Existentialisme et christianisme en Terre du Milieu.

Chiara Cadrich – Septembre 2017 – V1.7

La morale, le bien et le mal

Saint Thomas d'Aquin1 avançait qu'une « loi naturelle » réunit les êtres humains autour de quelques valeurs universelles, sans distinction de cultures ou de lois formelles. Ces valeurs, que l'on formulerait peut-être aujourd'hui comme le respect de la vie, la liberté, la justice, la solidarité, etc. prennent évidemment tout leur sens dans un contexte de groupe social, pour établir une limite entre bien et mal. La plus ancienne expression de la « loi révélée » - le décalogue2 - trouverait son fondement dans cette loi naturelle. Cependant la doctrine chrétienne ne se veut pas figée autour du respect mécanique du commandement de plaire à Dieu, mais invite chacun à questionner et cultiver sa conscience, c'est-à-dire exercer son libre arbitre à interpréter en pratique ces valeurs morales suggérées comme universelles.

De leur côté, les existentialistes réfutent qu'il existe une base objective, et donc partageable, aux décisions morales. Par conséquent il n'y a ni bien, ni mal. L'Homme ne peut s'appuyer sur une référence absolue et doit choisir ses propres valeurs, donnant ainsi un sens à sa vie. Dans cette optique, le seul jugement valable sur les actes humains ne concerne pas leur valeur, mais leur authenticité. Invoquer une morale préétablie, s'abriter derrière les conventions ou l'opinion des autres, n'est que la «mauvaise foi». Cette liberté absolue n'est pas la possibilité de faire n'importe quoi sans se préoccuper des conséquences, mais le devoir d'assumer ses actes comme un modèle pour l'humanité toute entière.3

Quelle morale Tolkien met-il en scène dans ses œuvres ? La guerre de l'Anneau a d'indiscutables allures de conflit entre le bien et le mal. Pour désigner les peuples qui s'opposent au mal, Tolkien a opté pour l'expression « les peuples libres ». Les races honnies telles que les orques, trolls ou gobelins, sont intrinsèquement, entièrement sous l'emprise du mal. Les peuples libres se caractérisent non pas par le respect des règles édictées par Dieu, mais surtout par le libre arbitre.

Les Elfes, les Nains et les Hommes font partie des Peuples Libres : chacune de ces races a montré, dans l'histoire de la Terre du Milieu, qu'elle pouvait se comporter avec noblesse, ou sombrer dans le crime. Même les Ents n'y échappent pas, puisque certains tournent mal et deviennent « arbresques » au cœur sombre. Seuls les hobbits semblent exempts de crime à grande échelle !

L'histoire des peuples et des royaumes de Terre du Milieu est jalonnée d'épisodes révélateurs des vices humains, nains ou elfiques. La Lutte Fratricide est une catastrophe mêlant ambition personnelle et idéologie impérialiste du Gondor4. Les nains de Nogrod assaillent Doriath par avidité5, déclenchant le cycle sans fin des vengeances entre Sindar et Nains. La compétition des peuples ne distingue pas nécessairement le bien du mal. Par exemple les Rohirrim chassent les Dunéens de la Westmarch6, alimentant une haine tenace - Mais l'épisode de la Guerre de l'Anneau identifie clairement au lecteur, quels sont les tout derniers bastions du bien et de la liberté, face à tous les autres.

User de la liberté implique donc le doute, l'erreur possible et suppose la responsabilité. Lorsque Gandalf conseille : « Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. »7, il prône à la fois la responsabilité comme posture individuelle et le respect de la vie comme valeur partagée.

Dans les étendues herbeuses du Rohan, Aragorn lance à Eomer : « Le bien et le mal n'ont pas changé ces dernières années. Pas plus qu'ils ne sont telle chose chez les Elfes et les Nains, et telle autre chez les Hommes. C'est à chacun qu'il revient de les discerner aussi bien dans la Forêt d'Or que dans sa propre maison. »8 Aragorn demande que le Maréchal de la Marche dépasse la contingence des lois formelles, au nom de sa responsabilité individuelle. Outre la notion de valeur universelle, partagée par les « êtres de bonne volonté », on retrouve ici le thème du doute dans l'esprit de l'Homme digne et responsable. Le héros effectue généralement un choix conscient, même si son engagement est guidé par sa culture ou la solidarité tribale. Le sacrifice du héros bravant maint danger ne peut se réduire au seul respect des règles d'honneur et de la tradition ou à une tentative de forcer le destin – il est aussi choix délibéré parmi de nombreuses postures possibles.

Quant au mal, il se traduit en Terre du Milieu par la volonté de domination, l'asservissement de la création, qui conduisent à la laideur, à la dénaturation puis à la destruction de la vie. Cette gradation s'illustre de façon continue depuis le comportement vil du « Patron » Lotho Sackville-Baggins, dit « La Pustule »9, jusqu'aux crimes de Saroumane – abattage aveugle des forêts, asservissement des Dunéens, guerre de conquête, croisement de la race des Hommes avec celle des Orques, massacre des populations civiles du Rohan, etc.

Les êtres mauvais semblent effectivement faire leurs choix indépendamment de la morale. Bien sûr il ne s'agit pas d'une réflexion responsable, mais d'instincts dominateurs ou sanguinaires débridés, tant pour les chefs de guerre que pour les troupiers. Les maléfiques anonymes sont à la fois prédisposés à la cruauté – rappelons-nous le débat culinaire sur la meilleure façon de cuire le Nain !10 – et contraints d'obéir par le pouvoir qui les opprime (les orques par leurs capitaines, ceux-ci par les Nazgûls, ces derniers pas Sauron lui-même). Le mal gouverne par la peur : « le pouvoir de Sauron est encore moindre que ce que lui prête la peur. »11

Les Hommes, en particulier, sont pervertis par la peur de la mort, ce qui mena le dernier roi de Numenor à assaillir les Terres Immortelles, car Sauron lui avait fait croire que l'immortalité était attachée à ces terres.12

Dans ces conditions, il ne s'agit pas véritablement d'un choix, tant l'oppresseur est lui-même esclave de ses maitres, de sa peur, de sa haine, de sa cruauté, etc. Les forces du mal, orques, gobelins, trolls et peuples libres assujettis, subissent à la fois la contingence de l'oppression totalitaire et de leurs instincts.

