Existentialisme et christianisme en Terre du Milieu.
Chiara Cadrich – Septembre 2017 – V1.7
La tentationDans la tradition chrétienne, la tentation est personnifiée par le Diable1, qui essaie sans cesse de détourner le chrétien de la parole et des commandements de Dieu, en jouant sur la gamme entière des penchants de l'humanité, et le pousser au péché, c'est-à-dire à la fois la désobéissance et la dégradation.
La tentation, ou disons la pente naturelle de l'être humain, vue par l'existentialisme, pourrait résider dans la mauvaise foi2, c'est-à-dire sa propension à se réfugier dans les conventions ou les fausses contraintes, pour expliquer que les circonstances ou les convenances réduisent à rien son champ de liberté.
Dans le Seigneur des Anneaux, la tentation prend différentes formes, tantôt l'attirance pour la facilité - laxisme évitant la responsabilité personnelle, paresse face à l'action difficile - tantôt l'opportunité d'appropriation de pouvoir.
La tentation est l'un des thèmes majeurs du Seigneur des anneaux, à travers bien sûr la corruption exercée par le maitre-Anneau de Sauron. Son influence sournoise flatte les faiblesses et tout particulièrement le désir de puissance, contraignant chacun à trahir son propre engagement. Lorsque l'Anneau lui est proposé, Gandalf s'exclame : « Avec ce pouvoir, j'en aurais un trop grand et trop terrible. Et sur moi l'Anneau gagnerait un pouvoir encore plus grand et plus mortel. Ses yeux jetaient des éclairs et son visage était éclairé par un feu intérieur. Ne me tentez pas ! Car je ne souhaite pas devenir semblable au Seigneur Ténébreux lui-même. Pourtant le chemin de l'Anneau vers mon cœur passe par la pitié, la pitié pour la faiblesse et le désir de la force pour faire le bien. Ne me tentez pas ! (…) »3 Elrond et Galadriel montrent la même défiance, refusant de brandir cette arme traîtresse. Car le désir qu'en a le cœur conduit à la dépossession complète de soi-même : « (...) il ne pouvait frapper cet être couché dans la poussière, abandonné, délabré, totalement misérable. Lui-même, encore qu'un petit moment seulement, avait porté l'Anneau, et maintenant il devinait vaguement l'angoisse de l'esprit et du corps racornis de Gollum, asservis par cet Anneau, incapables de jamais retrouver la paix et le soulagement dans la vie. »4
L'Anneau semble anéantir tout autre aspect de la personnalité, et exacerbe le désir de puissance et de domination. Dans les écrits de Tolkien, la puissance a un dangereux attrait, même lorsqu'elle est destinée à servir la vertu (perspective chrétienne), et a fortiori lorsqu'il s'agit de définir sa propre morale (perspective de Nietzsche). Car le désir de pouvoir est la quintessence de l'oppression : «… la seule mesure qu'il (Sauron) connaisse est le désir, le désir du pouvoir, et c'est ainsi qu'il juge tous les cœurs. »5
A l'inverse du désir de puissance, il y a la tentation de se dérober aux responsabilités. Face à cette peur de l'action difficile, le magicien se montre très ferme :
«- J'aurais bien voulu que cela n'eût pas à se passer de mon temps, dit Frodon.
- Comme tous ceux qui vivent pour voir de tels temps, dit Gandalf. Mais la décision ne leur appartient pas. Tout ce que nous avons à décider, c'est ce que nous devons faire du temps qui nous est donné. »6
Au moment de reprendre le fardeau, la tentation se fait immense, et le héros doit s'imposer en dépit du personnage : « Une grande peur l'envahit, comme dans l'attente d'une condamnation qu'il avait depuis longtemps prévue et dont il espérait vainement qu'après tout elle ne serait jamais prononcée. Un désir irrésistible de se reposer et de demeurer en paix au côté de Bilbon à Fondcombe emplissait son cœur. Enfin, par un grand effort, il parla, étonné d'entendre ses propres mots, comme si quelque autre volonté se servît de sa petite voix: - J'emporterai l'Anneau, dit-il, encore que je ne connaisse pas le moyen. Elrond leva les yeux vers lui, et Frodon se sentit le cœur transpercé par l'acuité de son regard. - Si je comprends bien tout ce que j'ai entendu, dit-il, je pense que cette tâche vous est dévolue, Frodon, et que si vous n'en trouvez pas le moyen, personne ne le trouvera. »7
Même Gildor, proche de son départ des Terres du Milieu, rappelle que la tentation de fuir sa responsabilité est vouée à l'échec : « Le vaste monde vous entoure de tous côtés. Vous pouvez vous enclore, mais vous ne pouvez éternellement le tenir en dehors de vos clôtures. »8
Il semble que la facilité à se laisser tenter, soit un trait humain prévu de longue date : « Ilúvatar savait que les Humains, jetés entre les puissances qui agitaient le monde, s'égareraient souvent et n'useraient pas toujours harmonieusement de leurs dons. »9
Et donc, à leur arrivée en Lorien, Galadriel impose une épreuve de fidélité aux membres de la communauté, qui en discutent avant le coucher :
« - Pourquoi avez-vous rougi, Sam? Demanda Pippin. Vous avez vite flanché. Tout le monde aurait cru que vous aviez la conscience coupable. J'espère qu'il ne s'agissait de rien de pire qu'un vilain projet de me voler une de mes couvertures !
