Chapitre 2
Le voir partir ainsi lui avait coûté. Mais c'était ce qu'il avait décidé, ce qu'il croyait le mieux. Le mieux pour qui ? Les jours suivants, il s'était malgré tout senti incapable de conserver intactes les apparences. Il préféra se barricader à Baker Street pour s'enfoncer dans son propre abattement dont il ne fut tirer que par une visite à laquelle il ne s'était presque pas attendu. Avait-il donc à ce point perdu son infaillible sens de la déduction ? Ou bien son esprit était-il troublé par des pensées parasites ? Il se reprit, par un sursaut d'orgueil, au prix d'un effort de concentration, et lança avant d'ouvrir la porte :
- Bonjour madame Watson.
Lorsqu'il ouvrit. Elle se tenait là. Mary Watson. L'épouse fidèle qu'il avait si souvent évité, jalousé, qu'il avait même jeté d'un train... Elle planta un regard brûlant dans ses yeux. Il singea une légère révérence.
- Que me vaut le plaisir de votre visite, chère madame ? En quête d'un nouveau compagnon plus enjoué que l'actuel ?
La gifle siffla dans l'air, laissant une marque rouge sur la joue du détective qui encaissa sans amorcer le moindre mouvement de riposte ou même de recul. Il savait parfaitement qu'il l'avait méritée. Se montrer exécrable, il savait le faire... mais il en fallait plus pour faire fuir l'importune.
- Je voulais voir de mes yeux l'incroyable résurrection de feu M. Holmes.
- Je me porte assez bien comme vous voyez.
Elle s'avança, droite et fière, sans lâcher son regard.
- Vous avez maigri mais le reste est intacte en effet... Votre arrogance, votre suffisance, votre égo et votre manie d'être vous.
- Vous m'avez également manqué, fanfaronna-t-il d'une voix un peu éteinte.
Elle entra dans la pièce et se dirigea vers la fenêtre, lui tournant le dos. Lorsqu'elle parla cette fois-ci, toute rancoeur avait disparu de son timbre, elle paraissait lasse et une tristesse infinie se devinait dans chacune des inflexions de sa voix.
- Et si pour une fois, vous laissiez tomber les faux- semblants, M. Holmes? Vous savez parfaitement pourquoi je suis ici.
Il hocha la tête sans répondre, soudain moins à l'aise dans cette nouvelle atmosphère pesante.
- Je n'ai cure des raisons qui vous ont tenu loin de Londres tous ces mois et peu m'importent les priorités ou les mensonges qui justifient à vos yeux cette absence. Aucune explication ne vaut la souffrance que vous lui avez causée.
- Vous l'avez dit, madame, mon égoïsme sans doute...
Elle se retourna brusquement, se réappropriant son regard :
- Dites-moi dans les yeux que son état vous indiffère ?
Il avala sa salive et tarda trop à trouver la réplique sarcastique du meilleur effet. Le coeur n'y était pas, la volonté de paraître insensible, pas assez forte. Mary Watson s'infiltra dans la brèche avant que le détective ne remette son masque.
- John a toujours su révéler le meilleur de vous. Malgré vos caprices, votre caractère impossible et oui, votre incroyable égocentrisme, lui a toujours su trouver une part d'humanité en vous.
- John est un idéaliste. Je ne suis pas quelqu'un de bien et je n'ai jamais fait semblant de l'être.
Elle s'approcha cette fois-ci très prêt de lui au point de sentir son souffle tiède et alcoolisé sur ses propres lèvres et elle murmura :
- Je n'en crois rien.
Elle sourit d'un sourire sans joie et souffla à son oreille :
- Je n'ai pas votre génie mais laissez-moi observer à votre façon.
Elle se recula, le détailla et lança :
- Un pardessus élimé, avec plusieurs tâches de thé. J'en déduis que vous le portez depuis un moment et que vous ne sortez pas. Un teint pâle, des yeux rouges et injectés de sang, une haleine chargée d'alcool... Hmmm, des problèmes avec votre conscience ?
Il restait silencieux, elle poursuivit après une courte pause :
- Quelques entailles au visage et un œil un peu gonflé laissent à penser à quelques combats de rue. Vous défoulez-vous pour oublier ?
Elle inspecta le salon.
- Poussière, rideaux tirés, certes, vous ne brillez pas par votre art de tenir une maison mais il y a comme du laissé-aller. Une petite dépression peut-être ? Et le seul objet propre, épousseté et utilisé, le manuel de médecine de John... Feriez-vous dans le fétichisme ou serait-ce que John vous manque ?
- Mary...
- Je n'ai pas terminé. Donc, John vous manque mais vous préférez vous morfondre dans l'alcool et la pénombre plutôt que de venir lui parler...
- Mes raisons...
- Je vous ai dit que je n'en avais cure. Si elles étaient si importantes que cela, ces raisons, vous ne seriez pas revenu en sachant le mal que vous lui feriez. Pourquoi êtes-vous revenu, Holmes ?
Un silence s'en suivit, Sherlock Holmes semblait vaincu, les épaules basses. La faille se rouvrit, celle qui menait à son coeur, celle qui dépouillait ses réparties de tout faux semblant.
- Parce qu'il me manque bien sûr...
- Pas assez apparemment.
- Écoutez...
- Non, c'est à vous de m'écouter... Je vous supplie de venir lui parler. John n'est plus que l'ombre de lui-même, il a besoin de savoir, de comprendre, il a besoin de vous ... même si c'est un constat qui ne me fait pas plaisir.
Il ne trouva rien à redire. Elle attrapa ses gants laissés dans le hall et quitta la pièce le laissant seul avec sa conscience et ses regrets.
A suivre...
