Existentialisme et christianisme en Terre du Milieu.

Chiara Cadrich – Septembre 2017 – V1.7

Le devoir

Dans une perspective existentialiste1, le devoir humain consiste à prendre sa destinée en main, faire ses choix pour se définir, et assumer sa liberté. Cette position humaniste s'oppose radicalement au devoir religieux, fixé de façon exogène à l'Homme.

En effet, le devoir du chrétien consiste à plaire à Dieu, bien sûr en respectant les commandements2, mais aussi en nourrissant sa foi par la parole de Dieu, en s'appropriant les valeurs et vertus chrétiennes3 et en portant cette parole vis-à-vis de ses pairs4.

En Terre du Milieu, l'on peine à identifier une quelconque forme de credo ou de précepte – au sens large d'une formulation explicite d'« obligations » ou de « guides ». Bien sûr, cela n'empêche pas Gandalf de semer conseils et préceptes tout au long du roman. Mais cela nous conduit à rechercher l'expression du devoir, dans les actions individuelles des personnages.

Le trait commun aux héros comme aux obscurs figurants, semble être la dignité, le devoir de se comporter de façon décente, c'est-à-dire conforme à l'honneur - le respect de la vie, de la parole donnée, la modération, la solidarité avec la famille ou le clan, qui donnent un sens à sa vie, souvent en la dédiant aux autres. Par exemple cette conversation entre Elrond et Gimli illustre à la fois les valeurs de loyauté et de mansuétude :

« - Déloyal est qui dirait adieu quand la route s'assombrit, dit Gimli.

- Peut-être, dit Elrond, mais que ne jure pas de marcher dans les ténèbres qui n'a pas vu la tombée de la nuit.

- Pourtant parole donnée peut fortifier cœur tremblant, dit Gimli. »

Ou le briser, dit Elrond. »5

Au sein des sociétés « médiévales » que sont Rohan et Gondor, le devoir se contracte via une relation Féal-Suzerain. Les maréchaux de la Marche, chefs des unités tactiques Eored, sont invariablement de grands seigneurs auxquels sont confiées des terres, probablement avec les prérogatives juridiques qui s'y attachent. Merry prête serment devant Theoden comme un vassal. De même Pippin prend du service auprès du Seigneur de la Tour de Garde, sur la base d'un serment de fidélité. Dans ce contexte, le devoir se définit donc d'abord, comme le respect de la parole donnée.

Bien sûr chaque individu s'impose de surcroît, comme devoir, bien des obligations non formulées, qui relèvent soit de son besoin profond, soit des contingences enseignées par la société qui l'a vu grandir : protéger ses proches, défendre son honneur, etc.

Le devoir que s'impose Frodon à Fondcombe apparait comme un choix assumé – il mesure pleinement la haine des cavaliers noirs, la douleur subie, le risque encouru et l'attrait maléfique de l'Anneau. Sans fanfaronnade et avec lucidité, le hobbit choisit librement le fardeau – d'autant plus librement que le conseil est loin du consensus pour désigner un porteur.

Mais Frodon semble surtout inspiré par l'amour qu'il porte aux siens et à la Comté. Il n'est mû ni par un besoin impérieux de réalisation personnelle, ni par le respect scrupuleux de la volonté du créateur – volonté d'ailleurs informulée. Il se laisse guider par un sentiment humain – mettons hobbitique – une sorte de sacrifice par amour raisonné. Si l'on suppose que Frodon échappe encore à l'emprise maléfique de l'Anneau, et reste donc maître de lui, capable de s'en séparer, il nous faut conclure qu'il s'agit d'un devoir supérieur, d'une démarche vertueuse consentie par humanité.

Le cas des Dunedain d'Arnor, avec leur abnégation surhumaine, est plus étrange. Par quel mécanisme quelques milliers de personnes peuvent-elles, avec une grande cohésion, s'exiler dans les reculées sauvages des terres où elles régnaient en seigneurs, puis se faire pour mille ans, les défenseurs furtifs mais mortellement efficaces, des villages et des routes ? Seul un ordre religieux, porté par un idéal en partie messianique et monastique, peut perdurer ainsi dans un devoir d'une telle ampleur, avec son credo (la prédiction de Malbeth), un idéal entretenu par l'espoir (la renaissance de la lignée d'Isildur), et également une organisation assurant tant la sécurité – le secret des rôdeurs du nord – que l'éducation de la génération suivante.

Même à l'échelle d'un peuple, le devoir est donc soutenu par la foi, c'est-à-dire par l'espoir.

Notes

1 Texte de la conférence « L'Existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartre, prononcée en 1946.

2 Ecclésiaste 12:13

3 « Maintenant donc ces trois choses demeurent: la foi, l'espérance, la charité. Mais la plus grande de ces choses, c'est la charité. » Corinthiens chapitre 13

4 « Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde. » Mathieu, 28

5 Faithless is he that says farewell when the road darkens, said Gimli. - Maybe, said Elrond, but let him not vow to walk in the dark, who has not seen the nightfall. - Yet sworn word may strengthen quaking heart, said Gimli. - Or break it, said Elrond. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau Livre II Chapitre Trois – L'Anneau prend le chemin du Sud