Tolkien pose une limite très clairement lisible entre les "peuples libres asservis" (les Suderons et Orientaux par exemple) et les représentants intrinsèques du mal. Les créatures les plus profondément ancrées dans le mal, sont physiquement reconnaissables par leur laideur. Tout en l'orque transpire l'ordure et le vice. Gollum est marqué dans sa chair lui aussi. Les complices de Bill Fougeron à Bree ont les « yeux obliques » et le « visage olivâtre ». Même Saroumane extériorise son changement intérieur en dérivant du blanc au "multicolore". Cette distinction visuelle, sans doute un peu manichéenne, semble désigner les peuples libres comme les seuls capables de rédemption.

En effet, même au cœur de la bataille, Tolkien nous rappelle que l'ennemi, l'homme, n'est pas nécessairement le mal intrinsèque. Sam en Ithilien en fait la douloureuse expérience : « Soudain, un homme tomba (…) et déboula, fracassant les frêles arbustes, presque jusque sur eux. (…) il resta face contre terre, des plumes de flèches vertes saillant de son cou sous un col doré. (...) Ce fut la première vision que Sam eut de la bataille des Hommes contre les Hommes, et elle ne lui plut guère. Il fut heureux de ne pas voir le visage mort. Il se demanda comment s'appelait l'homme et d'où il venait, s'il avait vraiment le cœur mauvais ou quelles menaces ou mensonges l'avaient entraîné dans la longue marche hors de son pays, et s'il n'aurait pas vraiment préféré y rester en paix, tout cela en un éclair de pensée. »13

Le bien et le mal s'opposent donc dans la Guerre de l'Anneau, par le biais de peuples et d'armées. L'enjeu majeur, la domination des Peuples Libres, s'avère à la fois l'objectif et l'outil de la victoire. Mais cet antagonisme s'exprime également dans l'histoire et la posture de quelques personnages clé.

Bien sûr, cette opposition prend forme dans les deux facettes de Gollum : le Puant (« Stinker ») affecte l'attitude amicale et servile du criminel endurci devant une opportunité inespérée de rédemption. Le Sournois (« Slinker », le furtif) revient à son naturel fureteur et conspirateur. Même chez cet être sous l'emprise de l'Anneau, le salut pourrait être possible, et la tentative de Frodon de l'amender vaut d'être tentée, même si elle est fragile.

Denethor est sujet à une autre forme d'oscillation entre bien et mal. L'intendant du Gondor, « fier et subtil, plus puissant » au dire de Gandalf, est un chef capable et vaillant, qui a prêté serment de maintenir la loi jusqu'au retour du roi. De haute lignée numénoréenne, il souffre cependant d'un grand orgueil, qui l'empêche de reconnaitre Aragorn comme Suzerain. C'est cet orgueil qui le fera chuter, puisqu'il se croira suffisamment armé pour utiliser le Palantir, et se trouvera piégé par Sauron. Denethor ne se soumettra pas, trop noble et fier pour cela, mais il se laissera gagner par le désespoir et sombrera dans la folie à la mort (supposée) de son second fils, lorsque la ruine finale lui apparaitra comme inéluctable.

Notes

1 Traduction de l'œuvre de Saint Thomas d'Aquin .fr/saint_thomas_d_aquin/oeuvres_

2 Les dix commandements sont donnés dans le Pentateuque (Livre de l'Exode (20:2–17) et Deutéronome (5:6–21) ).

3 Texte de la conférence « L'Existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartre, prononcée en 1946, /hec2015/TEXTES/SARTRE%20L%20existentialisme%20est%20un%

4 Le Seigneur des Anneaux, Appendice B

5 Le Silmarillion, Chapitre Vingt Deux - La ruine de Doriath

6 Le Seigneur des Anneaux, Appendice B

7 Many that live deserve death. And some that die deserve life. Can you give it to them? Then do not be too eager to deal out death in judgement. For even the very wise cannot see all ends. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau, Livre I Chapitre deux - L'ombre du passé

8 Good and ill haven't changed since yesteryear. Nor are they one thing among Elves and Dwarves, and another among Men. It is a Man's part to discern them, as much in the Golden Wood as in his own house. Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours, Livre III Chapitre Deux – Les cavaliers de Rohan

9 Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Livre VI Chapitre Huit - Le nettoyage de la Comté

10 Le Hobbit, Chapitre Deux – Rôti de Mouton

11 The power of Sauron is still less than fear makes it. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau, livre II Chapitre Deux - Le conseil d'Elrond.

12 Le Silmarillion Akkalabeth

13 Suddenly a man fell, crashing through the slender trees, nearly on top of them. (…) He came to rest in the fern, only a few feet away, face downward, green arrow feathers sticking from his neck below a golden collar. (…) It was Sam's first view of a battle of Men against Men, and he did not like it much. He was glad that he could not see the dead face. He wondered what the man's name was, and where he came from. And if he was really evil at heart, or what lies or threats had let him on the long march from his home, and if he would not really rather have stayed here in peace – all in a flash of thought (…) Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours, Livre IV, Chapitre Deux – Herbes et ragoût de lapin