Existentialisme et christianisme en Terre du Milieu.
Chiara Cadrich – Septembre 2017 – V1.7
La vertuLa vertu, pour Sartre, semble résider dans l'acceptation de la liberté et de la responsabilité morale1. Pour Nietzsche, elle pourrait être d'abord l'appétence à la puissance et au dépassement perpétuel de l'homme2. Adhérer à telle autre vertu particulière, pour l'existentialisme, relève de l'esthétique individuelle.
Les sept vertus catholiques3 comprennent d'abord les trois vertus théologales - la foi, l'espérance et la charité. La foi est la capacité à croire aux vérités révélées par les prophètes, à commencer par l'existence d'un Dieu unique et la vie éternelle de l'âme.4 L'espérance concerne plus précisément l'espoir en la béatitude, notamment le séjour heureux au paradis.5 La charité, enfin, désigne l'amour surabondant de Dieu pour ses créatures et leur amour pour Dieu et leur prochain.6
Quelles traces des vertus théologales peut-on trouver en Terre du Milieu ? Elles nous paraissent mises en valeur de façon assez diffuse.
La foi, au sens de la croyance dans l'omnipotence et l'omniscience du Créateur, est abordée au travers de l'enseignement des Hauts Elfes. Seuls les Elfes ayant contemplé la lumière – Calaquendi, ce double sens était sans aucun doute prémédité ! – ont été en contact avec les Valar, et ont connaissance de l'Unique. Ils ne semblent pas remettre en cause cet enseignement, qui parait s'imposer naturellement à eux comme une vérité. Mais cette absence de « conflit de foi » chez les Hauts Elfes ne les prémunit en rien contre la déchéance. Puis leur enseignement s'est étendu aux Edain et leurs descendants, les Numenoréens. Leur croyance dans les vérités révélées semble moins assurée, les mensonges de Morgoth et Sauron s'y mêlant de façon croissante, ce qui aboutira à la submersion de leur continent. Les autres peuplades semblent révérer un panthéon dans lequel on reconnait parfois les Valar (les nains vénèrent Mahal, etc.)
L'espérance parait l'essence même de la vie droite en Terre du Milieu. Le chapitre « L'espoir » lui est entièrement consacré.
Quant à la charité, elle s'exprime de diverses façons dans le Seigneur des Anneaux.
Au sens de l'amour, de la comprehension ou du secours porté à la personne, le roman offre de nombreux exemples de solidarité au sein du groupe de Hobbits, puis de la Communauté de l'Anneau, et même parfois envers Gollum, lorsque Frodon ou Sam parviennent à l'apprivoiser.
Au sens du secours apporté aux nécessiteux, le système social des hobbits par exemple, offre un compromis entre propriété de la terre et prise en compte des besoins des plus humbles : cohabitation bon-enfant d'un clientélisme des grands clans tels que les Touque et Brandebouc, d'une propriété moyenne prenant en charge commis et servantes comme chez les Chaumine ou les Maggote, et d'une solidarité familiale étendue, encadrant les anciens et les enfants.
En revanche, aucune forme d'amour de Dieu ne semble évoquée en dehors d'une propension plus ou moins marquée de quelques peuples, à révérer certains aspects de la Création – par exemple le mysticisme des Elfes pour la beauté ou l'amour de la terre de la part des Hobbits.
Les sept vertus catholiques comprennent également les quatre vertus cardinales - la justice, la prudence, la force et la tempérance.7
Quelles sont les vertus cardinales favorites en Terre du Milieu ? Personne ne s'étonnera de la profusion d'exemples, dans notre œuvre d'Heroic Fantasy, éclairant les vertus héroïques, quoique les cataloguer serait évidemment sans fin.
Pour citer un exemple qui les assume toutes, voici le prince Imrahil de Dol Amroth, un grand Seigneur du sang de Numenor. Parangon de noblesse, il accorde, au cœur de la bataille du Pelennor, un instant de recueillement au chevet de la dépouille de Theoden, et un autre à la prise en charge efficace des blessés. Plus tard il soutient Aragorn avant même que celui-ci fasse valoir ses droits à la couronne. Courtois et modéré, il incarne le chef naturel, aussi valeureux en temps de guerre que juste en temps de paix. « C'est un beau seigneur et un grand chef d'hommes, dit Legolas. Si le Gondor a encore de tels caractères en ces jours d'affaiblissement, grande a dû être sa gloire au temps de son essor ! »8
Gandalf en appelle à la prudence, au sens médiéval du terme : « Si tous les griefs entre Nains et Elfes doivent être ressortis ici, autant abandonner tout de suite ce Conseil ! »9
Dans le Hobbit, Dain, au-delà de son sens politique, se soucie de justice lorsqu'il accorde une part du trésor de Smaug aux Hommes de Bard et aux Elfes. Aragorn mêle équité et amour lorsqu'il bannit Beregond pour avoir versé le sang en des lieux consacrés, mais lui accorde de rejoindre la garde de Faramir car le méfait commis avait un but supérieur de préserver la vie contre la folie.
