battements de son cœur lui parvenaient à un rythme très irrégulier et inquiétant. Mais son souffle l'inquiétait davantage. Il se faisait difficile et saccadé.

Anxieux, Kamijo ne détachait pas son regard du médecin et du jeune infirmier qui l'accompagnait, tirant une civière qu'il ramenait près de lui sitôt que la perfusion et les soins furent terminés.

-Son cœur est très faible, dit Naoki. Nous devons faire vite ou nous le perdrons.

-Il est prêt pour le transport, intervint Kazuki qui préparait la civière avec des gestes rapides et précis avant qu'ensemble, ils ne portent Kaya pour l'allonger doucement sur le matelas, le conduisant aussitôt dans le véhicule qui démarrait.

Le véhicule traversait la ville à une vitesse effrénée, sirènes hurlantes. Le temps jouait contre eux et Kaya semblait s'enfoncer plus profondément. Il ne réagissait à rien. Ni aux mains de Naoki qui le parcourait, déposant sur sa poitrine de petites électrodes reliées à un moniteur renvoyant les faibles signes de vie qui l'animait encore, ni à l'aiguille qui pénétrait son bras.

-Que lui faites-vous ? s'enquit aussitôt Kamijo, méfiant.

-La morphine est un puissant anti-douleur, l'informait Naoki. Même s'il est inconscient, le corps continue de souffrir. Il en sera soulagé.

Un bref mouvement de tête puis Kamijo se renfermait dans le silence, incapable de se défaire de Kaya, son inquiétude grandissant lorsque le jeune homme commençait à être parcouru de tremblements.

-Kazuki, dépêche-toi, dit calmement le jeune médecin.

Naoki ne comprenait pas pourquoi le véhicule ralentissait jusqu'à ce qu'il observe à travers la fenêtre les voies de circulation encombrées.

-Il faut que tu passes, quoi qu'il arrive. Le petit ne va pas bien.

-Je fais au mieux, Naoki, répondait Kazuki, concentré sur ses manœuvres.

Lentement, le véhicule se faufilait entre les files de voitures. Certaines s'écartaient, d'autres, dont les conducteurs se contentaient de regarder passer l'ambulance, restaient immobiles. Face à eux, Kazuki pestait, soupirant parfois. Naoki préférait le laisser se calmer, retournant auprès de Kaya. A ses côtés, Kamijo lui tenait la main, retenant péniblement les larmes qui perlaient à ses yeux, murmurant des mots rassurants à son oreille.

-Ne me quitte pas... Kaya...

Son front contre le sien, ses mots se perdaient dans un souffle rendu difficile par cet étau qui enserrait sa poitrine. Il ne pensait pas devoir endurer la vue de son amant aux portes de la mort. Pas si vite. D'autant plus qu'il lui échappait et qu'il ne pouvait rien faire pour le retenir, si ce n'était être à ses côtés.

-Nous arrivons, fit Naoki, relevant la tête vers le moniteur.

L'état de Kaya ne s'était pas amélioré mais heureusement, il n'avait pas empiré. Cependant, Naoki craignait que l'opération nécessaire à sa survie ne soit délicate.

-Il va falloir être fort, disait le médecin tandis que le véhicule se garait.

Kazuki ne tardait pas à couper le moteur pour descendre et ouvrir les portes arrière. A peine, Naoki venait-il de sortir qu'il fut rejoint par un autre médecin, accompagné de deux jeunes infirmières.

-Un jeune homme agressé à l'arme blanche, l'informait Naoki tout en sortant la civière, aidé par Kazuki. Il a perdu beaucoup de sang et l'un de ses organes semble être touché. Il doit être opéré d'urgence.

-Prévoyez également de quoi le transfuser, ajoutait Kazuki, tendant sa main à Kamijo qui descendait. Son compagnon. Prenez soin d'eux.

-Jun, occupe-toi de lui.

-Oui, docteur, répondait une jeune femme, suivant le médecin qui repartait déjà vers un long couloir, entraînant la civière avec Kazuki et l'autre jeune infirmière resté près d'eux.

-Merci... murmurait simplement Kamijo à Naoki qui lui offrait un sourire.

