Existentialisme et christianisme en Terre du Milieu.

Chiara Cadrich – Septembre 2017 – V1.7

Le sens de la vie

Pour l'existentialiste1, chaque individu est apte à définir son destin propre, et responsable de s'abstraire des habitudes grégaires de la masse, notamment des valeurs inculquées et de l'attente passive d'un supposé destin. La vie individuelle n'a de sens que celui que se donne chaque personne, dans le temps limité dont il dispose.

A l'opposé, la vie chrétienne a un sens prédéfini en grande partie : la poursuite des volontés de Dieu, à travers le respect des préceptes de l'Eglise2. La liberté accordée à l'être humain est une condition pleinement nécessaire à l'enfer et au paradis. Son enjeu ultime est la vie éternelle.

En Terre du Milieu, les volontés du Créateur ne sont pas explicitées au commun des mortels, ni au commun des immortels, du reste. L'on n'y relève guère de velléité explicite de « plaire à Eru Illuvatar 3» ou de respecter des commandements divins, hormis au sein du Conseil des Valar. Nulle table de la loi n'est mentionnée. Seules les civilisations les plus avancées – Numenor et ses héritiers par exemple - semblent d'ailleurs disposer d'un code de lois formel.

La vie parait bien avoir un sens en Terre du Milieu : il s'agit de mener une existence digne, librement choisie par les enfants d'Illuvatar, en profitant des bonheurs et de la beauté du monde, et en contribuant autant que possible à sa viabilité, chacun suivant sa mesure. Comme le dit Gandalf : « Il ne nous appartient toutefois pas d'arrêter toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver. Ce n'est pas à nous de régler le temps qu'ils auront. »4

En cela l'éthique portée par les écrits de Tolkien, rappelle la posture du héros grec, luttant pour diriger sa vie avec dignité, sans démesure, malgré les épreuves ourdies par les Dieux.

Bien entendu, les inclinations de chaque peuple libre varient. Les Hobbits, par exemple, recherchent les bonheurs simples en restant autant que possible à l'écart des conflits. Le Gondor cultive les arts et le double héritage des Elfes et de Numenor, honorant l'érudition, l'excellence et la grandeur. Le Rohan chérit la liberté des vastes prairies pour son peuple et ses troupeaux.

Les Elfes, quant à eux, paraissent bien souvent ne plus se préoccuper que de la beauté qui reste dans le monde, lorsqu'ils ne s'en sont pas déjà lassés. Car telle est leur nature : « Que les Quendi soient les plus belles des créatures terrestres, qu'ils possèdent et imaginent et fassent apparaître plus de beauté que tous mes autres Enfants et qu'ils trouvent le plus grand bonheur en ce monde. »5

Des nains, enfin, nous ne connaissons guère que le clan de Durïn, qui semble par le labeur, poursuivre leur splendeur passée, malgré les nombreux revers subis – invasion de la Moria par le balrog, abandon d'Erebor au Dragon, décimation des sept tribus à la bataille d'Azalnubizar, etc.

Chaque peuple libre a donc ses préférences, mais il semble que tous partagent une morale de solidarité au sein de leur groupe. Et tous, même les hobbits protégés par les rôdeurs, ont conscience que la recherche du bonheur est entachée de la menace perpétuelle émanant des terres sauvages ou du Mordor.

Au niveau individuel, observons le sens de la vie des personnages principaux. Le héros est celui qui met en péril son intérêt immédiat, qui fait libre usage de ses dons au profit d'un proche ou d'une cause supérieure, ce qui lui permet de changer le cours des événements. C'est le cas de Frodon acceptant la charge de l'Anneau, de ses amis qui se dévouent pour lui, d'Aragorn qui passe sa vie en lutte dans les pays sauvages, d'Eowyn qui défend son roi, d'Eomer qui s'oppose au tout-puissant conseiller royal, de Gimli et Legolas qui s'enrôlent pour ne pas abandonner à l'autre l'honneur de s'enrôler seul, de Boromir voyageant vers Imladris en quête de réponses, etc.

Les personnages principaux incarnent souvent les qualités de leur « race » dans leur ensemble. L'engagement héroïque de chacun cristallise le besoin d'honorable accomplissement du genre tout entier, qu'il soit modeste Hobbit, Nain persévérant, vaillant Homme, Elfe épris de beauté ou Dunadan exalté. Mais comment s'en étonner dans cette œuvre modèle de l'Heroic Fantasy ? Le sens de leur vie en Terre du Milieu, leur fonction narrative est l'héroïsme.

Bien sûr, tous les habitants de la Terre du Milieu ne sont pas des héros, mais tous sont appelés à se comporter avec courage, car tel est le péril en cette heure : « La valeur sans renom sera alors nécessaire car personne ne se rappellera les exploits accomplis dans l'ultime défense de vos demeures. Les exploits ne sont pas moins vaillants pour n'être pas loués. » 6

Notes

1 Texte de la conférence « L'Existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartre, prononcée en 1946,

2 Après avoir constaté la vanité de toute action de l'humain voué à la mort, l'Ecclésiaste recommande in fine : « Respecte Dieu et obéis à ses commandements. Oui, voilà ce que tous les êtres humains doivent faire » La bible, Ecclésiaste 12:13

3 Illuvatar ou Eru, l'Unique en Sindarin. Le dieu Créateur de l'univers dans la cosmologie du Silmarillion.

4 Yet it is not our part to master all the tides of the world, but to do what is in us for the succour of those years wherein we are set, uprooting the evil in the fields that we know, so that those who live after may have clean earth to till. What weather they shall have is not ours to rule. Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Livre V, Chapitre Neuf – La dernière délibération

5 The Quendi shall be the fairest of all earthly creatures and they shall have and shall conceive and bring forth more beauty than all my Children and they shall have the greater bliss in this world. Le Silmarillion Quenta Silmarillion Chapitre Un – Au commencement des jours

6 There will be need of valour without renown, for none shall remember the deeds that are done in the last defense of your homes. Yet the deeds will not be less valiant because they are unpraised. Le Seigneur des Anneaux, Livre V, Chapitre Deux - Le passage de la compagnie grise.