Éowyn, la vierge guerrière, évoque la force de caractère en s'exclamant « Où la volonté ne manque pas, une voie s'ouvre »10. Aragorn encore illustre la force morale qui maintient libre : « Qui ne peut jeter un trésor en cas de nécessité est dans les fers »11. Aragorn toujours – à tout seigneur tout honneur ! - reprend à son compte la posture du courage par excellence – existentialiste ou chrétien : « Il est des choses qu'il vaut mieux entreprendre que refuser, quand bien même la fin risque d'être sombre. »12 Même Merry le Hobbit fait dire de lui : « Il ignore où le mène sa chevauchée. Pourtant s'il le savait, il n'en irait pas moins. »13
Pour résumer la nécessité du courage, optons pour l'Ancien, un personnage secondaire énonçant de sa façon modeste et terre-à-terre : « C'est le boulot qu'on ne commence jamais, qu'est le plus long à terminer. »14 Bon sang ne saurait mentir, puisque son fils Sam, deviendra malgré lui le héros des histoires qui le passionnaient autrefois : « Mais tu as oublié l'un des personnages principaux, Samsagace l'Intrépide. (…) Et Frodon ne serait pas allé bien loin sans lui, n'est-ce pas, papa ? »15
De toutes les qualités héroïques en Terre du Milieu, le courage semble bien la vertu maîtresse. Mais ce courage s'alimente des valeurs de solidarité ou d'amour chez les personnages de Tolkien, sans lesquelles il semble vain. L'engagement est donc le trait du Héros de Tolkien, mais son courage est altruiste, d'inspiration chrétienne, plutôt que puissance personnelle ou révolte existentialistes.
Aragorn explique la mission protectrice des Dunedain depuis des siècles : « (…) nous ne voudrions pas qu'il en fût autrement. Si les gens simples sont exempts de soucis et de peur, ils resteront simples, et nous devons observer le secret pour les maintenir tels. Cela a été la tâche de ceux de ma race, tandis que les années s'étendaient et que l'herbe poussait. »16 L'institution des rôdeurs du Nord est une sorte de pépinière des vertus qui cultive à chaque génération, le courage et l'abnégation.
Le sacrifice consenti pour les autres contient presque sa propre récompense. « Il doit souvent en être ainsi, Sam, quand les choses sont en danger : quelqu'un doit y renoncer, les perdre de façon que d'autres puissent les conserver. »17, explique Frodon à Sam atterré. D'autant que le Héros a parfois la prémonition du prix exorbitant de son engagement. Halbarad annonce ainsi devant les Chemins des Morts : « C'est là une porte néfaste, et ma mort est inscrite au-delà. J'oserai néanmoins la franchir. »18
Notes
1 Texte de la conférence « L'Existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartre, prononcée en 1946.
2 Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue « (…) l'Homme est une chose qui doit être dépassée. C'est-à-dire que l'Homme est un pont et non un terme (…) » L'action du surhomme n'est plus conditionnée par une morale théologique ou métaphysique (…) mais par le consentement de son éternel retour.
3 Vertus codifiées dans la théologie scolastique chrétienne depuis le Moyen Âge. Voir en particulier la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin, ainsi que le premier épître aux Corinthiens de Saint Paul Apôtre : « Maintenant donc, ces trois-là demeurent, la foi (pistis), l'espérance (helpis) et l'amour (ou : charité, agapè) mais l'amour est le plus grand ».
4 Dei Verbum, 5 : À Dieu qui révèle est due « l'obéissance de la foi », par laquelle l'homme s'en remet tout entier et librement à Dieu dans « un complet hommage d'intelligence et de volonté à Dieu qui révèle » et dans un assentiment volontaire à la révélation qu'il fait.
5 Dei Verbum, 14 et 3 : « …par la promesse d'une rédemption, il les releva dans l'espérance du salut. »
6 Dei Verbum, 2 et 14 : « Dieu, projetant et préparant en la sollicitude de son amour extrême le salut de tout le genre humain, (…) »
7 « Quel devoir des vertus fondamentales fit défaut à ces hommes ? De ces vertus, ils mirent au premier rang la prudence qui s'applique à la découverte du vrai et inspire le désir d'une science plus complète au second rang, la justice qui accorde son dû à chacun, ne réclame pas le bien d'autrui, néglige son utilité propre, afin de sauvegarder l'équité entre tous en troisième lieu, la force qui se distingue dans les activités de la guerre et dans la paix, par la grandeur et l'élévation de l'âme, et qui se signale par la vigueur physique au quatrième rang, la tempérance qui observe la mesure et l'ordre en tout ce que nous estimons devoir faire ou dire. » Ambroise de Milan, Les devoirs, Livre 1
8 "This is a fair lord and a great captain of men," said Legolas. If Gondor has such men still in these days of fading, great must have been its glory in the days of its rising! " Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours, LivreV Chapitre Neuf – La dernière délibération
9 If all the grievances that stand between Elves and Dwarves are to be brought up here, we may as well abandon this council. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau. Livre II Chapitre Deux – Le conseil d'Elrond
10 Where will wants not, a way opens. Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi. Livre V Chapitre Trois – Le rassemblement de Rohan
11 One that cannot cast away a treasure at need is in fetters. Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours. Livre III Chapitre Neuf – Epaves
12 There are some things that it is better to begin than to refuse, even though the end may be dark. Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours. Livre III Chapitre Deux – Les cavaliers du Rohan
13 He knows not to what end he if he knew, he still would go on. Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours, Livre V, Chapitre Deux - Le passage de la compagnie grise.
14 It's the job that's never started as takes longest to finish. Le Seigneur des Anneaux, La Communauté de l'Anneau. Livre II Chapitre Sept – Le miroir de Galadriel
15 But you've left out one of the chief characters: Samwise the Stouthearted (…) And Frodo wouldn't have gone far without Sam, would he, dad ?. Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours. Livre IV Chapitre Huit – Les escaliers de Cirith Ungol
16 Le Seigneur des Anneaux, La communauté de l'Anneau. Livre II Chapitre Deux - Le conseil d'Elrond
17 It must often be so, Sam, when things are in danger: some one has to give them up, lose them, so that others may keep them. Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi. Livre VI Chapitre Neuf – Les hâvres gris
18 This is an evil door, said Halbarad, and my death lies beyond it. I will dare to pass it nonetheless. Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Livre V Chapitre Deux – Le passage de la Compagnie Grise
