Existentialisme et christianisme en Terre du Milieu.

Chiara Cadrich – Septembre 2017 – V1.7

Cosmologie et destin du monde

La tradition chrétienne, partagée avec les religions Abrahamiques, évoque la création du monde, la révolte de Lucifer1, le façonnage d'Adam et Eve.2 La fin des temps chrétienne est centrée sur le jugement dernier3, au cours duquel le monde est détruit et les âmes des morts appelées à comparaitre une dernière fois devant le tribunal divin. La destinée du monde chrétien est donc parfaitement arrêtée, quoiqu'à une échéance indéterminée.

L'existentialisme athée4, quant à lui, n'admet aucune cosmologie, qui supposerait un dessein transcendant, une histoire porteuse de sens. Au mieux la destinée chrétienne est vue comme un mythe, élaboré par la contingence de nos sociétés. Le carcan des valeurs traditionnelles ou religieuses, et l'illusion de la destinée poussent l'Homme à se laisser porter par le courant et différer toute action énergique, entravant le choix volontaire d'une morale individuelle active. Dans la perspective existentialiste athée, personne n'a voulu ni conçu l'être humain. Le destin ne l'attend pas.

A l'évidence, la tradition chrétienne a directement influencé la cosmogonie de Tolkien - la musique des Ainur, la révolte de Melkor5, etc. Cette musique expose les thèmes prévus pour la création, initiant ainsi son destin, prévu de toute éternité. Mais l'intention initiale se voit modifiée par la révolte de Melkor, et la création s'en trouve entachée. Puis des actes gravissimes, des fautes collectives – le massacre d'Elfes par des Elfes - viennent encore aggraver le sort des enfants d'Illuvatar. Le parallèle avec Lucifer et le péché originel est immédiat.

Comme dans le monde chrétien, l'accomplissement, la fin ultime connue d'Eru seul, échappe à tous ses enfants, ainsi qu'aux Valar6 pourtant chargés de mettre en œuvre sa volonté initiale. Ces derniers hésitent dès lors entre le désir d'aider les peuples libres, et la nécessité de sanctionner leurs fautes.

Dans le Silmarillion, les Valar en guerre contre Morgoth, interviennent discrètement en préparant leur intervention ultime, malgré le bannissement des Noldor qui se sont rendus coupables d'un odieux massacre. Ainsi le Vala Ulmo7 inspire Turgon, puis Tuor, puis Eärendil, sans jamais retirer son pouvoir des eaux du fleuve Sirion. « Mais vois donc, dit Ulmo, à toute cuirasse il y a un défaut, même à la cuirasse du Destin -comme le nomment les Enfants de la Terre - et il y a une brèche dans les murailles de la Fatalité, et ce jusqu'à ce que vienne l'accomplissement, ce que vous autres appelez la Fin. Ainsi en sera-t-il tant que je dure : une voix secrète qui ne se taira point, et une lumière là où furent décrétées les ténèbres. C'est pourquoi, bien qu'en ces temps obscurs je paraisse agir contre la volonté de mes frères, les Seigneurs de l'Ouest, c'est là mon rôle parmi eux, lequel me fut assigné avant la création du Monde. Et cependant la Fatalité est forte, et l'ombre de l'Ennemi gagne partout. Et me voici diminué au point qu'en la Terre du Milieu, je ne suis plus qu'un murmure indistinct (...) car telle est la puissance de Melkor que les Elfes et les Hommes se font aveugles et sourds à mon égard.»8La victoire finale des Valar reste la seule voie de salut possible. L'incertitude pèse cependant sur le moment où les fautes commises seront jugées suffisamment rachetées pour déclencher leur intervention.

