Existentialisme et christianisme en Terre du Milieu.
Chiara Cadrich – Septembre 2017 – V1.7
Un existentialisme chrétien en Terre du Milieu ?La posture athée parait difficilement compatible avec les influences théologiques qui sous-tendent le Seigneur des Anneaux, même en considérant les récits relatant le premier et second âge1, comme un arrière-plan mythique élaboré par les sociétés elfique et humaine.
Explorons alors une alternative chrétienne à l'existentialisme athée. La démarche de Kierkegaard, par exemple, tente une synthèse entre l'existence de Dieu et la posture humaniste2. Dans cette approche, l'univers est essentiellement paradoxal, à l'image de l'union transcendante de Dieu et de l'humain en la personne du Christ. Rechercher une relation personnelle avec Dieu revêt une valeur supérieure à toute morale normée, et a fortiori à toute tradition instaurée pour la promouvoir, par une structure sociale (église, monachisme, etc.). Suivre les conventions sociales, ou pas, n'est plus qu'un choix esthétique personnel.
Cette approche est-elle applicable en Terre du Milieu ?
Arda est un univers d'équilibres – entre le Créateur unique transcendant et ses créatures, entre les Valar et les « Maïar renégats », entre une vision initiale du monde et les blessures imposées par Morgoth, entre les diverses espèces pensantes et libres qui la peuplent, enfin entre une vision prédestinée du monde, et une fin ouverte, au moins pour une partie de ses créatures. Cet équilibre multiple, cosmique et mythique, nous parait pouvoir être qualifié de paradoxal.
Par ailleurs, la morale élaborée par les peuples libres s'articule autour de la liberté et du courage – individuels et des peuples. Nous disposons de peu d'exemples de spiritualité chez les héros de Tolkien, hormis parfois dans leurs louanges à la beauté et aux Valier qui y président3. Mais force est de constater que leur engagement et leurs valeurs, surpassent le contingent des normes établies : Frodon quitte la Comté, comme autrefois son oncle « Sacquet-le-fou », s'attirant la réprobation des hobbits bien-pensants. Eowyn rejette son rôle assigné de princesse. Grand-Pas brave le fossé entre Elfes et Hommes. Legolas l'Elfe Sinda s'acoquine avec Gimli le Nain, etc.
Enfin la Terre du Milieu – du moins chez les peuples libres mis en scène – semble exempte de culte organisé. Tolkien évite soigneusement tout personnage de prêtre, en tant que dépositaire et promoteur des dogmes et des rites. Une des rares allusions qui ressemblent à un culte est la procession organisée en Numenor, pour gravir le pic sacré du Meneltarma. Le roi, intermédiaire thaumaturgique, y rend grâce aux bienfaits du Créateur. Gandalf mène Aragorn en un « endroit consacré »4 où ils trouvent un rejeton de l'Arbre Blanc du Gondor. Un autre indice nous est donné par les pratiques funéraires que l'on peut supposer grâce aux tombeaux de Rath Dinen à Minas Tirith5, ou aux tertres alignés devant Edoras. Même les quelques allusions aux cultes sombres sont assez furtives, comme dans l'akallabeth6 - le temple de Morgoth sur Numenor - ou à propos du serment des Parjures : « Quand Sauron revint et reprit sa puissance, Isildur appela les Hommes des Montagnes à remplir leur serment, et ils ne voulurent point : car ils s'étaient prosternés devant Sauron dans les Années Sombres. »7
Bien sûr il y a les cinq magiciens, envoyés des Valar pour rétablir l'équilibre au sein d'une Terre du Milieu assiégée par un Maïa renégat. En écartant Allatar et Palando dont nous ne savons presque rien, il nous faut constater que Gandalf, Radagast et Saroumane – avant que ce dernier ne tourne mal - font preuve de façons très différentes de mettre en œuvre - sinon d'interprêter - la volonté d'Eru, en dehors de toute structure cultuelle. Ils sont des émissaires agissant par encouragement, non des prophètes vantant Dieu, et encore moins des prêtres.
Gandalf – Mithrandir, le Pèlerin Gris en Sindarin – vagabonde où le besoin le pousse, conseille, guide et incite à l'action. Radagast lutte en soutenant les forces de la nature. Saroumane explore les moyens de puissance, ce qui le perdra. Sa déchéance, lui chef de l'ordre, souligne l'importance capitale de la liberté et de la responsabilité. Le rôle des magiciens semble se borner à éveiller, promouvoir, valoriser et épauler les qualités fondamentales des peuples libres, la liberté et la volonté, dans la tradition des vertus de compassion et d'honneur.
Nous imaginons la posture de Gandalf, porte-parole des peuples libres promu Magicien Blanc au moment critique, comme emblématique des conceptions de Tolkien. Quoique ce dernier ait pu penser de l'existentialisme chrétien, cette thèse nous parait rendre compte des valeurs fondamentales prônées par son héros (son héraut ?).
Notes
1 Le Silmarillion, Ainulindale, Récit de création du monde par un Dieu unique et Le Silmarillion, Akallabeth, submersion de Numenor comme punition divine.
2 Discours édifiants, Miettes philosophiques, Traité du désespoir. Kierkegaard.
3 Valier, f pl : reines des Valar. Varda reine des étoiles, Yavanna dispensatrice de la nature, etc.
4 "this is an ancient hallow, and ere the kings failed or the Tree withered in the court, a fruit must have been set here." Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Livre VI Chapitre Cinq – L'Intendant et le Roi
5 Le Seigneur des Anneaux, Les deux Tours. Livre III Chapitre Deux – Les cavaliers de Rohan et Le Retour du Roi, Livre V Chapitre Sept – Le bûcher de Denethor.
6 Le Silmarillion Akallabeth : passage décrivant la submersion de Numenor.
7 But when Sauron returned and grew in might again, Isildur summoned the Men of the Mountains to fulfil their oath, and they would not: for they had worshipped Sauron in the Dark Years. Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du Roi, Livre V Chapitre Deux – Le passage de la compagnie grise