-Soyez fort pour lui. Il aura besoin de vous.

Kamijo acquiesçait d'un petit signe de tête bien qu'il doutait pouvoir honorer ces mots. Ses nerfs étaient à vif et la peur le tenaillait plus qu'il ne l'avait jamais ressenti. Néanmoins, malgré le soutien de Naoki et de la jeune infirmière, il ne se sentait pas apaisé.

-Restez confiant, lui dit Naoki, une main sur son bras. Il vous reviendra. Jun, je vous le confie.

-Venez, fit-elle avec délicatesse. Nous allons l'attendre en salle de réveil.

Une main dans le dos du jeune homme, elle le conduisait à travers de longs couloirs sombres et monotones, seulement éclairés des lumières d'urgences telles que les issues de secours.

L'ambiance en était lugubre et Kamijo se sentait comme oppressé. Heureusement, après de longues minutes à déambuler dans l'opacité des lieux, ils arrivèrent jusqu'à une salle, celle-ci, éclairée. Un éclairage tamisé certes, mais suffisant pour conférer à la pièce un peu plus de chaleur que les couloirs.

Un lit emplissait le fond de la pièce vers lequel Jun le conduisait déjà pour l'y installer. S'allonger ne lui ferait que du bien et même si la peur resterait indéniablement présente, le sommeil finirait par l'effacer. Du moins, l'espérait-elle.

-Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je serais à côté, lui dit la jeune infirmière d'une voix douce. N'hésitez surtout pas.

Kamijo ne lui répondit que d'un vague signe de tête alors qu'il ramenait un coussin contre lui, le serrant entre ses bras en fermant les yeux. Il se sentait seul avec l'impression que son cœur avait perdu cette moitié qui le faisait battre. Peut-être l'avait-il réellement perdu. Que Kaya l'avait emporté avec lui dans un dernier souffle. Il n'osait y penser. Effleurer cette seule hypothèse l'effrayait, lui imposant des visions qu'il redoutait.

Secouant la tête comme pour les chasser, il fermait les yeux, se blottissant contre lui-même et s'efforçant de penser à des instants plus heureux avant que le sommeil n'eut rapidement raison de lui.

Les heures passaient et la nuit rendait à présent les lieux plus hostiles. La chambre elle-même était plongée dans l'obscurité et un silence pesant. Rien ne le rompait. Pas une voix, pas un bruit jusqu'à ce qu'un roulement lointain se fasse entendre, tirant Kamijo de son sommeil lorsque deux voix graves s'élevaient tout près de lui.

S'efforçant de revenir, le jeune homme rassemblait ses esprits et parvint à ouvrir les yeux. Son regard, bien que lointain, se posait sur les médecins s'affairant autour d'un lit immaculé.

-Il est stable, disait un homme grisonnant. Mais il faut tout de même garder un œil sur lui.

-Oui, docteur, répondait un jeune homme qui remontait les barrières de sécurité.

-S'il-vous plaît... murmurait Kamijo qui se redressait. Comment va-t-il... ?

-Aussi bien qu'il le peut pour le moment, l'informait l'homme grisonnant en venant vers lui, soutenant le regard plein d'inquiétude que Kamijo rivait sur lui. L'opération a été difficile, je ne vous le cache pas et j'ai bien cru ne pas pouvoir le retenir.

-Le retenir... ?

-Son cœur s'est arrêté plusieurs fois, mais il s'est battu. Il a été très courageux, sourit le médecin.

-Combien de temps comptez-vous le garder ?

-Il est trop tôt pour vous répondre. Tout ne dépendra que de son état dans les prochains jours. Je reste malgré tout confiant.

-Merci... répondit Kamijo avec sincérité, glissant déjà du lit pour venir aux côtés de Kaya.

-Je n'ai fait que mon devoir.

Sur ces quelques mots de modestie, le médecin, talonné de son collègue, quittait la chambre qu'il refermait doucement, le laissant seul avec le besoin de retrouver son compagnon.

Un instant d'intimité que Kamijo lui offrirait sans retenue. Une main dans celle de Kaya, l'autre caressant son visage, il lui semblait si paisible mais lointain et tellement pâle.