A plusieurs reprises, Tolkien nous signifie que le mal, mû par le désir de puissance ou de destruction, peut se retourner contre lui-même - Théoden « La volonté du mal ruine souvent le mal. »9 ou Gandalf « Rappelons-nous qu'un traître peut se trahir lui-même et faire un bien qu'il n'avait pas en vue.»10, ce qui est une autre façon de mettre en scène le hasard en destin. Et bien évidemment, la quête toute entière aurait été un fiasco, sans l'ultime traitrise du criminel Gollum, qui se trahit lui-même en fin de compte. L'annonce du rôle final de Gollum est préparée très en amont dans le roman : « Eh bien, il est parti, dit Gandalf. Nous n'avons pas le temps de le chercher de nouveau. Qu'il fasse ce qu'il veut. Mais il peut encore jouer un rôle que ni lui ni Sauron n'ont prévu.11 »

Dans le Seigneur des Anneaux, donc à la fin du troisième âge, l'effacement des Eldar et l'avènement des Hommes semblent inévitable pour les seigneurs Elfes. On ignore évidemment si les Hommes vivront libres ou asservis. C'est du reste la raison pour laquelle les Valar envoient les magiciens (Istari) en Terre du Milieu, pour galvaniser la résistance au Seigneur des ténèbres. Mais leur droit d'ingérence semble très limité, comme si la volonté initiale d'Eru avait laissé, au fil des âges, une place croissante à la responsabilité et l'autonomie des Hommes, attestant en quelque sorte la thèse que « Dieu est mort ».

Les jeux ne sont donc pas joués. Pourtant, l'intrigue est parsemée de signes, que l'on peut interpréter à la fois comme un encouragement des héros, un « coup de pouce » des Valar et une annonce du destin. Les rêves prémonitoires de Faramir et Boromir, par exemple, dévoilent le salut et poussent à l'action tout à la fois. Les Pierres de voyance (Palantiri) et le miroir de Galadriel laissent entrevoir, à qui sait les maîtriser, des futurs possibles. Autre exemple, les fleurs d'une plante grimpante forment une couronne illuminée d'or, sur la tête d'une vieille statue au carrefour de l'Ithilien, lors du passage de Frodon et Sam, annonçant la victoire et le retour du roi. Un peu plus tard, après l'épisode de la prise de la flotte corsaire, Legolas perçoit un changement de direction dans les vents du destin, qui s'avérera un élément décisif de la victoire, privant les orques de pénombre et amenant les renforts embarqués du Lebennin à point nommé. « Haut la barbe, fils de Durïn ! fit-il. Car il est dit: Souvent naît l'espoir quand tout est perdu. Mais il n'osa pas dire quel espoir il voyait de loin. »12. Le légendaire tolkiennien est truffé de prophéties petites et grandes (les prédictions de Malbeth le voyant dunadan, le reforgeage de Narsil/Anduril, etc.) qui renforcent l'emprise de la destinée, sans réduire la liberté ou le mérite individuels.

Pourtant le destin ne semble pas mener à une finalité précise, mais plutôt à une potentialité, remise entre les mains des humains au début du 4ème âge, de façon collective. Ilúvatar a annoncé : "Ceux-là aussi découvriront en leur temps que tout ce qu'ils font ne contribue en fin de compte qu'à la gloire de mon œuvre."13 mais il n'a révélé ses intentions à personne.

Et les deux races anciennes, Elfes et Nains, débattent de ce qui pourrait en sortir :

Gimli: "Il en est toujours ainsi dans les entreprises des Hommes. Il y a un gel au printemps ou une brûlure en été, et ils ne répondent pas à ce qu'ils promettaient.

- Il est rare toutefois qu'ils manquent à semer, dit Legolas. Et cette semence demeurera dans la poussière et ne pourrira que pour germer à nouveau en des temps et des lieux imprévus. Les exploits des Hommes dureront plus longtemps que nous, Gimli

- Pour ne finir qu'en possibilités manquées, je suppose, dit le nain.

- À cela, les Elfes ne connaissent pas la réponse, dit Legolas."14

Le futur est laissé explicitement ouvert, sans l'ombre d'un quelconque destin.