- Je n'ai jamais pensé à pareille chose, répondit Sam, qui n'avait pas l'humeur à la plaisanterie. Si vous tenez à le savoir, j'avais l'impression de n'avoir rien sur moi, et je n'aimais pas ça. Elle semblait regarder à l'intérieur de moi et me demander ce que je ferais si elle me donnait la chance de m'envoler vers chez nous dans la Comté pour y trouver un gentil petit trou avec un bout de jardin à moi. (…) le choix entre une ombre redoutable qui se trouvait devant lui et quelque chose qu'il désirait ardemment. »10
Bien sûr l'épreuve était proportionnée aux ambitions égoïstes des uns et des autres. Certains tairont quel vœu s'est imposé à eux, qu'il exprime une soumission à la « mauvaise foi » existentialiste, ou un penchant dominateur voilé de nobles intentions.
Notes
1 « Alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable. 2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. 3 Le tentateur, s'étant approché, lui dit : Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. 4 Jésus répondit : Il est écrit : L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. 5 Le diable le transporta dans la ville sainte, le plaça sur le haut du temple, 6 et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas. Car il est écrit : Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet. Et ils te porteront sur les mains, De peur que ton pied ne heurte contre une pierre. 7 Jésus lui dit : Il est aussi écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu. 8 Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, 9 et lui dit : Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m'adores. 10 Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. 11 Alors le diable le laissa. Et voici, des anges vinrent auprès de Jésus, et le servaient. » Mathieu 4
2 Texte de la conférence « L'Existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartre, prononcée en 1946.
3 With that power, I should have power too great and terrible. And over me the Ring would gain a power still greater and more deadly. His eyes flashed and his face was lit as by a fire within. Do not tempt me! For I do not wish to become like the dark Lord himself. Yet the way of the Ring to my heart is by pity, pity for weakness and the desire of strength to do good. Do not tempt me! I dare not take it, not even to keep it safe, unused. The wish to wield it would be too great for my strength. I shall have such need of it. Great perils lie before me. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau Livre I Chapitre Deux – L'Ombre du passé.
4 (...) he could not strike this thing lying in the dust, forlorn, ruinous, utterly wretched. He himself, though only a little while, had borne the Ring, and now dimly he guessed the agony of Gollum's shrivelled mind and body, enslaved to that Ring, unable to find peace or relief in life again. But Sam had no words to express what he felt. Le Seigneur des Anneaux, Livre 6, Chapitre Trois – La Montagne du Destin
5 But the only measure that he knows is desire, desire for power. And so he judges all hearts. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau Livre II Chapitre Deux – Le conseil d'Elrond
6 I wish it need not have happened in my time, said Frodo. So do I, Said Gandalf, and so do all who live to see such times. But that is not for them to decide. All we have to decide is what to do with the time that is given us. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau Livre I Chapitre Deux – L'Ombre du passé.
7 A great dread fell on him, as he was waiting the pronouncement of some doom that he had long foreseen and vainly hoped might after all never be spoken. An overwhelming longing to rest and remain at peace by Bilbo's side in Rivendell filled all his heart. At last with an effort he spoke, and wondered to hear his own words, as if some other will was using his small voice. "I will take the Ring, he said, though I do not know the way." Elrond raised his eyes and looked at him, and Frodo felt his heart pierced by the sudden keenness of the glance. "If I understand aright all I have heard, he said, I think that this task is appointed for you, Frodo. And if you do not find a way, no one will." Le Seigneur des Anneaux, La communauté de l'Anneau. Livre II Chapitre Deux - Le conseil d'Elrond
8 The wide world is all about you. You can fence yourself in, but you cannot forever fence it out. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau Livre I Chapitre Trois – Trois font de la compagnie.
9 Ilúvatar knew that Men, being set amid the turmoils of the powers of the world, would stray often, and would not use their gifts in harmony. Le Silmarillion, Quenta Silmarillion Chapitre Un – Au commencement des jours.
10 What did you blush for, Sam, Said Pippin. You soon broke down. Anyone would have thought you had a guilty conscience. I hope it was nothing worse than a wicked plot to steal one of my blankets. "I never thought no such thing," answered Sam, in no mood for jest. If you want to know, I felt as if I hadn't got nothing on, and I didn't like it. She seemed to be looking inside me and asking me what I would do if she gave me the chance of flying back home to the Shire to a nice little hole with – with a bit of garden of my own. (...) the choice between a shadow full of fear that lay ahead and something that he greatly desired. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau. Livre II Chapitre Sept – Le miroir de Galadriel