-Je suis prêt de toi, murmurait Kamijo avec un pincement au cœur. Tu vas t'en sortir...

Il n'espérait aucune réponse, le silence lui renvoyant ses mots. Kaya était bien trop faible pour avoir la force de réagir. Quoique... Sa main serrait imperceptiblement la sienne, mais Kamijo doutât que sa réaction soit consciente.

-Je sacrifierais chacune de mes nuits à te veiller s'il le faut mais reviens-moi...

Une fois encore, le silence fut sa seule réponse, seulement entrecoupé du bruit régulier et monotone d'un petit moniteur renvoyant de faibles battements de cœur. Le sien se serrait. Il se sentait impuissant. Rien qu'il ne ferait ne pourrait l'aider. Il n'était même pas certain que Kaya l'entende, pas plus qu'il ne devait le sentir.

-Si proche mais tellement loin...

Perdue dans un soupir, sa voix se nouait. Ses larmes le trahissait alors qu'il fermait les yeux, ne les retenant pas lorsqu'elles lui échappèrent, glissant sur son visage. La solitude et l'épuisement le tenait. Dormir lui ferait du bien, il le savait et il peinerait sûrement à trouver un sommeil paisible. La nuit semblait s'annoncer longue...

L'obscurité avait, au fil du temps, laisser place à un bel halo lumineux et printanier.

Kamijo avait réussi à céder aux limbes d'un sommeil agité, ponctué de rêves troublants où chacun d'eux lui rappelait sans cesse son amant mourant entre ses bras. Son visage livide, son sang sur ses mains et ses mots emprunt de peur. Non... Il ne devait plus penser à ça même si les visions s'imposaient à lui. Kaya était bien entouré, dans un centre de soins compétent. Il ne devait pas avoir peur.

-Bonjour, résonnait une voix douce et féminine.

Relevant la tête, Kamijo découvrit une jeune femme lui souriant, son regard noisette posé sur lui tandis qu'elle avançait vers le lit où reposait Kaya, toujours aussi profondément perdu il ne savait où.

-Bonjour... répondait vaguement Kamijo, à demi-allongé sur le bord du lit, sa main dans celle de son compagnon qu'il ne lâchait pas.

-Je viens faire quelques soins, l'informait la jeune infirmière en revêtant une paire de gants et un masque stériles. Profitez-en pour prendre un petit café et vous détendre un peu.

-Je voudrais rester...

-Si vous le souhaitez. Tenez...

Elle lui tendait un autre masque qu'il posait sur son visage en se décalant suffisamment pour qu'elle puisse travailler mais à une distance qui lui permettrait d'observer chacun de ses gestes. Ce qu'il vit lorsqu'elle eut décalé la tunique bleue pastel qui recouvrait Kaya et décollé le pansement qui protégeait sa plaie fit naître en lui une vague de frissons.

Les contours de la plaie était violacé et scellés par des fils apparents.

-Sa plaie est plutôt belle, dit l'infirmière, se voulant rassurante. A-t-il reprit connaissance ?

-Non... Pas depuis son opération... répondait Kamijo, une pointe de tristesse dans la voix. Quoi que je dise, quoi que je fasse, il ne réagit pas...

-La morphine est un puissant anti-douleur. Laissez-lui un peu de temps.

-L'important est qu'il ne souffre pas.

-Il ne ressent rien, lui assurait la jeune femme.

Terminant rapidement les soins, elle le laissait de nouveau seul avec son compagnon. Kamijo n'attendit pas pour revenir prendre sa main, toujours aussi inerte dans la sienne, se demandant si un jour, il reverrait son regard, entendrait son rire et partagerait encore ces instants d'étreintes et de baisers. Ses pensées serraient son cœur et les larmes affluaient malgré lui. La gorge nouée, il se laissait retomber sur un fauteuil qu'il ne quittait pas, près de Kaya, fermant les yeux lorsque son front touchait le matelas, son souffle étouffé par le tissu du drap.

Les jours qui suivraient seraient peut-être plus sereins, du moins, l'espérait-il silencieusement.