Notes

1 "Comme tu es tombé du ciel hêylêl (astre brillant), fils de l'aurore ! Comme tu as été renversé jusqu'à terre, dompteur des nations ! Tu disais en ton cœur : "Je monterai au ciel, au-dessus des étoiles de Dieu j'érigerai mon trône, je m'assiérai sur la montagne du rendez-vous, dans les profondeurs du Nord. Je monterai sur les hauteurs des nuées, je serai l'égal du Très-Haut." La Bible, texte hébraïque traduit par les membres du Rabbinat Français sous la direction du Grand-Rabbin Zadoc Kahn, édition 1994, page 774

2 Livre de la Genèse, chapitres I & II

3 « Puis je vis un grand trône blanc, et celui qui y était assis. La terre et le ciel s'enfuirent de devant sa face, et leur place ne se retrouva plus. Je vis aussi les morts, grands et petits, qui se tenaient devant Dieu, et les livres furent ouverts. On ouvrit aussi un autre livre, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs œuvres, d'après ce qui était écrit dans les livres. » Nouveau Testament, Apocalypse, Livre de la révélation de St Jean

4 Texte de la conférence « L'Existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartre, prononcée en 1946.

5 Le Silmarillion, Ainulindalë. Les Ainur sont les anges mineurs de la cosmologie de Tolkien. Melkor est le plus grand des anges majeurs.

6 Un Vala, des Valar : les « Puissants », équivalents des Anges majeurs dans la cosmologie de Tolkien : les créatures les plus exaltées, engendrées par la pensée du Créateur, et auxquelles il confie de mettre le monde en œuvre.

7 Le Vala des eaux. Turgon est un roi Elfe, Tuor et Eärendil sont des héros.

8 "But behold!" said he, "in the armour of Fate (as the Children of Earth name it) there is ever a rift, and in the walls of Doom a breach, until the full-making, which ye call the End. So it shall be while I endure, a secret voice that gainsayeth, and a light where darkness was decreed. Therefore, though in the days of this darkness I seem to oppose the will of my brethren, the Lords of the West, that is my part among them, to which I was appointed ere the making of the World. Yet Doom is strong, and the shadow of the Enemy lengthens, and I am diminished, until in Middle-earth I am become now no more than a secret whisper. The waters that run westward wither, and their springs are poisoned, and my power withdraws from the land, for Elves and Men grow blind and deaf to me because of the might of Melkor. And now the Curse of Mandos hastens to its fulfilment, and all the works of the Noldor shall perish, and every hope which they build shall crumble. The last hope alone is left, the hope that they have not look and have not prepared. And that hope lieth in thee, for so I have chosen." Contes et légendes inachevés, I, 1, De Tuor et de sa venue à Gondolin

9 Oft evil will shall evil mar. Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours, LivreIII Chapitre Onze - Le Palantir

10 A traitor may betray himself and do good that he does not intend. Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Livre V Chapitre Quatre – Le siège de Gondor.

11 Well, well, he is gone, said Gandalf, We have no time to seek for him again. He must do what he will. But he may play a part yet that neither him nor Sauron have foreseen. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau, Livre II, Chapitre Deux - Le conseil d'Elrond.

12 Up with your beard, Durin's son, he said, For thus is it spoken: Oft hope is born, when all is forlorn! Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours, LivreV Chapitre Neuf – La dernière délibération

13 Ilúvatar (…) said "These too in their time shall find that all that they do redounds at the end only to the glory of my work." Le Silmarillion, Quenta Silmarillion Chapitre Un – Au commencement des jours.

14 It is ever so with the things that Men begin: there is a frost in Spring or a blight in Summer, and they fail of their promise. Yet seldom do they fail of their seed, sail Legolas. And that will lie in the dust and rot to spring up again in times and places unlooked-for. The deeds of Men will outlast us, Gimli. – And yet come to naught in the end but might-have-beens, I guess, said the Dwarf. - To that the Elves know not the answer, said Legolas Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours, LivreV Chapitre Neuf – La dernière délibération